The tale of a pirate woman

Un doublon, deux doublons, trois doublons…

Louis de Montvert, dit « le Fortuné », adorait compter des doublons dans sa tête pour s’endormir. Ainsi, le sourire aux lèvres, son esprit partait naviguer sur les mers du songe. De quel glorieux acte de piraterie allait-il rêver ? Peut-être débusquerait-il un trésor fabuleux perdu quelques siècles plus tôt durant les Conquêtes Sanglantes. Ou bien narguerait-il l’impuissant Commodor William Tails qui échouait lamentablement à l’attraper depuis des mois.

Hélas, ce fut une silhouette plus sinistre qui se manifesta. Le rêve virait au cauchemar tandis que les traits se précisaient. Cette crinière rousse artificielle, ce rictus moqueur insupportable, cette outrecuidance insolente, combien honnissait-il sa rivale éternelle ! Toute la chance qu’il avait lui était débitée en tourments délivrés par cette sorcière. Mais un jour il l’aurait ! Oh oui, il l’aurait.

— Aïe, bordel de crevure de poulpe anémié !

Louis de Montvert se redressa en sursaut, foudroyant du regard la tapageuse.

— Oups !

La mâchoire crispée de rage, il attrapa son sabre avant de vociférer après l’intruse.

— Scarlett Lionhead ! Espèce d’excrément de concombre de mer !

L’intéressée ne demanda pas son reste et sortit en courant de la cabine. Le Capitaine se lança à ses trousses en beuglant toutes les insultes du monde connu pour réveiller son équipage. La pagaille nocturne qui en résulta profita momentanément à son ennemie. Elle traversa aisément le pont en repoussant les mousses confus qui grouillaient inefficacement.

— Attrapez-la bande d’éponges imperméables !

Les pirates se mirent à faire preuve d’un peu plus de cohérence. La plupart finirent par repérer l’intruse et commencèrent à l’acculer. Toutefois, Scarlett faisait honneur à son nom en se battant comme une lionne. Combien de matelots trancherait-elle avant sa défaite inéluctable ? Louis de Montvert n’avait pas envie de le découvrir et chercha à limiter les dégâts.

— Reculez bande de mollusques avariés, ça ne devrait plus tarder maintenant !

— Qu’est-ce qui ne devrait plus… tenta de s’enquérir l’insolent rousse.

Elle s’écroula avant la fin de sa question. Louis s’accroupit sur son corps pour récupérer le coffret qu’elle avait dérobé tantôt. Il avait pris soin de piéger cette cassette avec un lance-fléchettes soporifiques. La voleuse avait dû se faire piquer en tentant de l’ouvrir provoquant ainsi l’exclamation qui l’avait réveillé. Quelle insolence de tenter de crocheter le coffret dans sa cabine tandis qu’il dormait à côté ! Mais son impertinente veine avait fini par tourner au profit du Fortuné. Lui qui avait rêvé de mettre son ennemie à genoux, il ne pensait pas se voir exaucé si tôt.

— Préparez-la pour l’exécution !

Une heure plus tard, on lança un seau d’eau à la tête de Scarlett. Elle se réveilla en sursaut pour découvrir qu’on avait pris soin de lui lier les mains et de l’enchaîner à un boulet.

— Mortemoule ! Que s’est-il passé ?

— C’est ce qui finit par arriver quand on me vole trop dans les plumes.

— Ah ah ah ! Tu veux parler de ton duvet d’oisillon ?

Même attachée et sur le point de se faire exécuter, elle trouvait encore le moyen de fanfaronner. On verrait bien qui rirait le dernier.

— Tu ne vas plus chanter longtemps mon petit canari ! Mais dis-moi, avant de mourir, comment as-tu pu croire que tu pouvais débarquer sur mon navire en pleine nuit pour me dérober mes plus précieux joyaux ?

— Oh, je ne sais pas. Ça faisait trop longtemps que je ne t’avais pas embêté mon gros bébé phoque des îles. Je me suis dit que j’allais te rendre une petite visite de courtoisie.

— Ah ! En tout cas, c’est gentil d’être venue avec un cadeau.

— Un cadeau ?

— Oui, je ne pouvais rêver plus agréable présent que de te voir mourir cette nuit.

— Que veux-tu ? Ma générosité est légendaire.

Comment ne pas éclater de rire devant une telle ironie. Scarlett était réputée pour nombre de choses, mais certainement pas pour sa générosité. Elle rivalisait d’égoïsme, de cruauté et de sauvagerie avec les plus sinistres pirates. Il fallait au moins ça à une femme pour réussir à être Capitaine de navire.

— Assez rigolé ! Scarlett Lionhead dite « L’Increvable », l’heure est venue de crever. Toutefois, comme tout pirate, je suis épris de liberté et grand mal m’en prendrait de ne pas l’offrir aux autres. Tu as donc le choix : soit tu prends ce boulet et tu sautes à l’eau comme une grande fille, soit on te pousse.

— Cette alternative manque un peu de fantaisie. Comme je n’ai pas envie de voir mon corps de déesse souillé par vos appendices de marsouins gangrénés, j’opte pour la première option.

Ce disant, elle se leva en prenant le boulet dans ses bras et se dirigea vers la coupée sans une seconde d’hésitation. C’était trop facile, Louis ne pouvait pas la laisser partir en ayant le dernier mot. Il l’interrompit juste avant de la voir sauter.

— Une seconde l’Increvable ! Je voudrais être sûr de ne pas rater mon coup…

Il sortit son pistolet et le pointa sur la tête de Scarlett.

— Adieu, mon petit oursin venimeux. Tu feras un bisou de ma part à Davy Jones.

Puis il tira. Le corps bascula dans le vide avant de couler à pic. Ainsi s’achevait la légende de Scarlett Lionhead dite « L’increvable ».

Quelques heures plus tard, à bord du navire Bloody Sunset, le Lieutenant Matthew Lark était rassuré de distinguer la côte de l’Île au Perroquet. Il n’avait pas fait d’erreur de navigation et il serait à l’heure pour le rendez-vous. Ce fut ce moment que le Maître d’équipage Jack Turdew choisit pour l’aborder.

— Dites, mon Lieutenant, les matelots et moi, on se posait comme qui dirait un interrogatoire innocent.

Matt se retourna pour étudier suspicieusement son interlocuteur avant de se rappeler qu’il ne fallait pas se formaliser devant le verbiage de Jack. Il avait tendance à employer les mauvais mots au bon endroit. Cependant, à force d’habitude, il devenait parfaitement compréhensible.

— J’écoute.

— Est-ce que, par inadvertance, vous auriez déjà éprouvé le plaisir de devenir Capitaine ?

— Oui, j’y ai déjà pensé.

— Et que diriez-vous de devenir Capitaine du Bloody Sunset ?

Il n’aimait pas la tournure de la conversation.

— Ce navire a déjà un Capitaine, c’est Scarlett Lionhead, au cas où vous l’auriez oublié !

— Bien sûr, bien sûr. On se disait juste que, dans l’hypoténuse où elle viendrait à mourir, alors ce serait vous le Capitaine, mon Lieutenant. Et pour ne rien vous mâcher, les matelots et moi, on se sentirait vachement mieux digérés sous le commandement d’un homme.

S’il fallait avoir cette conversation maintenant, autant aller jusqu’au bout.

— Très bien, que suggérez-vous ?

— Eh bien, comme Scarlett est parallèlement déjà morte ou qu’elle le sera sciemment si on ne la récupère pas, le mieux serait peut-être de ne pas aller au rendez-nous. Si vous louvoyez ce que je veux dire…

Matt voyait très bien ce qu’il suggérait. Il ne lui répondit pas immédiatement, s’adressant d’abord à l’équipage.

— Faites tomber les voiles, bande de bulots dégénérés, on mouille ici !

Tandis que le maître voilier prenait le relais pour beugler des ordres sur les grouillots, le Lieutenant emmena Jack vers le gaillard avant. Là-bas, ils purent se pencher pour observer l’ancre tomber dans l’eau et définitivement stopper le navire. Alors seulement, il consentit à reprendre la conversation.

— Savez-vous pourquoi Scarlett Lionhead est surnommée « L’Increvable » ?

— Parce que personne n’a réussi à la faire pourrir ?

— Personne n’a jamais réussi parce que personne ne peut la tuer ! Non parce qu’elle est talentueuse au-delà de toute fantaisie légendaire, mais parce qu’elle est maudite !

— Maudite ? Je croyais que c’était des falaises.

— Oh non, ce ne sont pas des fadaises. Je ne croirai Scarlett morte que lorsque je verrai son corps réduit en cendres et dispersé aux quatre vents. Et même à ce moment-là, je me méfierai encore. Après, si vous avez envie de vous mettre à dos une pirate immortelle, sanguinaire et rancunière, c’est votre choix. Soyez juste certain qu’elle vous retrouvera un jour et que ce sera extrêmement désagréable.

Jack se défendit.

— Tout ceci n’était vraiment qu’une hypoténuse. On ne faisait que parlementer.

— Vous êtes un bon Maître d’équipage Jack, si vous regardez ce lever de soleil avec moi en la bouclant, j’oublierai peut-être votre proposition de mutinerie et n’en parlerai pas à Scarlett.

Le concerné ne se risqua pas à rétorquer, préférant un sage silence. Ainsi les deux hommes tournèrent la tête vers l’horizon rosé. Même si on l’avait déjà vu un millier de fois, le spectacle de l’astre émergeant des eaux paisibles restait d’une beauté incomparable.

Quelques minutes plus tard, le charme se dissipa. Matthew s’adressa alors à l’équipage :

— Assez paressé les homards du dimanche, relevez-moi cette ancre !

Tandis que les matelots s’attelaient à l’effort sur le cabestan, Jack se sentit à nouveau en droit de parler.

— Je ne comprends pas, n’étions-nous pas censés récupérer la Capitaine Scarlett à la pesée du soleil ? Pourquoi nous avoir fait humidifier ici ?

— Vous trouverez la réponse à votre question en regardant par ici.

Matt se pencha alors prudemment par-dessus le bastingage. Le Maître d’équipage l’imita sans vraiment trop savoir ce qu’il devait observer à part l’ancre qui remontait.

— Que mille sangsues me bouffent la fesse droite !

Une crinière rousse venait d’apparaître à la surface, bientôt suivie par le corps entier de Scarlett. Elle s’accrochait tant bien que mal à l’ancre en crachant laborieusement l’eau de ses poumons. Arrivée en haut, elle tenta de recomposer un visage assuré et triomphant avant de s’adresser à son Lieutenant.

— Monsieur Lark, si vous vouliez bien me prêter votre main et me libérer de ce boulet, vous seriez le phénix des cachalots arctiques.

Matthew ne se fit pas davantage prier et hissa sa Capitaine avant de la libérer de ses entraves, ce qui donna le temps à l’équipage de venir s’agglutiner. Tout comme le Lieutenant, sans doute étaient-ils curieux de connaître le résultat de cette excursion.

Ignorant l’amas de curieux, elle fendit à travers la foule pour rejoindre sa cabine sans un mot. Elle en ressortit quelques secondes plus tard en époussetant un tricorne qu’elle ajusta sur sa tête. Alors seulement poussa-t-elle un soupir de satisfaction.

— Ah ! Ça fait du bien d’être de retour à la maison.

N’y tenant plus, le Maître d’équipage interpella Scarlett. Matt hésitait encore à le dénoncer. Même si l’histoire de la malédiction l’avait un peu refroidi, il avait toujours les dents longues.

— Dites, Capitaine, qu’est-ce que vous avez ramené de votre excavation ? Un trésor j’espère, parce que les matelots et moi, ça fait longtemps qu’on s’est pas pris un doublon sous la dent.

Les matelots approuvèrent avec conviction et on ne pouvait pas leur donner tort. Les dernières excursions n’avaient pas été des plus rentables. Si la Capitaine ne leur donnait pas quelque chose bientôt, la mutinerie latente deviendrait inéluctable.

— Si tu veux, je peux te mettre du plomb dans les dents, ça te donnera quelque chose à mâcher. Et maintenant tu fermes ton claque-moule !

Impossible de rater la rancœur qui se dessina sur le visage de Jack. Cette histoire allait vraiment mal tourner. Scarlett, ignorant les signes ou n’en ayant cure, sortit de ses vêtements un petit étui qu’elle ouvrit pour en extraire un parchemin.

— Pendant que vous vous doriez la pilule en lézardant sur mon pont, voici ce que je vous ai ramené !

Ce disant, elle agita le parchemin pour le mettre en valeur. Jack n’osa pas parler, mais les autres matelots y allèrent de leurs commentaires.

— C’est quoi ? Un trésor ?

— Encore mieux : c’est une carte !

— Une carte c’est mieux qu’un trésor ?

— Une carte, c’est un peu comme un gros trésor qu’on a pas encore. Et un gros trésor, c’est mieux qu’un simple trésor, on est d’accord.

— En fait, on préférerait peut-être un petit trésor qu’on aurait déjà plutôt qu’un gros qu’on a toujours pas.

— Bon, c’est fini de jouer les miséreux bande d’huîtres ingrates ? Je me déchire la savonnette pour vous rapporter une carte au trésor et vous venez encore me baver sur le bulbe ? Je vais vous en donner moi des raisons de geindre !

Pour accompagner ses menaces, elle attrapa le pistolet à la ceinture de son Lieutenant et commença à viser au hasard vers son équipage.

— Maintenant, vous avez trois secondes pour regagner vos postes bande de blattes maritimes. On va aller le chercher ce trésor de mes deux tentacules ! Monsieur Lark !

Scarlett avait hurlé son nom même s’il était juste à côté.

— Oui, Capitaine !

Elle lui rendit son pistolet et lui tendit la carte.

— Cap sur la croix rouge et en avant toute ! Moi, je vais me rafraîchir dans ma cabine, veillez à ce qu’on ne me dérange pas ! J’ai tellement pris l’eau de mer que j’ai l’impression d’être du wakamé…

— À vos ordres, Capitaine !

Après un peu plus de deux jours de voyage sans incident, le Bloody Sunset atteignit sa destination. Scarlett fit mouiller le navire dans une crique avant de faire apprêter une barque. L’équipage montrait une certaine impatience à l’approche du trésor promis tandis que leur Capitaine embarquait sur l’esquif.

— Monsieur Lark, venez avec moi. Les autres moules, restez ici et comptez les escargots de mer !

Le Lieutenant n’avait pas pour habitude de contester les ordres de sa Capitaine, mais il sentait que c’était la provocation de trop envers l’équipage. Il aurait préféré rester à bord pour garder les choses sous contrôle comme il le faisait à l’accoutumée.

— Capitaine, je ne sais pas si…

— Monsieur Lark, ne me forcez pas à me répéter !

Matt obéit à contrecœur, tout ceci allait mal finir. Il lui suffisait de regarder le visage du Maître d’équipage pour en être certain. Jack n’avait rien dit mais les mots étaient inutiles. Il n’avait plus qu’à prier pour que le trésor soit assez gros pour éviter la mutinerie, en espérant que la Capitaine ne les menait pas encore dans une impasse. Elle cherchait quelque chose, c’était indéniable, mais sa motivation ne semblait pas alimentée par la cupidité.

Plutôt que d’accoster sur la plage, Scarlett lui ordonna de ramer vers une falaise rocheuse. Peu après, ils atteignirent l’entrée d’une grotte partiellement immergée et s’engagèrent à l’intérieur. Il fallait vraiment en avoir connaissance pour la trouver. L’ambiance calme et intimiste du souterrain poussa Matt aux confidences.

— Si vous me permettez, Capitaine, je pense que l’un de nous deux aurait dû rester à bord du navire comme on fait d’habitude. Le risque de mutinerie est réel !

— Je sais, Monsieur Lark, mais les circonstances sont exceptionnelles. Je tenais à ce que vous seul m’accompagniez et ce pour plusieurs raisons, la première étant que vous êtes le seul à qui je fais confiance parmi cet équipage d’oursins atrophiés.

— Je me doutais un peu que vous me faisiez confiance, mais pas à ce point-là.

— Si, et croyez bien que c’est un exploit pour moi de faire confiance à un homme. C’est pour cette raison que je vais vous révéler un secret.

Elle temporisa son annonce, cherchant en elle-même les ressources pour se confier. Les moments où elle laissait tomber le masque de la Capitaine sanguinaire étaient rares, mais Matt avait déjà aperçu la personne humaine qui se cachait derrière.

— Vous savez que je suis maudite et que cette malédiction me rend immortelle.

— Oui.

— Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’en contrepartie je ne peux pas aller sur la terre ferme.

Matt prit le temps d’assimiler l’information.

— Ça explique pas mal de choses maintenant que vous le dites, notamment pourquoi c’était toujours vous qui restiez sur le bateau pendant les missions sur la terre ferme.

— J’ai un autre secret à vous avouer : nous ne sommes pas ici pour récupérer un trésor.

— C’est ce que je craignais… Pourquoi sommes-nous là alors ?

— Vous allez voir, arrêtez la barque ici.

Matt s’exécuta, attendant de voir enfin de quoi il en retournait. Scarlett se mit debout et, après avoir attentivement examiné l’eau sombre, y jeta nerveusement un coquillage qu’elle avait amené. Il ne fallut pas attendre longtemps pour voir des remous se dessiner à la surface. L’inquiétude de Matt se transforma en panique lorsque d’énormes tentacules à ventouses sortirent de l’eau et qu’une gigantesque tête de poulpe borgne émergea. Le paroxysme fut atteint lorsque des mots difficilement articulés sortirent du bec cauchemardesque.

— Qui ose me déranger ?

Le Lieutenant aurait bien été incapable de répondre, mais il en fallait visiblement plus pour impressionner la Capitaine.

— C’est moi, Scarlett Lionhead l’Increvable. Êtes-vous le grand Poulpe Venimeux, Gardien des Malédictions ?

— Quel titre pompeux, vous pouvez m’appeler Marcus, je ne verse pas dans le cérémonieux. Laissez-moi deviner, vous venez au sujet d’une malédiction ?

— C’est exact !

— Ben tiens, le contraire m’aurait étonné. Je rêve du jour où on me rendra juste une visite de courtoisie.

Le verbiage familier et le ton désinvolte portaient Matt à se détendre un peu, même si la créature pouvait toujours fracasser la barque en un mouvement de tentacule. Marcus poursuivit.

— Autant vous le dire tout de suite, il n’est pas dans mes pouvoirs de lever une malédiction.

— Ah merde, c’est-à-dire que je nourrissais un certain espoir…

— Par contre, je peux vous proposer de modifier une malédiction.

— Comment ça ?

— Ben par exemple, votre malédiction vous empêche de marcher sur la terre ferme, n’est-ce pas ? Eh bien, je peux vous échanger cette contrainte contre une autre.

— D’accord, mais bon, il ne faudrait pas que ce soit plus pourri…

— Faites-moi confiance, je suis un poulpe sympa. Juré craché, vous ne le regretterez pas.

Pour appuyer son propos, il cracha un jet d’encre dans l’eau. Il fallait avouer que c’était plutôt convaincant. Scarlett se tourna vers Matt qui ne sut répondre autrement qu’en haussant les épaules. Si elle voulait absolument remarcher sur la terre ferme, c’était sans doute l’occasion ou jamais.

— Très bien, j’accepte.

Le grand Poulpe Venimeux claqua alors quatre fois du bec avant de tortiller ses tentacules dans une danse obscène accompagnant des incantations caverneuses inénarrables. Ce fut court, mais intense.

— Voilà, vous pouvez à nouveau marcher sur la terre ferme. En échange, vous serez obligée d’être altruiste.

— Je… Quoi ! Altruiste ! Nan mais ici Scarlett, j’appelle la mer. Je suis pirate ! L’altruisme est plutôt incompatible avec mon mode de vie.

Marcus resta impassible face à la protestation.

— Je crois que le mot que vous cherchez est « merci » !

Scarlett, se rappelant sans doute avoir affaire à un poulpe géant qui pouvait les tuer en un clin d’œil radoucit son ton.

— Ouais… Merci…

— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai de la glandouille à rattraper.

— Heu… Une dernière petite chose si ce n’est pas trop demander. Vous n’auriez pas un petit trésor qui traîne sous le coude… le tentacule ? Ça fait quand même vachement longtemps que j’ai pas payé mon équipage, les pauvres.

— Nan mais pourquoi pas cent doublons et des moules frites ?

— Ah ben vous m’avez rendue altruiste alors maintenant il faut assumer !

— Je vois qu’on s’accommode rapidement de sa nouvelle situation…

Matt sentit quelque chose bouger sous la barque. Il s’attendait à moitié à se faire aspirer au fond de l’eau mais en lieu et place, un tentacule émergea pour leur délivrer un petit coffret.

— Maintenant foutez-moi le camp !

— Merci ! Vous êtes vraiment le poulpe le plus sympa des douze mers.

— C’est ça, c’est ça…

Tandis que Marcus replongeait vaquer à son inactivité aquatique, Matt et Scarlett ressortirent de la caverne par là où ils étaient rentrés. De retour dans la crique, ils découvrirent que le Bloody Sunset avait mis les voiles. Les craintes de Matt s’étaient finalement concrétisées. L’équipage, sans doute sous la coupe de Jack, s’était mutiné et les avait abandonnés.

À défaut de bateau, ils accostèrent sur la plage où la Capitaine se jeta voracement sur le sol. Illuminée de bonheur, elle roula dans le sable avant de s’étaler sur le dos, un sourire immense dirigé vers le ciel.

— Loin de moi l’idée de vouloir troubler votre bonheur, Capitaine, mais qu’allons-nous faire maintenant ?

— Ne voulez-vous pas me laisser un peu profiter du sol, ça fait des années que je ne me suis pas roulée par terre. Et puis, quel est le problème ? Nous avons une plage entière pour nous prélasser et un trésor à nos côtés.

— Certes, mais nous n’avons plus de navire.

— C’était prévisible…

— Et vous l’aviez prévu ?

— Évidemment, je suis Capitaine, c’est mon boulot d’avoir toujours trois brasses d’avance. Croyez-moi, vous êtes bien mieux ici que là-bas.

Elle indiqua l’horizon où l’on pouvait voir le Bloody Sunset rentrer en contact avec un autre navire. On pouvait entendre le tonnerre des coups de canon jusqu’ici.

— Ne vous en faites pas, Monsieur Lark, l’aventure viendra nous chercher bien assez vite.

Dura lex, sed lex ! Partie 2

— Pull !

Le pigeon d’argile s’envola. Gravity Jane visa en compensant instinctivement le vent latéral et le mouvement de la cible. Pan ! Elle ne regarda même pas le disque exploser, elle courait déjà vers le poste de tir suivant en sautant une barrière sur le chemin.

— Pull !

Le deuxième pigeon fila sous un autre angle. Elle n’eut guère plus de mal à le viser. Pan ! En plein dans le mille ! Mais ce n’était pas fini ! Elle se remit immédiatement à courir vers le troisième emplacement, réalisant une roulade cette fois-ci.

— Pull !

Son corps entier s’ajusta pour le tir sans l’intervention de son cerveau. Pan ! Beaucoup trop facile ! Elle revint en marchant vers le lanceur manipulé par Gunther. Il restait bien impassible devant la performance de Gravity Jane. Peut-être fallait-il augmenter un peu la difficulté.

— Et si on en lançait trois en même temps ?

— Wuuu…

— T’as raison, trois c’est pour les mous du coude. Lançons-en quatre et je vais courir latéralement en même temps.

Elle aimait se lancer des petits défis pour varier les plaisirs, sinon elle s’ennuyait. Elle se concentra un peu car ce qu’elle s’apprêtait à faire n’était pas si évident que ça. Après deux respirations contrôlées, elle commença à courir.

— Pull ! Pull ! Pull ! Pull !

Les pigeons d’argile s’envolèrent à la suite. Jane visualisait parfaitement les trajectoires, elle savait où tirer et à quel moment, même en plein course. Il s’agissait vraiment d’un talent inné. Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Quatre tirs, quatre touches. Elle était vraiment une tireuse née. Quelle tristesse de ne pas pouvoir utiliser son talent avec des flingues un peu plus élaborés. Son Gravity Killer lui manquait cruellement.

Avec ce flingue, elle se sentait comme une artiste, elle pouvait repousser les limites de sa créativité et de son imagination. C’était assurément plus stimulant que de tirer du plomb en ligne droite en compensant les légères déviations. À très longue distance, il commençait à y avoir du défi, mais cela ne l’amusait que moyennement. Elle n’avait pas l’âme d’une tireuse d’élite. Elle préférait être au cœur de l’action là où ça bougeait dans tous les sens.

Hélas, elle avait plus ou moins abandonné cette vie après cette sale histoire avec Vince l’Apothicalypse. Depuis, elle avait promis au Shérif de se tenir à carreau et de ne plus utiliser de flingue créant des Anomalies. C’était probablement plus sage, mais terriblement ennuyeux. Elle revint vers Gunther en soupirant. Il la regardait toujours avec son air impassible.

— Toi aussi tu trouves ça chiant les armes normales ?

— Wuuu !

— On est d’accord… Tiens, on n’a plus de pigeons, il va falloir en refabriquer.

Sa vie rangée avait eu pour effet de lui faire découvrir d’autres activités, comme le travail de l’argile. Au départ, il s’agissait uniquement de créer des cibles d’entraînement, mais elle avoue honteusement avoir tenté de créer des pots et même des sculptures rudimentaires. Pire, elle en avait retiré un certain plaisir. Si on lui avait dit ça un jour… Elle soupira de nouveau se demandant comme souvent pourquoi elle avait accepté de se ranger. Une partie de la réponse tenait probablement dans le fait qu’elle avait un faible pour Issac Newton.

— Quand on parle du loup…

— Waaa !

— C’est une expression Gunther !

— Wuuu ?

— V’là le Shérif Newton qui s’amène.

— Wuuu !

Ce n’était pas dans les habitudes du Shérif de faire des visites de courtoisie surprises. Il devait se passer quelque chose. À cette idée, Gravity Jane ressentit un petit frisson d’excitation, signe que l’action lui manquait. Elle se dirigea à sa rencontre, suivie par Gunther.

— Holà, Isaac! Je ne t’attendais pas aujourd’hui. J’espère que c’est le vent de l’action qui t’amène.

Newton jeta un œil inquiet à la carabine qu’elle portait avant de répondre.

— Je ne sais pas encore. Est-ce qu’on peut en discuter à l’intérieur ?

— Bien sûr !

Sur ces mots, elle l’invita à entrer en le précédant. Quelque chose semblait le préoccuper. Bien sûr, le Shérif n’était pas le plus gai luron de l’Ouest, toujours rigide comme la loi qu’il défendait, mais elle voyait tout de même quand ça n’allait pas. Elle rangea sa carabine, ce qui parut soulager un peu son invité. Il avait peur qu’elle lui tirât dessus ou quoi ? L’atmosphère avait vraiment besoin d’être détendue, et pour cela…

— Tu veux du thé ?

— Gravity Jane qui m’offre du thé, les temps ont bien changé !

— Et encore, ce n’est pas le pire, si tu voyait mes pots de terre cuite…

Il sourit avant de changer de sujet.

— Je vois que tu as définitivement adopté Gunther. C’est plutôt original d’apprivoiser un coyote.

— Je suis une femme originale. Quant à savoir qui a adopté qui… Qu’en penses-tu Gunther ?

Le coyote répondit du tac au tac.

— Wuuu !

— Ouais, c’est bien ce qu’il me semblait.

Newton leva un sourcil.

— Il a dit quoi ?

— Aucune idée. Mais je pense qu’il t’aime bien. Sinon pour ce thé, tu veux quel parfum ?

— N’importe.

— Je vais essayer d’en trouver, mais je crois que je n’ai plus ce parfum.

Ainsi s’éclipsa-t-elle dans la cuisine. Elle avait toujours une bouilloire qui restait au chaud ce qui rendait la préparation du thé assez rapide. Tandis qu’elle attrapait des tasses, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre qui donnait à l’arrière de la maison. Elle avait cru voir quelque chose bouger, aussi observa-t-elle l’environnement pendant quelques secondes. Ce n’était sûrement rien. Pourtant, son instinct la titillait.

Elle jeta un dernier coup d’œil suspicieux avant de s’attaquer à ses boîtes de thé. Le Monsieur du salon, il voulait du n’importe. Elle n’en avait pas de ça ! Qu’allait-elle donc prendre ? Elle parcourut les options disponibles en se tapotant le menton. Que d’indécision ! Finalement, son choix s’arrêta sur un petit thé vert à la menthe. Et s’il n’était pas content, tant pis pour lui.

Quelques instants plus tard, elle revint dans le salon avec un petit plateau contenant la théière, deux tasses et des petits gâteaux. On aurait dit un goûter de vieille franglaise. C’était à se faire peur. Quand elle arriva, le Shérif regardait suspicieusement par la fenêtre, il se retourna pour analyser brièvement le plateau.

— Pas de sucre ?

Jane lui répondit par un regard extra noir, ce qui convainquit Newton d’aller le chercher lui-même sans faire d’autre commentaire. Pendant ce temps là, elle commença le service. À son retour, ils purent s’installer confortablement en sirotant paisiblement. L’inaction n’était parfois pas si désagréable.

— On n’est pas bien là ?

Le Shérif approuva d’un hochement de tête. Jane poursuivit.

— Bon, et si tu me disais ce qui t’amène. Ça avait l’air sérieux.

Effectivement, il prit son air le plus grave avant de répondre.

— Le Gravity Gun.

Gravity Jane ne s’attendait vraiment pas à cela. Pourquoi venait-il lui parler de son flingue fétiche ? Elle hasarda.

— Tu veux me le rendre ?

— Quoi ? Non !

— Dommage j’aurais essayé.

— J’en conclus que ce n’est pas toi qui l’a.

Qu’est-ce qu’il racontait l’asticot ?

— Tu crois vraiment que si j’avais mon Gravity Gun, je serais ici à me faire chier avec une carabine à plomb ? Je te rappelle que tu me l’as confisqué.

La mine du Shérif s’assombrit.

— Dans ce cas, j’ai une mauvaise nouvelle. Quelqu’un d’autre a récupéré ton flingue.

— Quoi ? Qui ? Comment ?

— Plus tôt dans la journée, j’ai découvert une Anomalie gravitationnelle. J’en ai vu assez pour être sûr qu’elle a été créée par le Gravity Killer, et je cherche le coupable.

— Et c’est à moi que tu as pensé en premier ? La confiance règne !

— Désolé si je fais une association entre le Gravity Gun et Gravity Jane. J’essaie d’oublier, mais ce n’est pas facile.

Jane laissa échapper un sourire en coin.

— C’est vrai que je t’en ai fait baver à l’époque… On va considérer qu’on est quittes maintenant. Tu as d’autres pistes à part moi ?

— J’ai chargé Kelvin de contacter Fort Quantique, là où le Gravity Killer est censé être stocké. Je verrai ce qu’il en est en retournant au poste.

— Très bien, je t’accompagne.

Newton se passa la main sur le visage en marmonnant pour lui-même.

— Je me doutais que ça allait finir comme ça…

— Évidemment ! On parle de mon flingue là, tu crois pas que je vais rester les bras croisés ! Finis ton gâteau pendant que je vais me changer, et on y va.

Elle l’abandonna temporairement à son ronchonnement pour monter dans sa chambre à l’étage. Il lui fallait des vêtements un peu plus adaptés à l’aventure, surtout si elle partait pour plusieurs jours. Probablement allait-elle emporter ses colts, elle les préférait à la carabine. Tandis qu’elle bouclait sa ceinture et rangeait ses revolvers dans leurs holsters, elle entendit Gunther aboyer. Jane ressentit cette même sensation désagréable qu’elle avait eue dans la cuisine. Il se passait quelque chose…

Le suspense cessa immédiatement lorsque des tirs fusèrent. Et il ne s’agissait pas de quelques coups sporadiques, la maison subissait un véritable mitraillage incessant. Toutes les vitres de la façade volèrent en éclats et le bois encaissait difficilement le déluge de balles. À couvert, une arme à la main, Gravity Jane s’approcha précautionneusement de la fenêtre pour évaluer la situation.

Elle prit deux courtes respirations avant de tenter un coup d’œil fugace. Sa pupille se dilata de surprise. À nouveau à couvert, son cerveau analysa ce qu’elle avait vu. Une armée, il y avait une véritable armée là-dehors ! Qu’est-ce que c’était que ce bordel ? Elle retenta un deuxième coup d’œil, exposant sa tête moins d’une seconde. Quoi ! Si ses yeux ne lui jouaient pas de tour, elle venait bien d’apercevoir Vince l’Apothicalypse. Ce gars était censé croupir en prison.

Elle décida de ne pas prendre plus de risques et de se replier vers l’escalier. En bas des marches, elle vit Newton et train de ramper vers la porte de derrière pour échapper à la nuée de plomb qui assaillait la maison. Même si c’était peu glorieux, elle l’imita. Elle n’osa même pas jeter un œil en direction du salon qui devait désormais ressembler à un gruyère.

Une fois dehors, Gravity Jane fut rassurée de voir Gunther sain et sauf. Newton hurla pour couvrir le tonnerre des coups de feu.

— Tirons-nous d’ici !

Gravity Jane ne se fit pas prier, ils enfourchèrent le cheval du Shérif et partirent au galop dans la direction opposée au danger. Elle se retourna uniquement pour vérifier que Gunther était sur leurs talons. N’ayant pas envie de retomber sur l’armée de Vince, ils effectuèrent un généreux détour pour rejoindre New Town. Ce ne fut qu’une fois arrivés au poste qu’ils s’autorisèrent à souffler un peu. À l’intérieur, ils tombèrent sur Kelvin.

— Ah, Shérif ! Je vous attendais, j’ai des nouvelles… Tiens, salut Jane.

— Salut Kelvin, ça chauffe ?

— Pas plus que d’habitude, 310,15 degrés. Et toi ?

— On a failli se faire cramer les miches, mais sinon ça va.

Le Shérif coupa court aux civilités.

— Quelles sont les nouvelles, Kelvin ?

— Ah oui ! Je suis entré en contact avec Fort Quantique et figurez-vous que… Heu… Pourquoi il y a un coyote dans le bureau ?

— C’est rien, c’est juste Gunther. Qu’est-ce qu’ils ont dit au Fort ?

— Des flingues illégaux ont bien été volés, et vous devinerez jamais par qui.

Ce fut Gravity Jane qui répondit.

— Par Vince l’Apothicalypse.

— Ah merde, vous avez deviné. Comment vous saviez ?

— Il a transformé ma maison en gruyère et je le soupçonne d’avoir utilisé le One-Gun Army.

Newton fronça les sourcils.

— C’est le flingue qui crée des clones du tireur ? Effectivement, ça expliquerait l’armée qui nous est tombée dessus.

Kelvin s’enquit.

— Et du coup, vous l’avez arrêté ?

— Tu déconnes, on s’est carapatés oui !

— Je me disais aussi que je surestimais votre héroïsme.

— Dis-donc, Kelvin…

— « Donc ».

— …

— …

— Wuuu ?

Jane reprit la parole.

— Gunther demande quels flingues ont été volés ?

— Il a vraiment demandé ça ?

— Bien sûr que non, c’est moi qui demande…

— J’aurais trouvé ça classe de parler le coyote.

— Kelvin, les flingues !

— Ha oui ! Du coup, après inventaire, il manque bien le One-Gun Army et le Gravity Killer, ce qui explique l’Anomalie et l’attaque. Il manque également, le Bombardier et le Résonateur Blanc.

— Ben on est pas dans la merde…

— Par contre il y a un truc qui me chiffonne.

Que pouvait-il y avoir de plus inquiétant encore ?

— Fort Quantique rapporte que le vol a eu lieu il y a à peine une demi-heure. Vince n’a pas pu créer l’Anomalie et vous attaquer avec les flingues avant de les avoir volés, c’est physiquement impossible !

Le Shérif se raidit en entendant cette information. Il dégaina le Jugement de la Physique avec un mélange de révulsion et de froide détermination. Il n’avait plus affiché cette pose de va-t-en-guerre depuis sa croisade contre les Anomalies.

— Mesdames et Messieurs et Coyotes, nous sommes en présence d’une flagrante violation des lois de l’espace et du temps. C’est intolérable ! Les lois de la physique doivent être respectées ! Les hors-la-loi récidivistes ne méritent qu’une seule chose : un trou pour y enterrer leur carcasse. Qui veut m’accompagner pour rétablir la loi et l’ordre ?

Kelvin répondit à l’appel en bombant le torse.

— Vous pouvez compter sur moi, Shérif !

Même Gunther se sentit impliqué.

— Wuuu !

De l’action ? De l’aventure ? Il n’en fallait pas plus pour convaincre Gravity Jane.

— Moi aussi ! Mais c’est surtout pour récupérer mon flingue…

Alice arrive

Je sors les cotillons et je danse en rond enrobé dans du jambon. La relecture d’Alice est enfin finie. Mieux encore, j’ai commencé à envoyer le manuscrit à des éditeurs. C’est une grande première pour moi. Je ressens autant d’émotions qu’un oisillon décollant du nid et menaçant de s’écraser au sol. Quoiqu’il advienne, j’aurais écrit le livre que je voulais écrire et je suis plutôt content de moi.

Je tiendrais évidemment au courant des futurs développements en espérant le meilleur. Paix et félicité.

Dura lex, sed lex ! Partie 1

Dans l’Ouest Sauvage, durant la Ruée vers l’Or, un chariot cahotait paisiblement sur la route menant à la petite ville au nom très inspiré de New Town. À son bord, Jack et Joe ne montraient pas réellement d’empressement pour arriver à destination. Cela aurait pu paraître étrange, voire suspect, dans ce climat où tout le monde se précipitait pour accumuler le plus de richesses possible. Toutefois, ils n’étaient venus ni pour miner, ni pour orpailler. Non pas qu’ils n’aimaient pas l’or, bien au contraire, mais cette profession vous exposait à de nombreux risques désagréables. Comme par exemple, devenir la cible des bandits qui trouvaient moins éreintant de récolter le fruit du labeur d’autrui en vous collant une balle entre les omoplates avant de vous détrousser. Pas forcément dans cet ordre d’ailleurs.

Non, Jack et Joe avaient opté pour une carrière un peu moins dangereuse et un peu plus neutre, ils étaient minéralogistes. Évidemment, ils évaluaient la qualité de l’or, mais également son authenticité. À cette époque un peu folle, une nouvelle sorte de bandit avait fait son apparition : les Philosophes. Ces gredins trouvaient plus facile de transmuter des stocks de métaux moins nobles en or que de se fatiguer à le récolter. Dans un sens, ils avaient raison. Sauf que personne n’avait jamais réussi une transmutation parfaite et, même si pour un œil non averti la différence était indécelable, les propriétés de l’or transmuté variaient par rapport à l’original. Il fallait donc l’expertise de minéralogistes confirmés pour déceler les fraudes.

Pour résumer, ils avaient un travail raisonnablement bien payé et relativement peu exposé à la violence, ce qui ne les empêchait pas d’en être témoins, bien évidemment. Mais mieux valait en être témoin que victime. Ainsi donc avançaient-ils vers leur destination avec un esprit aussi tranquille que le rythme de leur chariot.

— Hey Jack, je connais une blague marrante !

— J’imagine que c’est mieux qu’une blague pas marrante…

— Qu’est-ce qu’un silicate ?

Jack jeta un coup d’œil suspicieux à Joe. Même s’il sentait le piège, il se hasarda à répondre.

— C’est un sel combinant la silice à d’autres oxydes métalliques ?

— Faux ! C’est un chat stupide ! Ha ha !

— Quoi ?

— En tout cas, ça prouve que t’es bien un minéralogiste.

— Comment ça ?

— Ben quand je t’ai dit silicate, tu as pensé au sel plutôt que de penser silly cat : chat stupide en franglois.

— Je ne maîtrise pas trop le franglois…

— Moi ça m’a fait rire en tout cas !

— Tant mieux pour toi, t’essayeras de la sortir au saloon pour te faire des amis.

Même s’ils étaient collègues, les deux compères n’avaient jamais réussi à bien communiquer, ce qui produisait souvent des dialogues de sourds. L’un s’en rendait plus compte que l’autre, sans pour autant réussir à y remédier. Jack hésitait sur la suite à donner à la conversation quand il découvrit une scène défiant son esprit cartésien.

— Hey Joe ! Regarde-moi ça !

— Qu’est-ce que…

— Comme tu dis.

— Mais j’ai encore rien dit.

— C’est bien ce que je dis.

— Comment tu peux dire la même chose que moi si je n’ai rien dit ?

— Bah, en ne disant rien non plus !

— Pour un gars qui ne dit rien, je t’entends beaucoup.

— Si j’avais pas besoin de tout t’expliquer, tu m’entendrais moins.

— Dis tout de suite que je suis un imbécile.

— En tout cas, tu n’as pas inventé la poudre à canon, ça c’est sûr !

— Répète-moi ça !

— Je croyais que tu ne voulais plus m’entendre.

— Je vais te réduire au silence, moi ! Tu vas voir !

— En attendant, je propose de déguerpir au plus vite et d’aller prévenir le shérif Newton.

— Tu veux dire le Shérif de New Town.

— Non, le Shérif Newton.

— De New Town.

— Mais tu comprends rien !

— C’est toi qui dis n’importe quoi !

À quelques kilomètres de ces échanges verbaux affligeants, dans la petite ville de New Town, le Shérif Newton affrontait deux bandits plutôt tenaces. John Veine et Teren Kill avaient déjà éliminé ses deux fidèles adjoints faisant de lui le dernier rempart de la loi et de l’ordre face au chaos et à l’anarchie.

John Veine arma sa Winchester et tira en direction du Shérif avec un « Bang ! » retentissant. Heureusement, le tonneau qui faisait office de planque de fortune arrêta la balle.

— À mon tour maintenant !

Le Shérif riposta en faisant tonner le canon de son arme. Le « Bang ! » meurtrier aurait pu achever sa cible déjà blessée si celle-ci n’avait pas audacieusement plongé à terre. Dans un rictus victorieux John Veine railla.

— Raté !

Newton n’avait pas dit son dernier mot.

— Tu oublies que j’ai un Volcanic, ça envoie beaucoup de plomb ces engins- !

Bang ! Bang ! Incapable de réagir après cette ultime esquive, John Veine succomba sous les coups de feu du Shérif qui ne cachait pas son contentement. Plus qu’un hors-la-loi et sa ville serait débarrassée de la vermine. Toutefois, il tempéra ses ardeurs et se retint de poursuivre l’offensive. Il était lui-même blessé et une attaque téméraire aurait pu signer son arrêt de mort. Teren Kill prit cela pour un aveu de faiblesse.

— Alors, Shérif, on est à bout de souffle ? Et si on finissait ça avec un bon vieux duel ?

Un duel ? Newton ne pouvait pas refuser, la loi l’imposait. Aussi quitta-t-il sa confortable planque pour se présenter au milieu de la rue. Même si ses chances de victoires s’annonçaient minces, il n’avait pas peur. Après tout, il était un duelliste confirmé comme tout bon Shérif qui se respectait.

— Tu es sûr de vouloir faire ça, Teren Kill ?

— Certain ! Je suis sûr que tu es à cours de munitions après tout ce que tu as craché, sinon tu aurais poursuivi ton offensive !

— Finement analysé…

Mais faux. Il lui restait une balle, une dernière et ultime balle. La vraie question était : restait-il aussi une balle à Teren Kill ? Quoiqu’il en fût, les jeux étaient faits, il ne restait qu’à découvrir le dénouement.

— Dégaine, Shérif !

Le hors-la-loi affichait un sourire triomphant, tellement convaincu de sa victoire imminente. Petit impertinent ! Bang ! La ville retint son souffle. Le rictus de Teren Kill se mua progressivement en grimace d’horreur tandis qu’il réalisait l’atrocité de la situation. Newton resta concentré, craignant une ultime fourberie.

Le bandit posa un genou à terre. Trouverait-il un dernier souffle de vigueur pour reste en vie, ou la bataille sanglante cesserait-elle ici ? Le suspense retenait tout le monde en haleine. Ce fut ce moment que choisit Kelvin pour entrer en trombe dans le saloon.

— Shérif Newton, une affaire importante requiert votre attention immédiate !

Tous les visages pivotèrent vers l’intrus qui se sentit subitement tout petit.

— Bordel, Kelvin ! Tu viens de briser toute l’intensité dramatique du moment !

— Ah, désolé… Où en est la partie ?

— On a presque fini. Si Willy tire autre chose qu’un pique, Teren Kill meurt et on gagne.

Tous les yeux de la salle suivirent dans un silence religieux la main qui se dirigea lentement vers la pioche. Chacun retenait son souffle. Une carte fut tirée puis ramenée lentement face cachée. Willy n’osa pas la retourner immédiatement, il redoutait le dénouement. Il avait à peu près trois chances sur quatre de perdre. Il voulait faire persister encore un moment l’illusion qu’il pouvait s’en sortir. Il inspira une fois, puis une deuxième fois. Après la troisième inspiration, il poussa un petit cri en retournant la carte d’un geste brusque.

— Et merde !

Newton se réjouit aussitôt.

— Ha ha ! Une nouvelle victoire pour la loi et l’ordre ! Je ne vous le répéterai jamais assez : le crime ne paie pas.

— C’est de la chance, c’est tout ! On refait une partie ?

— Plus tard peut-être. D’après Kelvin, une affaire requiert mon attention immédiate. Ne vous en faites pas, je reviendrai vous mettre une raclée. En attendant, je vous offre une bière pour vous consoler.

— Eh, c’est gentil ça ! Vous êtes vraiment le meilleur Shérif de tout l’Ouest !

Ainsi acclamé, Newton quitta le saloon à la suite de Kelvin pour aller voir ce qui méritait d’interrompre une partie de Bang ! Arrivé au petit bureau spartiate du Shérif, son office donc, il découvrit deux individus nerveux. Son intuition naturelle lui souffla qu’ils ne devaient pas être de grands brigands. Du moins, s’ils s’adonnaient à des activités condamnables, elles devaient plutôt être du domaine de la fraude que du braquage. Il se retourna vers son adjoint.

— Alors ? Qu’ont-ils fait ces deux-là ?

Kelvin n’eut pas le temps d’expliquer la situation, Jack s’offusqua immédiatement.

— On a rien fait !

— Parle pour toi, Jack !

— Pourquoi ? T’as fait quelque chose, Joe ?

— Non, mais c’est pas à toi de le dire !

— Quoi ? Mais si on a rien fait, on a rien fait.

— Et si j’avais fait quelque chose que tu ne savais pas ? Hein ? Tu y as pensé à ça avant de m’inclure dans tes déclarations et de potentiellement mentir à un représentant des forces de l’ordre ?

— On a passé les derniers jours côte-à-côte, si tu avais fait quelque chose, je l’aurais vu.

— J’aurais très bien pu faire quelque chose avant ça. Par exemple, le mois dernier, j’ai embrassé Maggie, tu ne le savais pas, hein ?

— Maggie ? Mais elle est mariée, non ? Et tu l’as embrassée ?

— En fait, c’est plutôt elle qui m’a embrassé, mais en tout cas tu ne le savais pas !

— Mais on s’en fout, ça n’a aucun rapport avec ce qui nous amène ici.

Le Shérif Newton sauta sur l’occasion pour interrompre ce simulacre de vieux couple.

— Et si vous me disiez pourquoi vous êtes avant que je ne vous bâillonne pour épargner mes oreilles de vos discutailleries insipides ?

Joe réagit immédiatement.

— Ah non ! Ce serait une violation directe de l’article 9 de la loi fédérale en vigueur dont vous êtes le représentant et le garant.

— Depuis quand tu connais par cœur les articles de loi, Joe ?

— Tu ne les connais pas, toi ? Pourtant, nul n’est censé ignorer la loi.

— Non, mais il y a quand même une marge de manœuvre entre ignorer la loi et connaître mot pour mot chaque article.

Les voilà repartis dans un chamaillis insupportable. Sentant qu’il serait difficile d’obtenir quoique ce fût de la part de ces deux-là, Newton prit Kelvin en aparté.

— C’est qui ces gugusses ?

— Ce sont les nouveaux minéralogistes de la ville, Jack Goldhand et Joe Diamond.

— Tu veux dire qu’ils vont habiter ici, à New Town, de manière permanente ?

— Hélas, je le crains.

— Je dirais plutôt que ça craint ! Vue leur capacité à agacer, je ne sais pas s’ils vont se faire beaucoup d’amis. Enfin bref, c’est leur problème, en espérant que ça ne devienne pas le notre. Et donc, pourquoi ils sont là ?

— Ils disent avoir découvert une Anomalie sur la route.

— Quoi ? Où ça ?

— À cinq Miles à l’Est.

Newton posa un regard profondément désapprobateur sur son adjoint.

— Kelvin, tu me déçois beaucoup.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Tu pourrais utiliser les unités du Système International quand même !

— Ouais, je sais, mais j’ai toujours du mal à convertir les Miles en Kilomètres.

— Bon, allons voir ça.

Avant de partir, il interrompit les deux minéralogistes toujours en train de se chamailler dans une énième conversation de sourds. Leur capacité de mésentente était proprement surréaliste.

— Vous deux, vous pouvez prendre congé, mais ne quittez pas la ville.

— On n’a pas l’intention de quitter la ville, on vient d’arriver.

— Parle pour toi, Jack !

— Quoi ? Tu as l’intention de quitter la ville ?

— Nan, mais…

Newton leva la main.

— Stop ! Vous pourrez recommencer à parler seulement lorsque je ne pourrai plus vous entendre.

— Mais…

— Ah ! Qu’est-ce que je viens de dire ?

— Nous…

— Chut ! Mes oreilles sont fragiles et ont besoin de silence.

— Et si on…

— Silence, ça rime avec « la ferme ! »

Ainsi se replia-t-il à reculons en tentant de contenir le flux intarissable de répliques jusqu’à ce qu’il eût refermé la porte du bureau. Une fois la porte fermée, et malgré l’épaisseur du bois, il entendit les moulins à parole se remettre à tourner à plein régime. Newton jeta un œil à Kelvin qui affichait un stoïcisme admirable. Peut-être devait-il prendre exemple sur son subordonné et faire preuve d’une discipline mentale plus rigoureuse. En attendant, il y avait une Anomalie qui attendait d’être inspectée.

Cela faisait plus de deux ans qu’il n’y en avait pas eue près de New Town. Le Shérif Newton s’était félicité de leur éradication suite à une campagne pugnace. Inutile de dire que ce retour lui déplaisait profondément et l’inquiétait en même temps. Qui ou quoi osait venir troubler la paix de sa petite ville ? Il avait bien l’intention de le découvrir et de rétablir la loi et l’ordre.

Les deux hommes chevauchèrent rapidement jusqu’au lieu de l’Anomalie. Elle ne fut pas dure à trouver, se situant à proximité directe de la route. Le visage grave, Newton descendit de cheval pour aller l’examiner de plus près. Kelvin le suivit avec réticence, ne cachant pas son dégoût pour ces phénomènes.

Face à eux se trouvait un petit tas de cailloux en flagrante violation des lois de la physique les plus élémentaires. En l’occurrence, ils se permettaient de flotter au dessus du sol en ignorant ostensiblement la gravité. Quel spectacle intolérable ! Dire que certains fous étaient fascinés par ces Anomalies, n’y voyant pas le mal. Ils ne se rendaient pas compte de l’aberration monstrueuse qu’elles représentaient. Il ne s’agissait ni plus ni moins que d’artefacts chaotiques défiant les lois naturelles. Elles devaient être éradiquées sur le champ !

— Qu’en pensez-vous, Shérif ?

Kelvin dansait d’un pied sur l’autre, visible impatient d’en finir. Mais il fallait d’abord relever les indices qui leur indiqueraient le coupable. Malheureusement, ce type d’Anomalie pointait dans une direction que Newton n’appréciait guère.

— Je ne connais qu’une seule arme capable de commettre une telle violation, et je la croyais hors circuit.

— Vous voulez parler du « Gravity Killer » ?

— Je n’en connais pas d’autre.

— Mais… N’est-ce pas l’arme de…

— Si.

— Je croyais qu’elle avait raccroché et qu’elle était de notre côté maintenant. Vous lui aviez confisqué son flingue !

— Oui, et je l’ai envoyé à l’armurerie de Fort Quantique comme plein d’autres. Pourtant les faits sont là. Donc, soit le Gravity Killer est à nouveau en circulation, soit on a affaire à un nouveau flingue illégal. Je ne sais pas laquelle des deux options est la plus inquiétante.

Encore pire, il se pouvait qu’Elle fût repassée dans le camp des hors-la-loi. Rien que d’y penser lui faisait mal. Pourquoi avait-il fallu que les sentiments s’invitent dans cette histoire ? Tout aurait été bien plus simple s’il s’était contenté d’appliquer la Loi de manière impartiale.

— Que fait-on maintenant, Shérif ?

Pour toute réponse, Newton dégaina le « Jugement de la Physique » et, d’un seul coup de son Colt bien nommé, il abattit l’Anomalie. Les cailloux retombèrent au sol, à nouveau soumis à la loi de la gravité. Puis il rengaina son arme et se retourna sans un mot et sans un regard en arrière. Il ne daigna parler qu’un fois remonté sur son cheval et prêt à partir.

— Kelvin, tu vas contacter Fort Quantique pour savoir s’ils n’ont pas perdu de flingue. Moi, je vais aller rendre visite à une vieille connaissance.

Newton appréhendait ces retrouvailles. Cette femme l’avait déjà désarmé aussi bien physiquement que mentalement et il détestait se sentir vulnérable. Ironiquement, et de manière complètement contradictoire, c’était cette sensation de vulnérabilité qui avait fait naître ce sentiment d’attirance. Jamais personne d’autre que cette femme n’avait réussi à l’atteindre. Et cette femme s’appelait Gravity Jane.

Auxiliaire de vie – Témoignage

Je vais écrire un article assez inhabituel pour moi. Pour une fois, je vais être sérieux. J’ai décidé de partager avec vous un témoignage. En effet, je me suis lancé dans un stage de découverte du métier d’Auxiliaire de vie et j’ai envie de rapporter cette expérience car elle m’a touché. Ce que je vais décrire est vu par les yeux d’un néophyte complet qui découvre la profession. Pour replacer le contexte, j’ai une formation d’ingénieur en informatique et j’ai travaillé 5 ans en entreprise. Donc concrètement, je suis au niveau zéro de l’aide à la personne. Mais justement, le but était de découvrir le métier en ayant le moins d’à priori possible. Pour des raisons évidentes de confidentialité, je ne donnerai que des noms fictifs.

 

C’est donc vers 8h du mat que Lady Gaga est passée me récupérer en voiture. Oui, c’est carrément classe de découvrir le métier d’Auxiliaire de vie avec Lady Gaga. Elle commence à me briefer sur l’intervention, qui on va rencontrer, comment ça se passe en général. Lady Gaga est une personne très dynamique, pleine de vie et d’enthousiasme. Moi qui ne suis pas du matin et qui suis plutôt indolent, j’essayai tant bien que mal de paraître cotonneusement énergique (un parfait exemple d’oxymore).

La première dame chez qui nous sommes allés s’appelait Xena (comme la guerrière). En arrivant, nous avons croisé sa fille. Alors quand on dit sa fille, on pourrait penser à quelqu’un de jeune hein. Mais en fait, la fille a 80 ans, soit 8/3 de mon âge à l’heure où j’écris ces lignes. Xena, elle, a 99 ans et va fêter son 100e anniversaire cette année. Ça remet les choses en perspective.

Sa fille, qui ne souhaitait visiblement pas nous parler, s’enfuit rapidement vers son appartement situé juste au dessus. Première chose à se comprendre, nous ne sommes pas forcément les bienvenus. En fait, c’est un métier où nous envahissons la sphère privée des gens, leur intimité, c’est une réaction plutôt normale d’être un peu récalcitrant. D’autant plus que je venais pour la première fois et que je suis un homme. Il ne faut pas se mentir, un homme est moins bien perçu qu’une femme car il ne correspond pas au stéréotype du métier et qu’il est considéré instinctivement comme plus menaçant et invasif.

Toutefois, changer les mentalités fait également partie de la mission. Homme ou femme, on est là avant tout pour remplir un service, apporter une aide. Étant un peu en avance, nous commençons le ménage avant de réveiller Xena à 8h30. Elle nous surveillait déjà probablement du coin de l’œil quand nous sommes allés dans sa chambre pour la lever.

C’est un sentiment curieux d’humilité et d’impuissance qui me traversa quand je posai les yeux sur cette dame qui reposait dans son lit médical. Supervisée par Lady Gaga, Xena se releva difficilement, laborieusement, pour finir par s’appuyer sur son déambulateur. On l’accompagna alors jusqu’à une chaise/toilette (un pot de chambre sous une chaise trouée) où elle put uriner. Ça fait réfléchir de constater la difficulté immense pour cette personne de réaliser des tâches aussi simples et essentielles. La dépendance au quotidien est réelle et psychologiquement très lourde. Une personne qui a tant vécu est obligée d’avoir l’aide de quelqu’un pour uriner et en plus, pour cette fois-ci, devant un inconnu, même si j’essayai de m’effacer pour donner un minimum d’intimité. C’est dur pour l’estime de soi. C’est pour cette raison que Lady Gaga me racontait comment elle essayait de remonter l’amour propre des gens en les mettant en valeur.

Ensuite, direction la table pour le petit déjeuner. Pendant ce temps, Lady Gaga en profite pour me montrer les tâches ménagères et comment les prioriser. L’intervention se fait en temps limité et donc il faut d’abord se concentrer sur l’essentiel. En priorité, les lieux d’hygiène, la cuisine et le lit. Ensuite, on fait en fonction du temps, aspirateur/balai, serpillère. Le lundi est souvent consacré au ménage car il y a eu le weekend avant.

Une petite note à propos des odeurs. Parfois, il peut y avoir de fort relents, par exemple là, à cause des urines. Nous avons dû vider et nettoyer le pot de chambre. Ce n’est pas très agréable, mais c’est la réalité et la difficulté du métier. Il faut le dire.

Ensuite, nous prenons le temps de discuter avec Xena. C’est une part extrêmement importante du travail car il faut bien être conscient que les seules relations sociales de cette dame se font avec les intervenants (auxiliaires de vie, infirmers-ères, kinés…), et la famille évidemment. Un être humain ne peut pas vivre sans relations sociales, il dépérit dans la solitude. C’est pourquoi discuter avec eux, les écouter, échanger n’est absolument pas à négliger. On peut avoir l’appartement le plus propre du monde, la solitude tuera quand même.

Au cours de la discussion, cette vieille dame d’origine espagnole m’expliqua qu’elle était venue en France à cause de la guerre civile. C’est une chose de savoir ce qui a pu se passer dans l’Histoire, c’en est une autre de rencontrer quelqu’un qui l’a vécue. Ça rend les évènements tellement plus réels et tangibles. D’un seul coup, j’eus l’impression de me trouver à côté d’une fenêtre ouverte sur le passé.

Après cela, pendant que nous finissions nos tâches et que Lady Gaga me donnait des conseils et explications, Xena s’est rendue aux toilettes seule à l’aide de son déambulateur. Elle finit peu de temps avant notre départ. Toutefois, comme elle avait déféqué et qu’elle était incapable de s’essuyer seule, cette tâche revenait à l’Auxiliaire de vie. Nouvel exemple de la difficulté quotidienne des personnes dépendantes ainsi que des intervenants.

Après Xena, nous nous sommes rendus chez un vieux couple que nous appellerons Tutti et Quanti (why the fuck not ?). En entrant dans la maison, j’ai découvert un Monsieur Quanti relativement jovial et une Madame Tutti assez à l’aise avec ma présence. Nous discutons un peu pour voir comment ils vont et s’ils ont certaines requêtes spéciales à nous faire. Face à la négation, nous nous mettons au travail pour faire un entretien basique. Salle de bain, toilettes, cuisine.

Peu après, Madame Tutti vient nous demander de l’aide pour faire une lessive. Nous l’accompagnons donc au sous-sol pour lancer une machine. Les escaliers sont très raides et le risque pour une personne âgée de chuter réel (même pour une personne normale d’ailleurs). Parfois, Tutti pousse de gros soupirs. Lady Gaga m’explique que cette dame déprime un peu, qu’elle est lasse et a de plus en plus de mal à faire des choses. La déprime et la perte de volonté sont fréquents chez les personnes dépendantes. C’est très dur de les aider à combattre cela. Finalement, Tutti et Quanti partiront s’enfermer dans leurs chambres, ne désirant probablement pas supporter notre présence davantage. Nous reprenons donc les tâches de ménage et je m’attèle à la vaisselle.

Pendant ce temps, le service de livraison des repas passe. Lady Gaga discute un peu avec les femmes qui s’en occupent. En effet, il appartient également à l’Auxiliaire de vie de vérifier l’état du frigo, de voir s’il y a à manger et de faire attention à la nourriture périmée. Rentrer dans le frigo des gens, c’est encore une fois rentrer dans leur intimité, ce n’est pas anodin. Il ne s’agit pas non plus de gérer leur garde manger pour eux, mais de les aider à le faire.

Un peu plus tard, pendant que nous étions en train de passer l’aspirateur et la serpillère, Madame Tutti vient nous voir car elle a besoin qu’on aille récupérer ses médicaments à la pharmacie. Cela fait partie des mauvaises surprises. Même si Lady Gaga leur a demandé s’il y avait des tâches spéciales à effectuer, Madame Tutti n’y a pas pensé à ce moment-là. Maintenant, nous nous retrouvons à devoir courir à la pharmacie alors que s’approche la fin de l’intervention. Heureusement, nous avions encore le temps de le faire, mais cela impliquait de laisser tomber tout le ménage en cours. Après tout, les médicaments sont plus vitaux que le nettoyage des sols.

Évidemment, si nous n’avions pas eu le temps, il nous aurait fallu refuser, car nous ne pouvons pas nous mettre en retard au détriment des personnes suivantes. Bref, arrivés à la pharmacie, nouvelle mauvaise surprise. Nous avions les ordonnances pour Monsieur et Madame, mais nous n’avions que la carte vitale de Madame Tutti. Par chance, la pharmacie nous a quand même donné tous les médicaments en faisant passer sur la carte de Madame.

De retour à la maison, nous délivrons les médicaments et nous rendons les 20€ que Tutti nous avait fournis au besoin (les intervenants n’avancent jamais d’argent). Pour nous remercier de cette course, la dame veut nous offrir les 20€. Naturellement, nous ne pouvons pas accepter. C’est interdit et, de toute façon, ce ne serait pas éthique d’accepter un paiement pour un service qui fait partie de notre prestation. Ce serait la porte ouverte à toutes les dérives. Mais ça, c’est difficile à expliquer à une vieille dame qui veut juste nous donner de l’argent pour nous remercier.

Finalement, nous prenons le temps de discuter un peu avec le couple avant de nous en aller. Ce qu’il y a de bien avec les personnes âgées, c’est qu’elles ont toujours tout plein d’histoires à raconter ayant vécu beaucoup de choses. En plus, elles aiment ça ! Il suffit de les lancer un peu. Après, on est quand même obligé de les couper pour s’éclipser quand c’est l’heure.

La dame suivante s’appelait Lucie. Je ne me rappelle pas spécialement de son âge, mais elle était plutôt vieille. Elle vivait dans une petite maison à étage, mais à cause de son état, elle ne pouvait plus emprunter l’escalier. Aussi dormait-elle dans un lit médicalisé installé dans le salon. Cette pauvre dame souffrait de cécité partielle, ce qui l’affligeait profondément. Quand nous avons discuté avec elle, elle a tout de suite partagé sa profonde déprime. Même sans mot, la tristesse et le désespoir se lisaient sur son visage éteint.

C’est très dur d’entendre une personne annoncer purement et simplement qu’elle désire « partir définitivement » pour reprendre ses mots. On ne peut rester qu’humble et désemparé devant un tel spectacle. Que répondre ? Quand la cécité s’ajoute à l’absence de mobilité, chaque geste du quotidien devient une épreuve excessivement fatigante. La question se pose naturellement, qu’on le veuille ou non : à quoi bon vivre ?

J’étais face à une réelle détresse quand j’entendais cette femme dire « Je ne vois pas, je ne vois pas ». Elle ne pouvait même pas nous dire d’où venait une assiette de nourriture que nous avons trouvée dans le frigo. Quand la cécité et la perte de mémoire se conjuguent pour augmenter la difficulté, on peut comprendre la lassitude. Sans les intervenants qui viennent quotidiennement et qui essaient de lui apporter un peu de réconfort et de contact humain, il y a probablement longtemps qu’elle en aurait fini avec la vie (d’après ses propres dires). Encore une fois, la tâche la plus importante d’un auxiliaire de vie n’est pas le ménage (ça un robot peut le faire) mais le lien social, le contact humain.

Après le repas, Lucie a rejoint le salon pour regarder la télé. Tandis que nous entamions les tâches ménagères, nous avons vérifié qu’elle était bien installée. C’est alors que nous avons remarqué qu’elle regardait Canal+ en crypté sans vraiment s’en rendre compte. Et à cause de sa cécité, elle n’était pas capable de changer de chaîne seule. Vous reprendrez bien un peu de tristesse sur votre tristesse. Comme à l’accoutumée, après le ménage, nous avons pris le temps de discuter avec elle. C’est sans doute la part la plus importante de notre intervention pour essayer de lui remonter un peu le moral, lui transmettre de la chaleur humaine.

Suite à une courte pause déjeuner, nous nous sommes rendus chez notre seule bénéficiaire de l’après-midi avec qui nous allions passer deux heures. Comparée à la déprime de fin de matinée, Madame Jessica était une feu d’artifice de joie. Très enjouée et blagueuse, Madame Jessica avait développé une complicité évidente avec Lady Gaga. Elles se taquinaient et faisaient même des High Five suite aux bonne blagues. Une mamy qui fait un High Five, ça n’a pas de prix.

Madame Jessica était très gourmande, ce qui est rare parmi les personnes âgés. Habituellement, la perte d’appétit prédomine. Là, elle nous parlait allègrement de chocolat, de gâteau et de champagne que son fils lui avait offert. C’est un moment très agréable de partager et participer à la joie d’une personne. J’ai dû faire une bonne première impression à cette dame car elle a dit espérer me revoir, se déclarant prête à appeler la mairie pour me réclamer. Inutile de préciser que c’est extrêmement gratifiant de se sentir utile pour le bien-être d’une personne.

Durant le ménage, Lady Gaga m’a rappelé une chose très importante : l’attention aux détails. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas chez nous, nous sommes chez quelqu’un. Par conséquent, nous ne pouvons pas en faire qu’à notre tête, même si ça nous paraîtrait être du simple bon sens. Il faut essayer d’être le moins invasif possible, de perturber le moins possible notre environnement et laisser l’appartement rangé de la même manière qu’on l’a trouvé, que ce soit la position d’une chaise, ou le sens d’un tapis de bain. Bien sûr, il est possible de demander au bénéficiaire s’il désire qu’on fasse différemment, mais nous n’avons aucun droit, aucune légitimité à forcer un changement dans son environnement.

D’ailleurs, à la fin du ménage, Lady Gaga m’avait prédit que Jessica ferait un petit tour pour vérifier que nous n’avions pas fait de modification indésirable. Elle commença par la chambre, puis la cuisine où elle examina un à un les boutons de la gazinière ainsi que la manière dont était mis le sac dans la poubelle. Sans doute a-t-elle vérifié le reste après notre départ. En dehors d’être un petit toc, c’est également un besoin compréhensible pour se rassurer. Des gens viennent chez elle, dans son environnement, elle est en quelque sorte dépossédée de son intimité. C’est normal de vouloir garder le contrôle des choses pour se sentir chez elle.

Durant d’autres discussions et échanges, Madame Jessica nous parla de ses fils. Elle nous expliquait qu’elle avait deux fils et que le plus gentil des deux était mort sur le coup dans un accident de voiture. Nouveau moment d’humilité face à la réalité de drames qui habitent les vies des gens. Les personnes âgées ont plus de chances que d’autres d’assister à des malheurs. Dans le même temps, elle se plaignait de son autre fils qui était moins gentil. Il n’est pas vraiment conseillé de s’impliquer dans une telle discussion, même si on sait que ce fils n’est pas si méchant qu’elle le pense. Nous n’avons pas à donner notre avis sur les affaires de famille et certainement pas à prendre parti, ce serait une implication malvenue. On se contente donc de hocher la tête. Il y d’autres sujets sur lesquels on évite d’intervenir : la religion, la politique…

Ensuite, la discussion redevint plus légère. J’eus même l’honneur de faire un ou deux High Five avec Madame Jessica. Une bien belle manière de finir la journée et de repartir chez soi avec l’impression d’avoir apporté quelque chose dans la vie de quelqu’un. Non, ce n’est définitivement pas le ménage, mais le contact humain le plus important.

J’ai beaucoup appris aujourd’hui grâce à ma tutrice Lady Gaga. C’est une personne bourrée de valeurs et de bon sens qui aime transmettre cette humanité aux autres. Je lui suis reconnaissant d’avoir partagé son savoir et son expérience avec moi. Et à demain pour de nouvelles aventures.

 

Deuxième jour, c’est reparti ! Premièr arrêt chez Madame Xena, tout comme hier, nous venions pour l’aider à se lever et prendre son petit déjeuner. Lady Gaga en profita pour me mettre un peu à l’épreuve et voir ce que j’avais retenu. C’est là qu’on se rend compte qu’il y a énormément de choses à prendre en compte et auxquelles faire attention. De plus, c’est différent chez chaque personne.

Cette fois-ci, je participai au lever de Madame Xena. Ça n’a peut-être l’air de rien dit comme ça, mais quand on sait qu’une erreur peut entraîner une chute ou un grand inconfort, c’est quand même un peu impressionnant. On a quand même la vie d’une personne entre les mains. Pas forcément dans le sens vital, mais dans le sens où elle dépend de nous pour mener sa vie quotidienne.

Deuxième arrêt de la matinée chez Gillian. Cette dame est malheureusement atteinte de la maladie de Parkinson. Cela ne l’empêche pas d’être absolument charmante et agréable. C’est quand on voit des gens contents de notre arrivée qu’on se dit qu’on leur apporte quelque chose. Les problèmes d’équilibre et la confusion mentale sont le quotidien de cette personne. Il faut savoir faire preuve de patience, de compréhension et d’attention. Il faut les aider à trouver le fil de leur pensée.

Malgré ses difficultés, Madame Gillian continuait d’entretenir seule son appartement. C’est source d’estime pour elle d’être encore capable de faire des choses. C’est important de se sentir utile ! De plus, elle continuait à prendre soin de son apparence et à s’apprêter chiquement. Lady Gaga ne manqua pas de le souligner, toujours pour renforcer l’estime de soi. Ce sont ces détails qui permettent à ces personnes de se sentir toujours exister, d’avoir l’impression de compter, d’être humaines. Il ne faut pas le négliger.

Ce n’était pas pour le ménage, mais pour les courses que nous pouvions aider Gillian. Nous primes le temps d’élaborer la liste avec elle. À cause de sa maladie, il fallait beaucoup penser pour elle car elle oubliait tout et ne savait pas forcément ce qu’elle avait dans ses placards et ce dont elle avait besoin. De plus, comme beaucoup de personnes âgées, elle perdait l’appétit et c’était bien de l’encourager à acheter de la nourriture qu’elle aimait pour se faire plaisir et manger.

En plus des courses, Madame Gillian avait un problème de cumulus. Sans doute était-il tombé en panne car elle n’avait plus d’eau chaude. Nous sommes donc également passés à l’agence gérant l’appartement qui nous a donné le numéro d’un électricien.

De retour de notre sortie, nous avons essayé d’appeler l’électricien pour Madame Gillian, en vain. Lady Gaga m’expliqua qu’elle n’était pas censée le faire, mais qu’elle rappellerait l’électricien dans l’après-midi depuis son téléphone personnel pour expliquer la situation et demander à l’électricien de prendre rendez-vous avec Madame Gillian. Si nous avions laissé cette tâche à la dame, elle aurait eu toutes les chances d’oublier. Normalement, il appartient au fils de gérer ce genre de situation, mais les personnes en perte d’autonomie ont toujours beaucoup de mal à le reconnaître auprès de leur famille. Il convient également de respecter leur souhait de discrétion et nous ne pouvons pas forcer la main, cela briserait la relation de confiance.

Pour finir, nous avons emmené Madame Gillian jusqu’à l’espace senior de la ville. Là-bas, elle pouvait déjeuner à la cantine et jouer au scrabble l’après-midi. Durant la marche, il fallait être particulièrement attentif aux obstacles car une chute peut vite arriver. La moindre bosse, le moindre trou peut amener un déséquilibre. L’observation et l’anticipation sont primordiales. Arrivés à destination, nous avons laissés Madame Gillian avec ses compères seniors, notre intervention s’arrêtait là.

Lady Gaga m’expliqua qu’une de ses plus grandes sources de satisfaction professionnelle était d’arriver garder les personnes actives, avec des petits projets qu’elle construisait petit à petit avec elles. Qu’il s’agisse d’une simple balade ou d’aller rencontrer d’autres gens. C’était une manière de continuer d’exister plutôt que de rester emprisonné entre quatre murs en attendant la fin.

Le début d’après-midi fut désagréable mais intéressant. J’ai vu de très bons et beaux côtés de ce métier, même si certains sont durs, j’allais avoir l’occasion d’en voir un mauvais. Nous devions nous rendre chez Cruella. Madame Cruella a un mari en perte d’autonomie, elle a fait une demande d’aide pour la soutenir, ce qu’on appelle de l’aide à l’aidant. Lady Gaga m’a expliqué que, concrètement, cette dame ne voulait qu’une aide ménagère. Ça ne lui plaisait pas vraiment car, comme on a pu le voir, le ménage ne constitue pas le cœur du métier. Même si le ménage fait partie des attributions, il est fait dans le but d’apporter un confort à la personne et s’inscrit dans une démarche de contact social. Il est d’ailleurs bien d’impliquer les personnes qui le peuvent encore à participer pour justement se sentir utiles et capables (estime de soi).

Malheureusement, cette dame semblait croire qu’elle avait « recruté une femme de ménage ». Quand nous sommes entrés dans l’appartement, nous sommes tombés en plein repas. En plus de Madame Cruella et de son mari, il y avait les petits enfants et un étranger à la famille (son architecte d’intérieur apprendrions-nous plus tard). Inutile de préciser que ce n’étaient absolument pas des conditions normales d’intervention et nous aurions dû annuler sur le champ.

Après à peine un bonjour, nous avons été relégués au placard à vélos pour nous changer. Niveau estime de l’intervenant, on a vu mieux. Lady Gaga prit sur elle et nous nous sentîmes obligés de nous effacer dans le décor car nous n’avions rien à faire au milieu d’un tel repas de famille. Nous nous sommes donc cachés dans la salle de bain et la chambre pour faire le ménage car après tout, c’est Monsieur qui était dans le besoin et que notre prestation devait avant tout l’aider lui. La gêne était évidente et palpable. Pendant que je passais le balai pour remonter vers la cuisine je suis passé dans la salle à manger. Impossible de faire du ménage pendant que des gens sont en plein repas. Il n’était raisonnablement pas possible de poursuivre, aussi Lady Gaga voulut s’entretenir avec Madame Cruella.

Elle lui expliqua diplomatiquement que la situation était inconfortable et qu’il n’était pas vraiment possible de travailler dans ces conditions. Si un tel repas était prévu, il aurait fallu prévenir pour annuler. Cruella se mit d’abord sur la défensive, précisant que c’était imprévu et qu’elle n’y pouvait rien. Lady Gaga n’eut pas le temps d’expliquer que dans ce cas là, nous ne pourrions pas faire d’avantage que Cruella passa à l’offensive. La dame accusa tour à tour Lady Gaga de prendre trop de temps pour se changer, d’être trop prétentieuse, de tirer au flanc et de prendre du temps pour autre chose que du ménage (oui, le métier d’auxiliaire de vie implique autre chose que du ménage). Il y avait visiblement une accumulation de rancune qui explosait sous mes yeux.

Lady Gaga ne put supporter un tel mépris et un tel irrespect. J’étais moi-même sous le choc, incapable de réagir. D’un ton calme mais décidé, Lady Gaga expliqua qu’elle laissait le seau et la serpillère dans la cuisine et qu’elle s’en allait. Évidemment, cela déclencha l’ire de Cruella qui nous poursuivit à travers l’appartement en proférant des menaces et en tentant de joindre la mairie au téléphone. Elle hurlait à la « faute professionnelle » en disant qu’elle payait pour avoir un service et donc qu’elle était l’employeuse de Lady Gaga.

En réalité, il s’agissait d’une prestation fournie par un organisme prestataire. À aucun moment Cruella ne pouvait se prétendre employeuse et donner des ordres à Lady Gaga qui restait une employée du service social de la mairie et qui n’en répondait qu’à eux. Quand bien même aurait-ce été une relation d’employeur à employé, ce comportement odieux n’était pas acceptable. Ce n’est pas parce qu’on paie une personne qu’elle devient un esclave sur laquelle on peut s’essuyer les pieds.

Mon analyse, c’était que Cruella pensait disposer d’une domestique, d’une femme de ménage (d’ailleurs elle a essayé de joindre le service « aide ménagère » de la mairie alors qu’il s’agissait d’une aide à domicile). Puis elle s’est emportée en voyant que Lady Gaga ne se laissait pas faire, essayant de faire tourner l’affaire au rapport de force en sortant les menaces. Pourtant Lady Gaga avait ouvert la porte d’une issue diplomatique en exposant calmement et poliment le soucis, il aurait suffit d’en discuter pour travailler ensemble sur la manière d’améliorer la situation. Cruella avait sans doute trop d’orgueil pour la conciliation. Si elle avait du temps pour aller sur des chantiers avec des architectes et l’énergie pour nous poursuivre dans les couloirs en nous accablant, elle n’avait peut-être pas besoin de tant d’aide que cela ou, en tout cas, pas d’une auxiliaire de vie dont le rôle était là avant tout pour établir une relation et un contact humain. Dommage pour son mari, victime impuissante des événements.

Suite à cela, je me suis retrouvé avec une Lady Gaga secouée par les émotions et en proie aux pleurs. C’était bien normal après avoir été rabaissée de la sorte par cette odieuse femme. Il n’était pas évident de faire fi d’un tel conflit, d’autant plus dans le cadre du travail et cela créait une situation embarrassante. Lady Gaga avait un profond souci du professionnalisme, il s’agissait d’une grande fierté pour elle. Mais tout le professionnalisme du monde ne peut pas occulter la dignité humaine, et là il s’agissait d’une attaque sur sa dignité. Je la soutenais de tout mon cœur à 100% et je tentai tant bien que mal de lui apporter du réconfort. Elle avait besoin d’être rassurée car en tant que personne raisonnable et humble, elle se remettait toujours en question. Mais le problème ne venait définitivement pas d’elle, elle n’avait rien à se reprocher.

Je suis du même genre, je la comprenais donc bien. Je ne peux pas me laisser écraser par une emprise que les gens pourraient penser avoir sur moi. Il y a quelques années, j’ai eu un conflit avec mon supérieur hiérarchique et j’ai donc dû choisir entre m’écraser et m’en aller. J’ai fait le même choix qu’elle, je suis parti. Sauf que pour moi, en l’occurrence, il s’agissait d’une démission vu que j’étais en conflit avec mon employeur. Là, heureusement pour elle, elle n’en répondait qu’à ses supérieurs et nous sommes d’ailleurs immédiatement allés à la mairie pour expliquer la situation.

Madame Grahou, sa supérieure, comprit très bien la situation. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois qu’il y avait un incident avec Cruella et ça s’était déjà mal terminé avec une autre intervenante. De plus, Madame Grahou avait déjà fait remonter la situation pour expliquer que Cruella n’avait sans doute pas besoin de bénéficier d’une aide à domicile. En tout cas, elle semblait du côté de Lady Gaga, et c’était très important pour elle de se sentir soutenue par son service en un moment pareil. En tout cas, j’espère qu’il n’y aura pas de retombées sur elle. Elle n’a rien à se reprocher, ce sont les personnes mauvaises, irrespectueuses et odieuses qui créent ces situations désagréables. Au nom de quoi faudrait-il accepter de les subir ?

Nous avions donc un peu de temps libre avant la prochaine intervention, temps que nous mîmes (attention forme verbale qui tâche) à profit pour discuter, se calmer et se réconforter. Il est vraiment douloureux pour une personne investie dans son travail de se faire cracher dessus de la sorte.

Pour cette deuxième intervention de l’après-midi, nous sommes retournés chez Madame Xena. Peu de ménage en prévision car nous étions passés le matin. Au final, nous avons discuté et, surtout, nous l’avons écoutée. De la compagnie, c’est parfois juste ce qu’il faut. Parler, raconter son histoire, c’est avoir l’impression d’exister.

Elle nous a parlé de son passé. À 23 ans, elle a eu un grave accident où elle s’est faite renversée par un camion militaire alors qu’elle circulait à vélo. Son œil était sorti de son orbite et elle avait été laissée pour morte dans le fossé avant que quelqu’un ne l’emmène inconsciente à l’hôpital. Au final, un chirurgien réussit à la soigner et aujourd’hui, à 99 ans, elle est encore capable de lire le journal.

Ensuite, elle nous a parlé de l’époque de la guerre civile espagnole. À 19 ans, elle avait dû s’enfuir dans les montagnes de Leon pour rejoindre les Asturies et échapper aux troupes de Franco. Imaginez-vous à 19 ans, dans les montagnes, avec un bébé de 3 mois dans les bras, sans repères, avec pour seule nourriture des pissenlits et des soldats aux trousses. Elle finit par atteindre les Asturies, retrouver son mari et prendre un bateau anglais pour la France. Sur les eaux, elle dut encore passer deux jours en cale parce que des bateaux de Franco tentaient de les intercepter. Ce qu’ils ne purent faire car il s’agissait d’un bateau anglais.

Plus tard encore, en France, elle réussit à échapper aux trains de déportation et même à retrouver son mari. Après avoir vécu tant de choses et de dangers, elle n’arrivait pas à croire qu’elle était encore en vie, là, à 99 ans. L’émotion la gagna, une émotion évidente, sincère, humaine et partagée. Des fois, on se demande pourquoi on a besoin de la fiction quand on voit ce que certaines personnes ont réellement vécu.

Dernier arrêt de la journée chez Madame Diane. Cette vieille dame était atteinte de la maladie de Parkinson. Malgré son affliction, ce fut une personne extrêmement joyeuse et pleine de vie qui nous a accueillis. Elle paraissait vraiment contente de nous recevoir et il est toujours plaisant de sentir que les gens attendent et apprécient notre venue. C’est la preuve et la reconnaissance qu’on leur apporte quelque chose.

Diane était très souriante et en me découvrant, elle commença à dire spontanément : « C’est un très beau jeune homme, qu’il est beau. Et il est gentil hein ! » Puis s’adressant à Lady Gaga : « Vous aussi vous êtes belle, vous êtes beaux tous les deux. Qu’ils sont mignons, qu’ils sont gentils ». Deux secondes après, on avait l’impression qu’elle me redécouvrait et elle repartait pour un tour. C’était un peu flatteur mais également un peu perturbant au bout de la 25e fois.

Notre mission principale consistait à lui faire prendre le repas du soir. Après avoir préparé la table et la nourriture, il fallait amener Madame Diane de la chambre jusqu’à la cuisine. Elle n’avait pas beaucoup d’équilibre et il fallait la tenir le long du trajet. Je trouve toujours très impressionnant et intimidant de se dire qu’on a la vie d’une personne entre les mains et que si on fait une mauvaise manœuvre, cela peut mener à la chute. Évidemment, j’ai préféré laisser Lady Gaga procéder.

Madame Diane avait toujours un excellent appétit et ça faisait plaisir de la voir se régaler. Pour elle, notre venue était synonyme de repas où elle allait se délecter. À ce stade-là, tout plaisir était bon à prendre. Diane pouvait manger seule, mais Lady Gaga m’expliquait qu’elle devait parfois nourrir des personnes à la cuillère.

Ensuite, il nous fallait la mettre au lit. Nous avons donc effectué le voyage en sens inverse avant de l’aider à se coucher. Puis nous avons terminé de ranger et nettoyer la cuisine avant de fermer les volets et de lui souhaiter une bonne soirée. Il y avait une certaine tristesse à laisser cette dame dans le noir, seule dans son grand appartement avec la télé pour unique compagnie. Il était 18h.

 

Troisième et dernier jour. Je me suis levé avec difficulté ce matin. J’ai eu la déraison de vouloir regarder le débat présidentiel jusqu’au bout, ce qui m’a laissé trop peu d’heures de sommeil. Comme à l’accoutumée désormais, Lady Gaga est passée me récupérer sur le coup des 8h15.

Pour notre première intervention, nous nous sommes arrêtés chez Madame Babette. Elle habitait une demeure ancienne construite sous l’ère Napoléonienne d’après ses dires. Babette était très agréable, alerte et accueillante. Après avoir fait connaissance, nous sommes allés dans la chambre pour faire le lit.

Moi d’un côté, Madame Babette de l’autre, je suivais ses instructions pour la réfection du lit. Chacun ses petites manies et la dame avait sa manière de faire. Comme me le disait Lady Gaga, il faut s’adapter aux personnes et respecter leurs souhaits ou leurs manières de faire car ils sont chez eux. En tout cas, c’était agréable de travailler en coopération. À ce moment, on se sent réellement dans le rôle d’aide et pas de domestique (quand la personne a encore suffisamment d’autonomie pour participer).

Suite à cela, il fallait aider Madame Babette à se laver. Évidemment, il y avait une gêne compréhensible à se montrer nue devant moi. Toutefois, après avoir un peu discuté du sujet, Madame Babette relativisa et comprit que j’étais là pour observer le métier. Nous convînmes donc de me faire rentrer dans la salle de bain une fois qu’elle serait derrière le rideau de douche.

Pendant que Lady Gaga aidait à la douche, elle m’expliqua quelques trucs. Madame Babette était encore suffisamment autonome pour se laver et n’avait besoin que d’une aide minimale. Brosser le dos, passer le savon, tenir le pommeau de douche, aider au séchage du dos et des jambes. Pour cette raison, il n’y avait pas besoin d’une infirmière et la tâche revenait à l’auxiliaire de vie.

Après la douche, nous avons accompagné Madame Babette pour le petit déjeuner. Elle nous offrit à boire (café et jus de fruit) pour que nous partagions ce moment avec elle. Bien sûr, ce fut le moment de discuter et elle nous raconta un peu sa vie. Ayant habité cet endroit depuis longtemps, elle avait eu le loisir d’en voir l’évolution. Auparavant, il n’y avait que des champs là où maintenant tout est construit. Ça doit faire étrange de voir le monde se transformer autour de soi sur une si longue durée.

Ensuite, la discussion tourna sur la télévision et fatalement, l’actualité politique. Madame Babette notifia son hostilité à la famille Le Pen en utilisant des formules peu flatteuses. La politique fait partie des sujets sur lesquels nous n’avons pas à donner notre avis, tout comme la religion. Il s’agit du règlement, nous ne sommes là ni pour faire du prosélytisme ni du militantisme. La meilleure attitude consiste donc à ne généralement pas répondre.

Deuxième intervention chez Madame Diane que nous avions couchée hier soir. Tout comme la veille, elle nous accueillit avec sourire et bonne humeur. Commencer une journée avec deux personnes aussi agréables donnait du baume au cœur. Ce matin, il nous fallait faire un peu d’entretien.

Tout d’abord, changement des draps du lit. Madame Diane souffrait hélas d’incontinence et ce genre de chose arrivait souvent. Nous avons donc ôté les draps, lancé une machine et refait le lit avec d’autres draps propres. Cela sembla beaucoup amuser Diane de me voir faire le lit. Ensuite, entretien des toilettes, de la salle de bain et de la cuisine.

Durant notre intervention, nous avons eu l’opportunité de voir passer l’infirmière pour une piqûre et le kiné pour faire marcher Madame Diane dans l’appartement. Ce fut l’occasion de rappeler que l’auxiliaire de vie fait partie d’une équipe d’intervenants dans divers domaines qui participent à maintenir les personnes à domicile. Malheureusement, la profession est encore assez mal perçue et souvent dénigrée, rabaissée à la simple aide ménagère, même par les autres intervenants. Évidemment, tout dépend des individus.

Tout comme la veille, nous étions également présents pour aider Madame Diane à prendre son repas. Elle associait toujours notre passage à la prise du repas et nous demandait à manger pendant qu’on faisait le ménage. Il a fallu lui expliquer qu’elle aurait à manger après le passage du kiné pour la calmer.

Même procédure qu’hier, voyage de la chambre à la cuisine où elle put trouver son plaisir dans le repas. Pendant ce temps, nous avons reçu un message. Madame Lucie, la dame souffrant de dépression et de cécité que nous avions vue le premier jour et que nous devions voir après, a été retrouvée par terre chez elle. Apparemment, elle avait chuté et s’était brisé le tibia. Elle avait donc été hospitalisée et, par conséquent, notre intervention était annulée. Cela faisait partie du métier également. Il y avait beaucoup de personnes âgées qui pouvaient se retrouver hospitalisées du jour au lendemain, ou même mourir. C’est pour cette raison qu’il faut toujours garder une certaine distance professionnelle et ne pas s’impliquer émotionnellement. Sans cette carapace de protection, il y a trop de choses qui peuvent blesser. Cela n’empêche pas d’être humain sur le moment, il ne faut juste pas prendre comme une mission personnelle d’aider ces personnes, une fois l’intervention terminée, il ne faut plus y penser. Bien faire la séparation entre vie professionnelle et privée.

Bien sûr, j’avais de la peine pour Madame Lucie, mais ça devait arriver tôt ou tard. De toute façon, nous n’y pouvions rien. Autant se concentrer sur le bon côté des choses, j’allais pouvoir faire une sieste à midi pour rattraper mon retard de sommeil.

Pour la première intervention de l’après-midi, nous nous sommes rendus chez Madame Titi. Elle possédait un fort joli canari, c’est pour ça que j’ai choisi ce pseudonyme. Madame Titi était une personne très très fatiguée. Aimable et polie, elle n’avait pas forcément envie de parler car tenir une conversation requiert certains efforts. Il faut savoir respecter cela aussi. Parfois, certaines personnes n’ont pas spécialement envie de parler et il faut se contenter du silence. Comme me disait Lady Gaga : « De toute façon, ne t’inquiète pas. S’ils ont envie de parler, ils te le feront savoir. » Personnellement, le silence ne me gêne pas.

Chez Madame Titi, nous intervenions pour faire du repassage. Étant une ancienne vendeuse de prêt-à-porter, elle avait un certain attachement aux vêtements et aimait les ranger impeccablement. Elle nous expliquait donc précisément comment repasser et plier correctement le linge. Encore une fois, ce métier requiert de l’adaptation et de l’écoute, même si nos tâches sont les mêmes, toutes les personnes sont différentes. Par conséquent, chaque intervention est différente. L’auxiliaire de vie doit être à l’écoute pour apporter du confort. Évidemment, il y a des limites et quand les demandes vont trop loin, il faut savoir dire non et recadrer. Pas forcément évident, surtout quand le métier est déprécié et méprisé.

Après le repassage, Lady Gaga s’occupa du courrier de Madame Titi. La gestion administrative était une autre des tâches qui pouvaient échoir à l’auxiliaire de vie. En effet, Madame Titi n’était plus vraiment en état de lire son courrier et d’y répondre, il fallait bien que quelqu’un le fasse. Bien entendu, cela se faisait en discutant avec Madame Titi, pour la tenir informer de tout.

Pour ma dernière intervention, nous sommes retournés chez Madame Xena. Tout comme hier après-midi, nous lui avons surtout tenu compagnie. Cette fois-ci, elle nous a surtout parlé de sa famille et même montré quelques vieilles photos. Avant de nous quitter, elle parla un peu de moi. Elle parut surprise d’apprendre que j’avais quitté l’informatique pour m’intéresser à ce métier. Elle me conseilla de ne pas m’arrêter là et de continuer plus loin (sous entendu vers quelque chose de plus prestigieux). Encore une fois, dépréciation du métier d’auxiliaire de vie, perçu comme simplement une femme de ménage.

 

L’heure était finalement venue de faire le bilan et j’avoue avoir été extrêmement satisfait de cette expérience. Lady Gaga a rendu ce stage très instructif grâce au partage de son expérience, à sa patience et ses conseils. J’ai découvert un beau métier, dur mais humain. C’est un métier qui m’a apporté du sens, qui est gratifiant par l’aide qu’on apporte à des gens qui en ont besoin. C’est également un métier encore très mal reconnu et qui mériterait un peu plus de considération. Nous serons potentiellement tous, un jour ou l’autre, dans un besoin d’assistance pour finir notre vie, alors il est important de considérer ceux qui nous l’apporteront.

La métallurgie pour les nuls

Aujourd’hui en rentrant à vélo, j’ai entendu des enfants criailler. Ce verbe s’utilise également pour les oies et les perdrix en plus de vous donner des points de style, alors n’hésitez pas à le ressortir en toute situation. Ces criaillements, disais-je donc, ont très logiquement déclenché une association d’idées dans mon crâne insondable. De cet amalgame insaisissable est ressortie une vieille chansonnette enfantine qui n’a rien à voir avec les noisettes.

Une souris verte qui courait dans l’herbe

Je l’attrape par la queue, je la montre à ces Messieurs

Ces messieurs me disent : trempez-la dans l’huile,

Trempez-la dans l’eau, ça fera un escargot tout chaud.

J’eus alors l’impression qu’on avait fait l’amour à mon cerveau de manière étrangement désagréable et malsaine. Qui a écrit ce truc ? Michaëlle Le Quilleuc nous répond Wikipedia. Ma deuxième question est donc : pourquoi vouloir chanter ça à un enfant ? C’est pour lui faire passer quel message exactement ? Attardons-nous un instant sur les paroles.

« Une souris verte« , alors déjà, une souris n’a jamais eu de pelage vert. Je n’ai pas fait de recherches exhaustives, mais je pense que ça se saurait. Dommage d’ailleurs, ça ferait un bon camouflage pour échapper aux prédateurs, surtout en courant dans l’herbe. Ceci étant, admettons que son pelage soit vert justement à cause de la course dans l’herbe, de la même manière qu’on peut saloper une salopette avec de la chlorophylle. J’essaie quand même d’être conciliant. Et pour votre information, le Gang des souris vertes est une association de malfaiteurs français ayant opéré de 2003 à 2006.

« Je l’attrape par la queue« , alors non, il ne faut pas faire ça ! Je le répète à tous les enfants (et les adultes aussi) : ne faites pas ça chez vous, ni ailleurs, à aucune souris, ni aucun animal. Une queue, ce n’est pas fait pour soutenir le poids d’un animal, ça sert uniquement pour son équilibre, c’est tout. Soulever par la queue est au mieux désagréable, très probablement douloureux, et au pire peut causer des blessures plus ou moins graves. Pour résumer, soulever par la queue c’est plutôt pas très très sympa pour faire dans l’euphémisme. Alors à moins d’envisager une carrière de tortionnaire sadique avec option torture animale, ne le faites juste pas. Et ne chantez pas ce mauvais exemple aux enfants.

« Je la montre à ces Messieurs« , on se demande bien qui sont-ils et pourquoi il faut leur montrer des souris. Cela étant, si quelqu’un découvre réellement une souris à pelage vert, je pense que de nombreux scientifiques pourraient être intéressés. Nous aurions alors identifié ces fameux Messieurs (et les Madames scientifiques, ça n’existe pas hein…)

« Ces Messieurs me disent : trempez-la dans l’huile« , finalement, ce ne sont probablement pas des scientifiques. En fait, j’ai d’un seul coup l’image d’une antique arène romaine dans laquelle le sort du gladiateur vaincu se retrouve entre les mains de l’éditeur (l’organisateur) qui baisse le pouce pour annoncer la condamnation à mort. Sauf que bon, un combat entre un humain et une souris, c’est quand même largement plus déséquilibré que David contre Goliath. Et la souris n’a même pas de fronde. Autrement dit, c’était quand même joué d’avance.

« Trempez-la dans l’eau« , d’abord l’huile, puis l’eau, attention à l’ordre, c’est important ! Tout comme il ne faut pas prendre un animal par la queue, il ne faut pas non plus l’immerger dans des liquides, ce n’est pas très urbain, pour rester poli. D’autant plus si les liquides sont à des températures déraisonnables. Trop chaud et il y a risque d’ébouillantage, trop froid et ce sera l’hypothermie. Et si l’immersion est trop longue, il y aura noyade. Concrètement, il s’agit de diverses mises à morts cruelles (cf doctorat tortionnaire et gladiateur vaincu).

« Ça fera un escargot tout chaud« , encore une fois, NON ! Et là, je commence à m’énerver ! Non, non et non ! Tremper une souris dans de l’huile puis de l’eau en la tenant par la queue n’a jamais donné un escargot (ni chaud ni froid ni tempéré). Ça donne au mieux une souris mouillée et huileuse qu’on a fait grave chier, au pire une souris morte qu’on aura sauvagement exécutée sans raison valable, mais pas un escargot. D’ailleurs, pourquoi un escargot ? Tant qu’à raconter des conneries, autant être plus fantaisiste. J’ai d’ailleurs trouvé une version de la chanson où il est question de crapaud. On est déjà plus dans la même taille d’animal, même si le passage de mammifère à amphibien laisse tout aussi perplexe que le passage de mammifère à gastéropode. Ressortez le vieux chapeau du magicien, au moins, il n’y a pas d’appel explicite à la torture animale.

Finalement, s’il fallait trouver une morale à cette chansonnette, j’opterais personnellement pour la suivante : ne croyez pas les adultes, ils racontent que des conneries aux enfants. Voilà ! Et laissez tranquilles les souris, et tous les animaux tant qu’on y est. Ils n’ont rien demandé.

Ensuite, peut-être y a-t-il une métaphore cachée que je n’aurais su déceler. Dans ce cas, je saurais gré à qui me l’expliquerait. En faisant un effort, j’aurais bien une théorie sous le coude. Il s’agirait d’une métaphore métallurgique. Ce qui m’a mis sur la voie : cette histoire d’huile, d’eau et de chaleur. L’huile et l’eau sont des fluides utilisés pour le refroidissement dans le procédé de trempe des métaux. Et là, d’un seul coup, tout fait sens !

Pour ceux qui ne connaissent pas le principe de la trempe, je vais tenter de le vulgariser. Je ne suis moi-même pas un expert et mes TP méca d’école d’ingé sont loin. Toutefois, j’ai lu un article qui explique le procédé assez simplement (par ICI). Concrètement, il s’agit de modifier la structure cristalline d’un métal en faisant varier la température. Par exemple, si on chauffe du fer à haute température, des atomes de carbone peuvent s’immiscer dans la structure cristalline pour remplacer les atomes de fer qui y étaient présents. Si on effectue un refroidissement suffisamment rapide, en utilisant notamment de l’huile ou de l’eau, on conserve cette nouvelle structure cristalline qui dispose de propriétés différentes.

Pour expliquer pleinement l’analogie, la trempe permet de transformer la structure cristalline (donc en quelque sorte la nature du métal) afin d’en changer les propriétés. Ce qui serait l’équivalent d’un passage d’une souris à un escargot. Donc en fait, cette chanson est une vulgarisation du procédé de trempe expliqué aux enfants, CQFD. Par contre, pour la couleur verte, je ne vois toujours pas…

La prochaine fois, je vous parlerai de la poule qui picote du pain dur, parce que picorer c’est tellement trop mainstream.

Vœux pour 2017

Voilà un bon moment que je n’ai rien posté et pour cause : baisse de moral, baisse de motivation, peu d’inspiration. J’avais l’esprit ailleurs, occupé par des incertitudes et des interrogations personnelles. En proie au doute et à la perte de confiance, je peinais à trouver la moindre envie d’écrire. Pour résumer, cette fin d’année 2016 fut assez moribonde et peu propice à l’expression créative.

Mais pas de panique ! 2017 pointe le bout de son nez, apportant avec elle une excuse bien commode pour se ressaisir et repartir d’un bon pied. Je n’abandonne pas mes projets ! D’ailleurs, la correction d’Alice continue d’avancer lentement mais sûrement. J’ai grand espoir que cette année soit enfin l’année où j’estime mon travail fin prêt pour être proposé à l’édition.

En parallèle, je vais probablement continuer à raconter des historiettes sur ce blog. Je me suis énormément amusé avec la Caverne d’Alibasteuf et j’envisage de ne pas en rester là. Je compte poursuivre sous forme de chroniques les aventures de Sonya dans son multivers loufoque ouvert à toutes les parodies et les clins d’œil à la culture geek. À terme, peut-être que ça composera un recueil à compiler.

Par ailleurs, j’ai également quelques idées d’articles en stand alone qu’il me faudra concrétiser. Le plaisir est dans la diversité comme je me plais à le dire. Et j’espère que l’inspiration se saisira à nouveau de moi pour vous apporter divertissement et surprise !

En attendant, place aux vœux ! Avant-hier, j’ai lu un très joli billet d’une amie sur la Fesse-du-Bouc. Après ça, difficile de ne pas paraître rasoir et insipide. Peu importe, je vais quand même essayer de parler avec mon cœur (oui, je suis ventriculoque).

Pour cette année 2017, je vous souhaite bonheur et épanouissement. Puissiez-vous connaître la simple joie d’apprécier la vie et de partager l’amour. Aimez votre voisin et, par-dessus tout, aimez-vous vous-même. Vous êtes la personne avec qui vous allez passer toute votre vie, alors ne vous détestez pas et ne vous jugez pas trop durement. Soyez votre meilleur ami car, après tout, vous êtes le mieux placé pour ça.

Je ne vais pas m’étaler comme de la confiture. Aussi vous épargnerai-je le package classique de santé, volupté, réussite de vos projets, retour de l’être aimé, chance aux jeux, fertilité, réparation des clusters défectueux par poupée vaudou interposée et tutti quanti. À cela, je vais préférer une sortie discrète pour tenter d’aller mettre en application mes propres conseils.

Mais je reviendrai !

La Caverne d’Alibasteuf, partie 5 et Fin

Précédemment, dans la Caverne d’Alibasteuf : Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, était morte, son corps brisé par le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême. Ainsi libérée de sa Carcasse Terrestre Bien-Aimée, son esprit s’envola vers les Royaumes Inconnus de l’Après-Vie. Elle n’avait nulle peur en cet instant, bien au contraire : elle ressentait une sérénité et une complétude cosmique inimaginable de son vivant. Bientôt, le souvenir de sa violente vie terrestre deviendrait un rêve fugace et éphémère qu’elle oublierait rapidement.

Pas si vite ! Quelque chose l’empêchait de partir naviguer dans le cosmos, comme une amarre attachée à son âme. Non contente de la retenir, cette force invisible commençait à la tirer en arrière. Elle aurait bien été incapable de dire s’il s’agissait d’un bien ou d’un mal et, n’ayant pas vraiment le choix, cela importait peu. Comme sous l’effet de la gravité, son esprit retomba en accélérant vers son enveloppe charnelle. Apparemment, les Royaumes Inconnus de l’Après-Vie devraient attendre un peu plus longtemps avant d’être parcourus par l’Aventurière à la Tignasse Lacérante.

Sonya ouvrit difficilement les yeux. Sa tête la faisait atrocement souffrir, autant que le reste de son corps d’ailleurs. C’était comme si elle avait pris la pire cuite de sa vie, qu’on avait multiplié les conséquences désagréables par dix et appliqué les retombées sur l’intégralité de ses cellules. Dans tous les cas, se sentir aussi mal l’informait qu’elle était indubitablement vie, ce qui devait probablement être un point positif.

Lentement et précautionneusement, elle porta une main à sa poitrine. Ses doigts touchèrent l’Amulette de Résurrection, désormais brisée. Une chance qu’elle n’avait rien de magnétique… Son bras retomba. Elle tenta d’émettre quelques grognements de plainte, incompréhensibles par une oreille tierce, mais relativement clairs dans sa tête.

— C’était pas indiqué sur la notice, les effets secondaires de la résurrection… Je me sens comme un Vieux Crottin Piétiné.

— Je suis ravi que vous soyez à nouveau en vie ! Un visiteur décédé ne peut plus être satisfait, et la satisfaction des clients demeure ma priorité !

— GG FFS… Je suis presque contente de te voir.

— ‘Presque’ reste insuffisant. Aussi, afin d’augmenter votre satisfaction, et accessoirement de rester en vie, je vous recommande vivement de rouler un peu sur votre droite.

Sonya souffrait déjà à l’idée de solliciter le moindre muscle.

— Pourquoi ? Je suis bien là, je vais me reposer un peu.

— Quand Dieu ordonne, on l’écoute !

— Toi et ton complexe mégalomaniaque… Bon, d’accord, je roule.

L’aventurière pivota sur son flanc droit dans un Immense Râle de Souffrance à Peine Exagéré. Ce faisant, elle se retrouva nez à nez avec un étrange masque. Autrefois blanc, désormais d’un jaune sale et parsemé d’éraflures, il n’avait que deux trous ronds pour les yeux.

— C’est quoi ce truc moche ?

— Enfilez-le vite ! Ne discutez pas !

N’ayant pas la force de contester les ordres du Feu Follet Autoproclamé Divinité, elle s’exécuta et revêtit le masque. Après l’avoir ajusté pour avoir les yeux en face des trous, elle ressentit une sensation étrange qu’elle n’aurait su identifier. En tout cas, la douleur se fit moins lancinante, ce qui lui permit de se relever et de s’épousseter.

— La voilà !

Sonya eut juste le temps de se retourner pour voir une volée de Carreaux Magiques Perforants à Tête Chercheuse lui pénétrer dans le buste avec la désagréable conséquence de la tuer à nouveau. Du moins, elle aurait dû mourir, mais, pour le moment, elle se contentait d’être étalée sur le dos avec de Vagues Signaux de Souffrance Très Lointains. Son corps étant trop endommagé pour accepter de bouger, elle en fut réduite à observer fixement la suite.

Scion, le Roi des Vilains Voleurs Volages, se pencha sur elle pour arracher l’Amulette de Résurrection brisée. Puis, avec un soupçon de doute, observa Sonya droit dans les yeux. Après un instant d’hésitation, il dut conclure à sa mort car il se contenta de lui fermer délicatement les paupières. À quelle autre conclusion aurait-il pu aboutir, elle ne bougeait plus un muscle, elle ne respirait même plus et ne sentait même plus son cœur battre. Elle devait être morte ! Et pourtant, elle demeurait consciente !

— Je savais bien qu’il faudrait la tuer deux fois. Maintenant que ce problème est réglé, il nous faut mettre la main sur l’Administrateur de Caverne avant qu’il ne finisse par trouver un moyen d’ouvrir un chemin à la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres.

Sur ces paroles, Sonya entendit le Roi s’éloigner. Toutefois, ses deux lieutenants restèrent un peu plus longtemps. Difficile de savoir ce qu’ils traficotaient en ayant les yeux fermés. Miss Lolita ‘Sourire d’Acier’ fut la première à briser le silence en s’adressant à Sir Galipa ‘le Vicellard’.

— Qu’est-ce que tu fous ? On a du boulot !

— Pas besoin de se presser, on vient d’éliminer la menace principale ! Je voudrais juste vérifier qu’elle ne cache pas d’artefact dans son soutien gorge.

— Et pourquoi pas dans sa culotte pendant que t’y es !

— Chaque chose en son temps ma chère !

— Tu me dégoûtes ! T’es un gros porc et en plus t’es nécrophile ! Comment ça peut t’exciter de peloter un cadavre bardé de carreaux ? Je préfère me barrer !

— On ne m’appelle pas ‘le Vicelard’ pour rien, j’ai une réputation à tenir.

Après le départ de Miss Lolita, Sonya sentit Sir Galipa se pencher sur elle. Cet individu répugnant allait-il vraiment satisfaire sa Lubricité Immonde sur son corps inerte ? L’idée seule était révulsante ! Sonya aurait voulu hurler et arracher le cœur de son agresseur. Tout ce qu’elle réussit à faire fut de légèrement bouger sa main droite pour empoigner un objet.

Un soudain afflux d’énergie l’envahit. Dans le même temps, elle recouvra la sensation de son corps. Ainsi put-elle sentir les affreuses mains sur son soutien gorge. Une Fureur Meurtrière Assaisonnée de Dégoût Ultime se déversa dans ses veines. Elle ouvrit les yeux et trouva immédiatement le regard de Sir Galipa. La surprise le paralysa et lorsqu’il ouvrit la bouche comme pour hurler, Sonya le frappa de toutes ses forces avec l’objet attrapé par sa main. Le seul son qu’il y eut fut celui d’un crâne à moitié tranché par une lame.

Mort sur le coup, le corps du lieutenant s’écroula sur Sonya pour l’arroser de ses fluides écarlates. Avec un Gros Soupir Énervé, elle le repoussa sur le côte pour se relever. Une violente énergie l’animait, accompagnée d’un désir de tuer plus pressant que d’habitude. Bien évidemment, chaque organe, os et muscle hurlait de désapprobation. Mais c’était comme si elle les entendait depuis un autre continent séparé par un très large océan.

— Ah, vous revoilà ! Pendant un instant, j’ai cru vous perdre à nouveau. Heureusement, la malédiction fonctionne toujours !

Au mot « malédiction », elle tourna un Regard Extrêmement Accusateur et Malveillant envers GG FFS.

— Je suppute votre surprise et, avant que vous n’essayiez de parler, je dois vous informer que la malédiction vous a rendu muette. Malgré ce côté désagréable, je vous recommande de conserver le masque. Étant donné l’état de votre corps, le retirer vous conduirait à une mort certaine et définitive. Or, un client mort ne peut plus être satisfait ! Je réitère mes excuses pour le désagrément occasionné et vous préconise d’attendre passivement une équipe médicale dont l’arrivée est très incertaine.

Le mot « attendre » entrait en contradiction irritante avec son Désir de Meurtre Imminent.

— Afin de renforcer votre patience, laissez-moi vous parler des artefacts dont vous vous êtes équipée. Ce Masque de Psychopathe Profond a autrefois appartenu à Jazon Vor. Il s’agit d’un revenant souffrant d’hydrocéphalie avec une seule idée en tête : massacrer le plus de personnes possibles pour venger la mort de sa mère. Aussi ne vous étonnez pas de souffrir de Pulsions Meurtrières Irrépressibles.

Sonya profita des explications pour retirer les carreaux plantés dans son torse. Elle avait effectivement envie de tuer.

— Dans votre main, vous tenez son arme de prédilection : l’Incontournable Machette. Il s’agit d’une arme plutôt ordinaire si on fait fi de la malédiction. Tandis que le masque vous rend quasiment immortelle et vous remplit d’une soif de meurtre insatiable, la machette vous donne l’énergie pour accomplir vos desseins… Mais où allez-vous ? Vous devez attendre l’équipe médicale !

Cela faisait plus d’une minute qu’elle n’avait tué personne, c’était insupportable. Elle voulait trancher quelqu’un, elle avait besoin de massacrer quelqu’un. Maintenant !

Mue par un instinct de traqueur surnaturel, elle se mit en mouvement à travers les décombres. Elle ne se montrait pas particulièrement discrète n’ayant à l’esprit que sa soif de sang. Aussi fut-ce par chance ou sous l’effet de la malédiction qu’elle se retrouva dans le dos de ses prochaines victimes. Affairées à examiner un artefact suintant de magie, elles n’avaient absolument aucune conscience de la menace au souffle roque qui pesait sur leurs têtes.

— Mais c’est un peigne !

— Mécréante, ceci n’est pas un peigne. C’est Ze Peigne !

— C’est sa dénomination technique ?

— Non, son vrai nom est : l’Omni-Teinteur de la Chevelure Photonique.

— C’est un peu pompeux….

— Il appartenait au Roi Le Beau Charles, réputé pour avoir la plus magnifique chevelure de tous les royaumes de Labaholoin. Ce petit bijou démêle tous les cheveux en un seul passage, sans les arracher et sans faire mal. En plus, il permet d’appliquer un gel magique pour faire tenir la coiffure toute la journée. Et pour couronner le tout – jeu de mot avec royauté… – il peut appliquer n’importe quelle coloration durable de la racine à la pointe sans abîmer le cheveu. C’est l’accessoire de la coquetterie ultime !

— J’imagine qu’il faut aimer être coquet…

— Tu me désespères. Laisse-moi te montrer, je vais me teindre les cheveux en couleur octarine.

— C’est quoi ça comme couleur, « octarine » ?

— Ton inculture me sidère. Admire plutôt le résultat.

— Je ne vois absolument aucune différence.

— C’est parce que tu n’es pas un magicien. Tu ne peux pas percevoir cette teinte enchanteresse.

— Non, par contre je peux apercevoir un type avec un masque bizarre derrière ton épaule. C’est un effet secondaire du peigne ?

— Quoi ?

Tuer, c’était facile, trop facile. Massacrer avec le sens de la mise en scène dramatique, voilà qui devenait plus intéressant. Ainsi, Sonya éprouva-t-elle une immense satisfaction à voir Brushing Joe se retourner et hoqueter de surprise, puis succomber à un cocktail de terreur et d’incompréhension quand elle le transperça avec la Machette Incontournable. Il prononça quelques dernières bulles de sang avant de s’effondrer mollement.

Son fidèle acolyte féminin, Milany « Cure-dent » réagit instinctivement en perforant la meurtrière avec sa Rapière Télescopique Hertzienne. Elle ne crut qu’un court instant en sa victoire, constatant avec détresse l’inefficacité de son attaque. Sonya, baissa les yeux sur la lame qui perçait un trou de plus dans son corps. Elle songea fugacement à se reconvertir en passoire, puis sa folie meurtrière revint à la charge.

D’un geste brutal, elle trancha la main qui tenait la rapière. Pendant que sa victime hurlait en se tenant le moignon, l’Aventurière Psychopathe sortit la lame de son corps pour la jeter négligemment sur le côté. Terrorisée à juste titre, Milany prit ses jambes à son coup. Sonya engagea la poursuite dans une froide marche déterminée, le sombre instinct octroyé par la malédiction lui indiquant exactement où allait sa victime. Tôt ou tard, elle finirait par la retrouver, c’était inéluctable.

— Il est loin le temps où tout le monde écoutait Dieu…

Sans ralentir le pas, Sonya tourna la tête pour observer GG FFS qui flottait paresseusement à sa hauteur. Il n’éveilla qu’un intérêt proche du néant. Elle n’avait de pensées que pour sa cible.

— Au risque de me répéter, je vous recommande à nouveau d’attendre les secours. La malédiction, bien que puissante, ne vous rend pas invulnérable. Vous pouvez toujours être découpée en morceaux, broyée, vaporisée ou explosée. Même si vous ne mourrez pas, il sera alors infiniment plus difficile de vous soigner.

Une infime partie de sa conscience voulut prendre en compte ces avertissements et opter pour la sagesse. Après tout, elle avait déjà bien combattu pour défendre la caverne et la suite dépendait surtout de la capacité de Roger à faire entrer la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres. Toutefois ce sentiment fut rapidement balayé par sa Témérité Naturelle couplée à la colère meurtrière induite par la malédiction.

Le résultat fut sans appel et l’Aventurière Psychopathe poursuivit sa traque impitoyable. Ainsi se retrouva-t-elle aux abords du Poste de Contrôle n°3. D’après la piste de sang, Milany « Cure-dent » devait se trouver à l’intérieur et elle n’était certainement pas seule. L’instinct maudit lui commanda de se mettre en embuscade sur le côté de la porte. Cette position lui permit d’entendre le Roi Scion qui perdait son sang froid à l’intérieur.

— Comment ça « ils sont rentrés » !

L’Ingénieux Karl lui répondit flegmatiquement.

— Ils sont rentrés en empruntant le Passage Secret de Secours Réglementaire.

— Merci pour cette information, Karl, je n’avais pas deviné… Ce que je veux savoir, c’est comment un petit Administrateur de Caverne Couard a pu l’ouvrir ce passage ? Je croyais que tous les Postes de Contrôle étaient sous notre contrôle.

— C’est amusant ça : un poste de contrôle sous contrôle.

— Est-ce que j’ai l’air de beaucoup rire, Karl ?

— Non. Le stress vous fait perdre votre sens de l’humour.

— Des informations, Karl, je veux des informations ! Comment a-t-il fait ?

— Je ne sais pas, peut-être y a-t-il un Terminal d’Accès Vaudoumatique dont nous n’avions pas connaissance ou un Trigger de Sécurité Secret dans la Matrice Magicielle. À moins qu’ils aient récemment installé un Override Manuel qui n’était pas sur les plans.

— Ton charabia ne m’aide pas beaucoup.

— C’est vous qui m’avez demandé des détails…

Scion prit une Longue et Lente Inspiration.

— Bon, combien de Héros Héroïques ont pu entrer ?

— J’ai pu shunter les protocoles de sécurité assez rapidement pour refermer le passage. Je dirais qu’une petite troupe a pu pénétrer, une dizaine grand max.

— C’est déjà beaucoup trop ! Bon, Miss Lolita, veuillez me suivre. Toi aussi, Milany.

— Quoi ? Moi ? Je viens de me faire couper la main !

— Et alors ? Aux dernières nouvelles, tu en as une deuxième.

— Mais…

— J’ai besoin de tout le monde alors avance !

À contre cœur, Milany franchit le pas de la porte en première, et ce fut son dernier pas. Un Coup de la Corde à Linge réalisé à l’aide d’une Machette Étonnamment Aiguisée lui fit perdre la tête. Immédiatement après, l’Aventurière Psychopathe surgit dans l’embrasure pour attaquer le Roi Scion frappé de stupeur. Elle porta un coup avec toute sa force, mais sa lame fut stoppée par un gantelet. Miss Lolita, au sang très froid, fit étalage de ses dents d’aciers qui justifiaient amplement son surnom.

— Dis-moi l’increvable, tu t’es déjà fait Power Fistée ?

Sans attendre de réponse, elle frappa Sonya avec son Poing du Titan pas Content. La plupart du temps, un coup donné avec un gantelet laissait des marques, mais lorsque ce gantelet était magiquement énergisé pour libérer une puissante onde de choc, cela occasionnait une Absence de Conscience Momentanée.

Une chose était certaine, un tel déchaînement de violence avait de quoi refroidir même les Pulsions Meurtrières Maudites les plus Vindicatives. Le peu de conscience qui restait à l’Aventurière Psychopathe s’évertuait à démêler une épineuse question : restait-il un peu de corps après ça ? Sans doute, puisqu’elle était toujours là. Mais où ça « là » ?

Peut-être son âme s’était-elle retrouvée piégée par la Malédiction Éternelle du Revenant Hydrocéphale ? Ou alors son esprit errerait à l’infini dans les Royaumes Interstitiels de la Non-Mort-Non-Vie ? Pire encore, elle pouvait avoir échoué dans le Grand Néant Absolu ! À ce moment-là, Sonya se rendit compte qu’il était tout de même très difficile de ressentir de la peur ou de l’angoisse sans signaux corporels.

— Elle est morte ?

Entendre la voix de Miss Lolita répondait à la question.

— Difficile à dire… En tout cas, elle ne ressemble plus à grand-chose.

Il y avait presque un soupçon de désolation dans l’expression du Roi Scion.

— Laisse-moi en faire de la Pulpe de Grognasse, comme ça on sera sûr !

— Avec le recul, je ne sais pas si j’ai bien fait de prendre ce Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême, son manque de classe me sidère. Ceci étant dit, il a raison, c’est le seul moyen d’en finir une bonne fois pour toutes.

— Quoi ? Je te choque ? Je pensais que tu étais un Roi, pas une grosse tafiole lopette ! Je commence à me sentir mal entre tes mains.

— Pourquoi tant d’homophobie et de sexisme ?

— Je t’emmerde ! Maintenant, je vais m’écraser sur la tronche de cette garce jusqu’à ce qu’on la confonde avec de la confiture. Ensuite, tu iras me reposer dans l’armurerie et j’attendrai d’être saisi par un Vrai Mâle Bourré de Testostérone.

Scion se contenta de répliquer par un immense soupir de lassitude. Puis, ne souhaitant vraisemblablement pas poursuivre la discussion, il s’attela à la besogne. Le son des os et de la chair broyés témoignaient de l’atroce mutilation que le corps de Sonya subissait. Elle ne ressentait absolument rien, à part l’irritation évidente de laisser gagner le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême.

— Au nom de la justice, je vous arrête !

À qui appartenait cette puissante Voix Inspirante de Justicière Éclatante ?

— Oh non, pas elle ! Bon ben… On se rend.

— Voilà qui est sage. Lâchez vos armes et personne ne sera blessé !

Les Vilains Voleurs Volages s’exécutèrent sans faire d’histoires. Qui que fût la personne à qui appartenait cette voix, elle disposait visiblement d’une autorité incontestable. S’ensuivit tout un remue-ménage qui devait correspondre à l’arrestation des malandrins. Hélas, la Conscience Limitée et Vacillante de Sonya ne lui permit pas de suivre en détail ces instants jubilatoires. Quel dommage, après tous ces efforts…

Un peu plus tard, quand le calme revint, la Justicière Éclatante se fit à nouveau entendre.

— Où en est-on dans le décompte ?

Une Voix Assurée d’Acolyte Vétérane lui répondit

— On a fait le tour. Dix-neuf voleurs morts, vingt et un arrêtés dont six avec résistance. Aucun blessé de notre côté. Ça semblait être un peu le chaos ici, ils n’ont pas eu le temps de s’organiser pour nous accueillir.

— D’après Roger, nous pouvons remercier Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante.

— C’est elle ?

— Oui, du moins, ce qu’il en reste… Terrible fin.

— Quel acharnement, c’est monstrueux.

— Atroce.

— Effroyable.

— Inhumain.

— Ignominieux.

— Horrible.

— Révulsant.

— Épouvantable.

— Abject.

— Je pense qu’on peut trouver encore beaucoup d’adjectifs, on devrait arrêter là. Le point positif, c’est que son visage a dû être épargné. Nous devrions peut-être lui retirer son masque pour qu’elle recouvre un soupçon de décence.

Bien que l’intention fût honorable, cela ne sonnait pas comme une bonne idée.

— Nous vous recommandons de ne pas effectuer cette action et d’appeler au plus vite une aide médicale appropriée.

Sonya n’imaginait pas éprouver ce sentiment un jour, mais elle était heureuse d’entendre GG FFS. Sa joie s’accrut encore lorsque Roger arriva en renfort.

— Il a raison ! Il s’agit du Masque de Psychopathe Profond de Jazon Vor. Il transmet à son porteur la Puissante Malédiction du Revenant Hydrocéphale.

La Justicière Éclatante parut sceptique.

— Et alors ?

— Alors les deux principales caractéristiques de cette malédiction sont de transformer en tueur psychopathe et, plus intéressant, de conserver l’âme ancrée au corps.

— Tu veux dire qu’elle pourrait être toujours « en vie » là-dedans ?

— C’est exactement ce que je voulais dire. Il faut la soigner avant de lui retirer le masque et tout ira bien.

— La soigner ? Il m’aurait paru plus charitable de l’achever rapidement, vu son état.

— Vous n’y pensez pas, elle peut encore être sauvée !

— Dans ce cas, il va nous falloir Miracle.

— Un miracle vous voulez dire ?

— Aussi.

En attendant l’arrivée de ce miracle, Sonya eut le loisir de se représenter Roger et les deux Héroïnes Héroïques penchés sur son corps, en train de s’horrifier devant l’étendue des dégâts. Difficile de savoir ce qui était le pire : imaginer l’état de sa carcasse ou ouvrir les yeux pour constater de visu. Ayant de toute façon perdu la vue, le dilemme ne se posait pas réellement. Toutefois, il fallait bien s’occuper les pensées pour patienter.

Peu de temps après, une Voix Enchanteresse de Médecin Désabusée se manifesta.

— Vous avez demandé un médecin ?

— Ah, Miracle ! Te voilà. Nous avons besoin de tes talents inégalés pour soigner Sonya.

— Sonya ? C’est ce petit tas de viande là ?

— Oui.

— Je sais bien que je m’appelle Miracle et que les héros ne meurent soi-disant jamais, mais ça me paraît un soupçon optimiste.

— Tu peux au moins essayer s’il te plaît.

Roger s’immisça.

— J’ai peut-être une babiole qui pourrait vous servir. Il s’agit de l’Anneau de Viande Infinie du Boucher Gorzak.

— Contextuellement, ça paraît approprié, étant donné qu’on se trouve face à une vraie boucherie. Cependant, je ne vois pas trop en quoi un anneau de boucher pourrait nous aider.

— En fait, Gorzak était un marchant de viande, il avait trouvé les humains les plus savoureux de son monde. Il utilisait cet anneau pour régénérer les chairs et les organes de ses esclaves après les avoir découpés. Ce qui lui permettait de vendre la meilleure viande à l’infini sans avoir à se soucier de l’approvisionnement.

— Mais c’est atroce !

— C’était il y a très longtemps, dans un autre univers, très très loin… Le fait est que cet anneau devrait vous aider.

— On ne perd rien à essayer. Bon, faites-moi de la place et du silence. Je vais opérer.

La dite opération dura relativement longtemps, quelques heures probablement. Difficile de bien cerner le passage du temps. Tout ce que Sonya entendit, ce furent des bruits de chair reconstituée, d’os ressoudés, d’organes réinsérés, de fluides réinjectés, et tout un tas d’autres trucs à déconseiller aux âmes sensibles.

Progressivement, l’Aventurière Psychopathe retrouva des sensations, des sensations fatalement lointaines, à cause de la malédiction, mais tout de même présentes. Elle se sentait à nouveau vivante, les émotions s’en trouvaient spectaculairement vivifiées. Assister de cette manière à la renaissance de son corps était une expérience plutôt exaltante. Bientôt, elle pourrait émerger des limbes de la conscience pour revenir parmi les vivants.

— Et voilà ! Une fois de plus, Miracle a réalisé un miracle. Ma réputation est sauve, tout comme Sonya.

La Justicière Éclatante se réjouit.

— Elle respire et elle ressemble à quelque chose.

L’Acolyte Vétérane renchérit.

— Elle fait même plus que ressembler à quelque chose, elle est complètement canon. Pas vrai, Roger ?

L’intéressé se défendit.

— Quoi Roger ?

— C’est bon, on sait tous que tu la mates.

— Il y a une différence entre voir et mater…

— C’est ça, ouais… Regardez, elle ouvre les yeux !

La première chose que vit l’Aventurière Psychopathe, ce fut une Gorge Ostensiblement Vulnérable penchée sur elle. Dans le réflexe le plus naturel du monde, elle s’en saisit pour l’étrangler de toutes ses forces. Tout comme elle fut revigorée, son désir de massacrer était revenu en force. Cependant, sa victime parût peu affectée par l’agression.

— Ah oui, c’est vrai ! La malédiction…

La Justicière Éclatante ôta le masque, libérant Sonya de sa soif meurtrière. Elle put ainsi retrouver ses esprits et la parole par la même occasion.

— Ah ! Merci ! Je me sens beaucoup mieux, tant physiquement que mentalement.

— J’en suis ravie. Dans ce cas, pourriez-vous retirer vos mains de mon cou ?

— Heu… Oui, désolé.

— Merci.

L’Héroïne Héroïque aida l’Aventurière à la Tignasse Lacérante à se relever. C’était agréable de se sentir à nouveau en pleine forme, tout particulièrement après être morte et avoir été transformée en Zombie Tueur Hyposensitif.

— Roger nous a expliqué en détail ce qui s’est passé. Je ne sais pas si vous êtes courageuse ou téméraire, mais votre dévouement pour la justice ne fait aucun doute. Vous n’avez pas hésité à combattre les Vilains au péril de votre vie afin de défendre l’honnêteté et l’intégrité. Pour cette raison, je souhaiterais vous inviter à rejoindre la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres.

Elle ? Sonya ? L’Aventurière à la Tignasse Lacérante ? Invitée dans la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres ? Cette proposition la prit un peu au dépourvu.

— Heu… Je ne sais pas trop quoi dire… C’est à dire qu’à la base, je voulais juste venir chercher des objets…

L’Acolyte Vétérane attrapa Sonya avec un bras et fit de grands mouvements avec l’autre pour englober toute la Caverne d’Alibasteuf.

— Tu vois tout ce qu’il y a ici ?

— Heu… Oui.

— Hé bien, dis-toi qu’on pourra mettre des trucs encore plus cools à ta disposition.

— Ça a l’air prometteur… Et il y aura de l’action et des aventures ?

— Oh oui ! Jusqu’à la nausée…

En fallait-il plus pour l’Aventurière à la Tignasse Lacérante ?

— Ok, ça m’intéresse.

La Justicière Éclatante se réjouit.

— Je suis ravie de l’entendre ! Allons au Siège Épique de la Ligue, nous pourrons discuter des détails là-bas.

— D’accord, mais d’abord j’ai trois questions.

— Je vous écoute.

 Premièrement, les lettres « SM » sur votre costume, ça veut dire S…

— Super-Meuf.

— Ah ? J’aurais dit autre chose vue la combinaison en latex moulant…

Son interlocutrice hésita entre froncer les sourcils, soupirer avec lassitude ou regretter sa proposition. Elle se résigna à écouter les deux autres questions.

— Deuxièmement, pourquoi vous portez votre soutien-gorge par dessus votre costume ?

— Pour la même raison que les mecs portent leur slip par dessus.

— Bien entendu…

Un jour Sonya percerait ce Mystère Insondable.

— Dernière question, est-ce que je peux faire un petit tour dans la caverne avant d’y aller. Je ne voudrais pas être venue pour rien quand même…

— Pour le moment, Roger doit superviser le rangement. Vous pourrez toujours repasser plus tard. Et si vous rejoignez la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres, vous disposerez même d’un accès VIP.

— Vous savez me prendre par les sentiments. Très bien, je vous suis.

Avant de partir, Sonya salua son compagnon d’infortune. Avec le recul, elle devait admettre avoir apprécié leur collaboration.

— À plus tard, Roger. Au final, t’es un type assez cool. Et garde-moi le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême dans un coin, je dois toujours le transformer en Humiliante Cuvette de Chiotte pour Troll Souffrant de Diarrhée Aiguë.

— Vous pouvez compter sur moi ! Je vous dis « au revoir », Aventurière. Cette soirée fut des plus excitantes, même si je ne ferai pas ça tous les jours.

Et ce fut ainsi que Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, quitta la Caverne d’Alibasteuf pour rejoindre la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres. Ce jour marqua le début des Péripéties Épiques Improbables, des Combats Dantesques Apocalyptiques et de l’Odyssée Cosmique Inénarrable qui feront d’elle la Légendaire Aventurière à la Tignasse Foudroyante.

Fin

La Caverne d’Alibasteuf, partie 4

Précédemment, dans la Caverne d’Alibasteuf : plaquée au fond du Carrosse Pastèque Vert et Oblong, Sonya, la Princesse à la Tignasse Lacérante, expérimentait contre son gré les sensations d’accélération d’une Lionne Particulièrement Athlétique chassant l’antilope. Elle attendit que la vitesse de défilement du décor devînt suffisamment déraisonnable pour pouvoir en faire abstraction. À ce moment, un Petit Sentiment Inquisiteur s’alluma dans sa tête. Quelque chose n’allait pas, mais quoi donc ? Son impression de déjà vécu martelait avec insistance qu’il manquait un élément capital.

L’accélération s’étant réduite à néant, Sonya s’autorisa à se lever pour passer la tête à travers le toit ouvrant. De là, elle interrogea Jack, l’Épouvantail Chauffeur au Crâne Cucurbitacé.

— Il n’est pas censé y avoir de la musique ?

— La radiocassette est pétée, mais ma bougie me dit qu’on ne va pas tarder à vibrer du melon.

— Comment ça ?

— Écoute !

La princesse tendit l’oreille. Elle n’entendit rien, du moins, rien de plus que les bruits d’un carrosse de course filant plus vite qu’un Acinonyx Jubatus sous Anabolisant. Elle décida donc de tendre également sa deuxième oreille. Oui ! Elle percevait les vibrations maintenant. Elles s’amplifiaient, se rapprochaient.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est le son de l’apocalypse ! Le héraut de la mort routière ! L’Aubergine Sonore du Métal Super-Lourd !

Sonya jeta un coup d’œil vers l’arrière pour découvrir le monstrueux poursuivant qui les avait pris en chasse. Il s’agissait d’une énorme voiture aubergine menaçant de les écraser s’ils osaient ralentir. Plus horrible encore : à l’avant du véhicule se juchait la Spectaculaire Araignée Marionnettiste. Avec quatre de ses pattes, elle manipulait un assemblage de filins au bout duquel se balançait un troubadour. Sur son Luth Électrique Hyper-Saturé, il grattait frénétiquement les accords les plus gras de la création pendant que le corps de l’aubergine pulsait au rythme de percussions à fendre la pierre.

Passé l’effet de surprise, la princesse se surprit à apprécier le gros son. Instinctivement, elle se mit à donner des coups de tête en rythme avec les pulsations de l’aubergine, sa tignasse lacérant chaotiquement l’air. Son enthousiasme se refréna lorsque son nez percuta le toit.

— Ça envoie grave hein !

Sonya se retourna vers le chauffeur en tentant d’étancher son saignement nasal. La forêt laissa place à une large plaine au bout de laquelle se trouvait l’Enchanteur Château Chatoyant du Prince Charmant. Pour insister sur la féerie de la vision, un arc-en-ciel de poussière étoilée se déploya pour auréoler la structure. Le bal avait déjà commencé…

— Accélère, Jack ! Je suis déjà en retard !

— T’en fais pas princesse ! Tu vas bientôt t’en tamponner l’osselet du bal !

— Comment ça ?

— L’aubergine a lancé le Signal de Ralliement de la Horde Jardinière. On ne pourra jamais leur échapper dans cette plaine !

La princesse regarda derrière. De l’orée de la forêt jaillirent une nuée de véhicules fruitiers et légumiers remplissant l’air de leurs vrombissements menaçants. Plus rapides et agiles que les autres, les fruits rouges fondaient déjà sur le carrosse pastèque. Jack lui hurla dessus.

— Reste pas plantée comme une feuille de chou ! Va chercher la Sarbacane à Pépins Explosifs dans la malle sous le siège !

Sonya rentra dans l’habitacle. Soulevant le siège, elle découvrit un coffre remplit d’armes exotiques difficilement identifiables. Pas le temps de les examiner en détail ! Elle attrapa la sarbacane et ressortit la tête par le toit. Une Fraise Mobile se trouvait déjà à leur hauteur. Le Copilote Jardinier s’arma d’une fourche qu’il lança tel un javelot. Le projectile manqua de peu la tête de la princesse. Pour riposter, elle prit une pleine bouchée de pastèque avant de souffler dans la sarbacane. Les pépins explosèrent sur le flanc de la fraise, l’envoyant valser dans les airs pour s’écraser en compote un peu plus loin.

— Bien envoyé poupée! Mais c’est que le début, attention à gauche !

La Princesse à la Tignasse Lacérante poursuivit le combat, alternant l’ingestion de pastèque et les crachats de pépins. Sous ses tirs, la Framboise Fulgurante finit en sorbet, la Myrtille Véloce en confiture et le Cassis Foudroyant en sirop. Quelques fourches s’étaient plantées dans le flanc du carrosse n’occasionnant aucun dégât réel. Ainsi, Sonya s’autorisa-t-elle à pousser une Exclamation Victorieuse Infantile avant de jeter un œil à ce qui arrivait ensuite.

— Heu… Jack ? Je crois qu’il va me falloir un plus gros calibre.

— Il doit y avoir un Banazooka dans la malle !

Le temps de descendre, de fouiller le coffre, de s’emparer de l’arme et de remonter, deux autres véhicules arrivaient déjà à hauteur du carrosse. Épaulant le Banazooka, Sonya visa le Navet Bourdonnant et tenta de tirer dessus. Aucun projectile ne fusa. En fait, elle n’avait aucune idée de comment utiliser cette arme qui ressemblait juste à une banane géante !

— Il faut d’abord l’éplucher !

— Quoi, mais tu crois que j’ai le temps ?

— T’as intérêt à te magner, Courgette d’Abordage en approche à tribord !

— Et merde !

La Princesse à la Tignasse Lacérante s’empressa d’armer le Banazooka. Pendant ce temps, un jardinier furieux avait sauté du Navet Bourdonnant et tentait d’escalader le carrosse en utilisant les fourches plantées dans le flanc. Pas facile d’éplucher une banane géante ! De l’autre côté, des assaillants lançaient des lianes à grappin pour accrocher les deux véhicules ensembles. La situation devenait critique !

Sonya finit de peler son fruit au moment où la tête du jardinier furieux surgissait à sa hauteur. Trop tard pour tirer, mais pas trop tard pour frapper.

— Tiens ! Mange !

La bouche du jardinier s’ouvrit de surprise juste avant que le bout épluché de la banane ne s’écrasât sur son visage. Ce coup le fit retomber sur le navet et l’impact déclencha une explosion réduisant le véhicule en soupe. Derrière Sonya, des voix s’élevèrent en cœur.

— Témoin !

Elle se retourna avec un Visage Incrédule de Perplexité Complète, se demandant bien ce que pouvait signifier cette exclamation. Cette latence mentale laissa le temps à des gros bras de la saisir et de la tirer hors de l’habitacle. Par réflexe, elle envoya un coup dans les parties génitales. Par chance, il s’agissait d’un homme. Il lâcha immédiatement prise pour se recroqueviller, ce qui ouvrit l’opportunité pour une Pichenette Réglementaire. Ainsi chuta-t-il entre les deux véhicules vers une mort certaine.

Pas le temps de souffler, deux jardinières abordèrent le carrosse pour l’encercler. L’une portait un Sabre Poireau et l’autre un Poignard Carotte. Sonya se jeta sur celle au poireau. Elle fut assez rapide pour attraper le bras avant qu’il n’assénât un coup de taille. Ne lâchant pas prise, elle pivota pour faire face à l’autre assaillante qu’elle repoussa d’un violent coup de pied. La Jardinière au Poignard Carotte fut éjectée du carrosse et finit sa vie sous les roues de l’Aubergine Sonore du Métal Super-Lourd.

— Témoin !

Ne se laissant pas distraire cette fois-ci, Sonya profita du témoignage de la Jardinière au Sabre Poireau pour s’emparer de son arme et l’envoyer rejoindre son amie. Puis elle se demanda quelle mouche les avait piqués pour qu’ils hurlent “Témoin !” à chaque fois qu’ils assistaient à la mort de quelqu’un. Elle conclut à une probable folie, puis rangea cette interrogation au fond de son esprit avant d’aller trancher les lianes grappins.

Profitant du répit, elle jeta un œil à l’Enchanteur Château Chatoyant du Prince Charmant. Ils étaient presque arrivés !

— Pas si vite ! Tu ne crois tout de même pas t’en sortir comme ça ?

Sonya se retourna pour découvrir qui avait osé aborder son carrosse.

— Tu ne ressembles pas à une Jardinière, qui es-tu ?

— Je suis Cendrelion, la Princesse-aux-Pieds-si-Spéciaux-que-Personne-ne-peut-Porter-ses-Souliers.

— C’est vachement long comme titre… Et tu veux quoi ?

— La Fée Latrice était ma marraine, et tu l’as vaporisée. Je viens pour la venger !

— Tu es triste parce qu’elle ne pourra plus te donner de coup de main ?

— Son doigté féerique ne sera jamais remplacé !

— Tu sais, tu peux aussi le faire avec ta propre main. On n’est jamais mieux servie que par soi-même…

— Hein ? Mais de quoi tu parles ?

— Heu… Je crois que je me suis égarée. Si on combattait plutôt ?

— Avec plaisir !

Cendrelion attrapa sa Robe Argentée Scintillante à deux mains et la déchira virilement pour laisser apparaître une Armure Citrouille Renforcée. Puis elle s’arma de deux Serpes Dorées Druidique Garanties Dix Ans.

— C’est l’heure de la récolte !

Sans plus de cérémonie, elle entama les hostilités avec un simple mais colérique Fauchage de Blé Mûr. Sonya esquiva aisément pour contre-attaquer avec un Touillage de Potage Énergique. Ce faisant, elle désarma son adversaire d’une de ses Serpes, ce qui lui valut un Regard Féroce de Rage Ardente.

À ce moment, l’Aubergine Sonore du Métal Super-Lourd augmenta l’intensité rythmique pour accompagner l’agressivité redoublée de Cendrelion. Cette dernière porta sèchement un Éminçage de Légumes sans Planche de Découpe, ce qui provoqua une perplexité totale lorsque Sonya observa son sabre tomber en rondelles. Il ne manquait qu’une raillerie en guise d’assaisonnement.

— Que se passe-t-il, Princesse ? Tu n’as plus de jus dans le poireau ?

Ce disant, l’effrontée se mit à jongler avec sa serpe restante, la faisant passer d’une main à l’autre tandis qu’elle approchait avec une Allure de Vipère Prédatrice. Ainsi désarmée, Sonya se trouvait dans une posture fâcheuse. Il lui fallait une idée !

— Tiens, attrape !

Cendrelion réceptionna expertement la poignée du Sabre Poireau.

— Joli réflexe ! Dommage d’avoir perdu ta serpe pour attraper ça.

Réalisant s’être fait avoir, la Princesse Citrouille succomba à sa rage latente pour se jeter tous ongles dehors sur Sonya. Le combat tourna rapidement à la foire d’empoigne. Des mains cherchèrent des gorges à étrangler ou des cheveux à tirer. Des genoux percutèrent des gonades qui n’existaient pas. Tout ceci en tentant de ne pas tomber du carrosse, bien évidement.

— Heu… Poupée, je crois qu’y a un gros pépin. Et c’est pas un pépin de pastèque !

— J’suis un peu occupée là !

— Tu fais comme tu veux, princesse, mais un Japaleño Kamikaze nous fonce droit dessus et je n’ai pas l’intention de rester pour le feu d’artifice !

Ce disant, Jack, l’Épouvantail Chauffeur au Crâne Cucurbitacé, déploya un Parapente en Feuilles de Bananier avant de s’envoler dans le ciel. Abandonnées à leur sort devant un danger imminent, les princesses se serrèrent mutuellement, les mâchoires crispées, attendant l’explosion inévitable.

— Soyez témoins !

Ce furent les dernières maudites paroles que Sonya entendit avant l’impact. Quand ses neurones se reconnectèrent, elle volait dans les airs, sans doute propulsée par l’explosion. Instinctivement, elle se saisit du corps de Cendrelion pour le chausser comme une Planche à Neige. Puis elle s’engagea dans une figure acrobatique osée. Elle n’avait pas vraiment le choix, si elle voulait gagner !

Après un Double Frontflip 1080° Tail Grab, elle se réceptionna parfaitement sur la pente du pont levis en train de se relever et finit sa course au milieu de la cour de l’Enchanteur Château Chatoyant du Prince Charmant. Sonya salua la foule en délire agglutinée sur les escaliers en gradins pendant que le jury brandissait des pancartes annonçant des scores parfaits.

À ce moment-là, au milieu de cette folle effervescence, il apparut, avançant vers elle avec son sourire de cristal et ses cheveux de cascade dorée. Les sons s’atténuèrent et la vue se flouta pour ne laisser qu’un seul visage net et parfait. Plus il approchait, plus le cœur de Sonya tambourinait, et quand il s’arrêta face à elle, les battements firent de même.

La Princesse à la Tignasse Lacérante s’inclina pour recevoir la médaille de diamant. Ensuite, le Prince Charmant l’embrassa sur la joue gauche, puis la droite. Leurs yeux se croisèrent, et elle se noya dans la mer d’émeraude de son regard. Elle approcha lentement ses lèvres des siennes, exhalant de désir. Le temps semblait suspendu dans une éternité.

Tout était parfait, comme dans un rêve ! Mais… Une seconde… C’était un rêve ! Et comme le voulait l’Impitoyable Loi de la Lubricité Onirique, on se réveillait toujours quand on arrivait au meilleur moment. Dépitée, Sonya laissa son esprit remonter comme une bulle vers la surface cruelle de la conscience.

Elle ouvrit les yeux. Elle se trouvait debout au milieu de la Caverne Principale. Autour d’elle, il n’y avait qu’un désordre immense. On aurait dit qu’une ruée de Rhinocéros Particulièrement Soupe au Lait avait piétiné l’endroit. La voix guillerette de Perce-Cœur tinta à ses oreilles.

— Ah, vous êtes réveillée, j’en suis ravie !

— J’ai fait un rêve des plus étranges et des plus mouvementés.

— Ce n’est pas vraiment étonnant. Il y a eu beaucoup d’action dans la réalité. Votre imagination a dû intégrer cela dans vos songes.

— Comment ça ? Que s’est-il passé dans la réalité ?

— Quand vous avez sombré dans l’inconscience, j’ai pris le contrôle de votre corps pour combattre les voleurs.

L’esprit encore un peu embourbé, Sonya observa à nouveau la dévastation autour d’elle avec une pointe d’incrédulité.

— Et comment en est-on arrivé à tout détruire ?

— C’est ce qui arrive quand tout le monde se jette dans la mêlée en utilisant n’importe quel artefact lui tombant sous la main. Je pourrais vous raconter tout en détail, mais je suis sûr que votre imagination a déjà fait un travail satisfaisant.

— Mouais… Combien de Vilains Voleurs Volages sont morts ?

Treize.

— C’est tout ? J’aurais imaginé plus. Ça veut dire qu’il en reste vingt-quatre. Où sont les autres ?

— Les plus intelligents ont opté pour un repli. Ils ont compris qu’ils n’étaient pas de taille.

La voix de Roger crépita dans le casque.

— Allô ? C’est vous ? Vous êtes en vie ?

— Ben oui c’est moi ! Qui voulez-vous que ce soit ?

— Je ne sais pas, vous pourriez très bien être un voleur en train d’utiliser le Copieur Vocal de Fourbie l’Arnaqueur.

— Roger… Si t’étais devant moi, je te collerais une baffe.

— D’accord, c’est vous. Écoutez ! La situation est grave ! Vous vous rappelez de l’Artefact Omniscient de Narration Pédante ?

— Oui.

— Pour rire, je vous avais dit qu’il narrait à Scion.

— Oui, d’ailleurs c’était une très mauvaise blague.

— En fait, il s’avère que ce n’était pas une blague du tout. Il narre vraiment à Scion.

— Ah ? Et qui est Scion ?

— C’est le Roi des Vilains Voleurs Volages.

— Hum… Ça me semble fâcheux. Est-ce que ça veut dire qu’il sait tout ce qu’on fait depuis le début ?

— Oui.

— Je me sens un peu violée dans mon intimité.

— Votre intimité n’est pas le plus grave.

— Viens me le répéter en face.

— Le plus grave, c’est que Scion est parti s’équiper dans la Chambre du Gros Bill et que je n’ai toujours pas réussi à ouvrir le Passage Secret de Secours Réglementaire.

— Ah oui… Effectivement, c’est plutôt grave. Et… Est-ce que par hasard, tu saurais de quoi il s’est équipé ?

— Pas vraiment non, mais il n’y a que des objets pétés là-dedans. Quoi qu’il ait pris, il vaudrait mieux éviter la confrontation.

— Une option sûrement sage et prudente. Malheureusement, je pense que ce choix n’est plus disponible.

— Comment ça ?

— Scion est devant moi, et je crois qu’il n’est pas là pour discuter origami.

— Non, ne le combattez surtout pas. Il faut…

— On se reparle plus tard !

Le Roi et l’Aventurière se retrouvaient enfin face à face. Mais le Roi n’était pas venu seul. Ses Fidèles Lieutenants Lèche-Bottes l’accompagnaient et ils s’étaient probablement aussi bien équipés que leur leader. Malgré sa témérité naturelle, Sonya devait admettre que ses chances de gagner s’en trouvaient considérablement amenuisées.

— Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, je suis enchanté de vous rencontrer. J’ai beaucoup entendu parler de vous dernièrement.

— J’ai cru comprendre qu’une babiole te racontait toute mon histoire. C’est plutôt gênant, tu ne saurais pas comment arrêter cela par hasard.

— Bien sûr que si ! La solution est extrêmement simple ! Il suffit de terminer votre histoire, en vous tuant.

— Ah… C’est-à-dire que j’avais d’autres projets en fait…

— Ne me remerciez pas, ça me fait plaisir de vous aider. À ce sujet, je voudrais vous présenter quelqu’un que vous connaissez je crois.

D’un mouvement aussi calme que son ton de conversation, il dégaina l’arme attachée dans son dos. Sonya découvrit avec effroi et une pointe de colère qu’il s’agissait du Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême. Pour ajouter à l’horreur de cette vision, la puissante voix de Caverne Métallique Injectée de Testostérones se permit de la railler.

— Comme on se retrouve, grognasse ! Finalement, j’ai trouvé quelqu’un pour me porter. Et tu sais quoi ? Je lui ai demandé de ne pas me nettoyer afin d’avoir le plaisir de m’essuyer sur ta tronche !

Sonya sortit immédiatement de ses gonds. Le plus grand talent de ce marteau était sa capacité à l’énerver dès la première phrase.

— Espèce de raclure immonde ! On devrait te refondre en cuvette de chiotte !

— Je vais te remettre à ta place, chienne ! Un bon coup de pied et tu vas rentrer à la niche !

— C’est l’expression de ta frustration que j’entends ? Tu te sens obligé de compenser ton impuissance en frappant des femmes ?

— Je suis le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême et je suis puissant ! Si je tape sur les femmes, c’est parce qu’elles ne comprennent que la violence pour rester à leur place !

Le Roi réagit face à l’arme désobligeante.

— Whoa ! C’était pas très gentleman tout ça ! C’est si dur que ça d’avoir un peu de classe ?

— Qu’est-ce que tu parles d’être gentleman ? Tu veux la tuer ! Quelle classe y a-t-il là-dedans ?

— Le différend qui m’oppose à Sonya est purement professionnel. Ma motivation pour la tuer n’est absolument pas liée au sexisme !

— Hé ben moi, c’est personnel et c’est sexiste ! Maintenant, on peut y aller ?

Scion s’adressa à Sonya sur un ton d’excuse.

— Je suis réellement navré pour cet échange regrettable. Avant de mourir, je tiens à ce que vous sachiez que je me dissocie totalement des idéaux nauséabonds de cette arme.

— Si ça peut apaiser ta conscience… Par ailleurs, il va falloir réussir à me tuer aussi !

— Oh ça ? Il s’agit d’une simple formalité. Nous avons mis la main sur quelques artefacts très intéressants. Par exemple, Miss Lolita “Sourire d’Acier”, ici présente, a débusqué le Magnetron Déshabilleur du Voyeur Coquin. Il permet, lorsqu’on l’active, de retirer tous les objets magnétiques sur une personne.

La lieutenant n’attendit pas pour faire la démonstration. D’une manière étonnamment douce, Sonya fut dépossédée de tout équipement ayant le moindre morceau de métal magnétisé. En fait, il ne resta sur elle pas grand-chose de plus que la Barge et la Méga-Couche. Elle ne sut pas vraiment comment réagir, ni même quoi penser, face à cette tournure d’événement inattendue.

— Quant à Sir Galipa “le Vicelard”, il a mis la main sur le Gantelet Télékinétique du Peloteur Frustré. Et il a promis de l’utiliser de manière tout à fait décente !

Lolita “Sourire d’Acier” porta un regard en coin.

— C’est ça, ouais ! Après que je lui aie bouffé la moitié de l’oreille pour avoir essayé de me toucher les fesses à distance.

Galipa “le Vicelard” répondit par un coup d’œil mi-rancunier mi-apeuré, avant de brandir la main vers l’Aventurière à la Tignasse Lacérante. Une force invisible la souleva pour l’immobiliser à quelques centimètres du sol. Impossible de se débattre ! Sonya crut discerner un sentiment inhabituel, voire complètement inconnu. Était-ce… de la crainte ? Elle était prise au piège, elle se sentait impuissante et elle avait peur de mourir sous les coups d’un marteau odieux.

Non ! Elle ne voulait pas mourir, pas maintenant, pas comme ça ! La panique et l’angoisse montaient. Elle se débattait vainement pendant que le Roi Scion roulait caricaturalement des épaules. Une fois son échauffement terminé, il assura sa prise sur le marteau. Dire que c’était cette maudite arme qui allait tuer Sonya. Sa rage outrepassa sa peur, bien que ce ne fût pas plus utile pour échapper à son destin. Mais au moins, elle mourrait avec le feu en elle !

— Très bien ! On ne bouge plus, ça va cogner !

Juste avant l’impact, elle crut entendre le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême la railler une dernière fois. Elle ne se souvint pas de ses paroles. Son corps brisé vola en tournoyant anarchiquement. Elle ne sut même pas si elle ressentit de la douleur. Ensuite, le sol se rapprocha. Puis elle s’écrasa.

Et ce fut le noir complet.

La Caverne d’Alibasteuf, partie 3

Précédemment, dans la Caverne d’Alibasteuf : parée d’un équipement à faire mourir d’envie Jack Plein les Fouilles, Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, épiait ses ennemis grâce à la fonction zoom de son Casque Tactique Omniscient de Wolle Aque. Tel un Falconidae Générique Furieux s’apprêtant à fondre sur le Chien de Prairie Innocent et Inconscient, elle se préparait à sauter sur le petit groupe de Vilains Voleurs Volages. La parfaite illustration de la Mort qui Venait du Ciel ! Une seconde, n’était-elle pas censée avoir déjà sauté ?

— J’ai une impression de déjà vécu !

Étant seule, elle pensait se parler à elle-même. Toutefois, la voix de Roger, l’Administrateur de Caverne, crépita dans ses oreilles.

— Oui, moi aussi j’ai remarqué ! Ce doit encore être un coup de l’Artefact Omniscient de Narration Pédante. Il faudra que je trouve un moyen de le désactiver un jour…

— Roger ? Je t’entends dans mon casque ! C’est magique !

— Non, c’est vaudoumatique ! Je vous l’ai expliqué il y a quelques minutes seulement !

— Ah oui, c’est vrai… Sinon, je m’interrogeais, ton Bidule de Narration Pétante là, il narre à qui ?

— Il narre à Scion.

Sur ces mots, il se mit à pouffer bruyamment, chaque expulsion d’air provoquant un Crépitement Hautement Irritant dans le casque de Sonya. Elle serra les dents très fort.

— Tu as de la chance d’être hors de portée de poing.

Roger reprit contenance.

— Hum… Plaisanterie à part, vous ne devriez pas vous poser trop de Questions Technico-Métaphysico-Phylosophico-Magique. D’abord, ça vous fait mal au cerveau. Ensuite, on n’a pas toutes les réponses.

— Mouais…

— Ce qui serait vraiment plus productif dans l’immédiat, ce serait de faire une Diversion Vraiment Très Bruyante. Et je mets l’emphase sur “Bruyante”. Comme ça, je pourrai tranquillement et discrètement rejoindre le Poste de Contrôle n°3. Merci beaucoup !

Sonya hocha la tête en signe d’acquiescement. Évidemment, son interlocuteur ne le vit pas. Il fit donc une Insistante Demande de Confirmation.

— Oui, oui ! C’est bon ! Un max de barouf ! Je m’en charge !

L’Aventurière à la Tignasse Lacérante se redressa de toute sa stature. Il était temps de sauter. Le problème quand on se sent trop bien équipé, c’est qu’on a tendance à oublier les règles de sécurité de base, par exemple : ne pas se laisser tomber du haut d’une voûte de caverne située à une quarantaine de mètres du sol. Sonya se rappela ce détail une fois en l’air. Battre des bras pour voler sembla futile sur le moment, elle se contenta donc de Stresser à Grosses Gouttes en priant pour que les Bottes Gyro-Gravitiques du Chat Moqueur fonctionnassent. Et elles fonctionnèrent !

Sonya atterrit indemne dans un Impact Fulgurant Creusant un Cratère Craquelé. Le sol trembla et la poussière se souleva. Face à elle, 3 triples Vs médusés hésitèrent sur la réaction à avoir après la surprise. La scène aurait empourpré de jalousie un Comédien Cascadeur de Théâtre d’Action de la dimension Bollymood, surtout quand elle ajouta un Bruyant Gloussement Triomphalement Machiavélique.

— Toute résistance est futile ! Rendez-vous ou périssez !

Voilà de quoi renforcer l’intensité dramatique ! Cet ultimatum eut pour effet de réveiller la défiance naturelle dans l’âme de Scarlet “la Tornade de Lames en Furie”. Fortuitement, la brigande se trouvait dans le rayon des épées courtes et elle avait eut le temps de s’équiper convenablement de Lames Suintant la Magie Runique par tous les pores métalliques. Confiante mais inconsciente, elle se jeta à l’assaut dans un expert balai mortel baptisé les Mille Pétales Miroitants du Sakura Humide de Rosée. Sonya devait avouer que la technique était impressionnante, voire hypnotisante. Elle opta donc pour la formation défensive du Rocher Stoïque Pris au Dépourvu par la Tempête, une manœuvre audacieuse qui consistait à encaisser l’ensemble des coups en comptant sur la supériorité de son armure. Ce qui fonctionna.

Scarlet, constatant l’inefficacité de ses attaques, se replia par réflexe pour analyser son adversaire, ses yeux à la recherche de brèches et d’interstices dans les jointures de l’armure. Sonya en profita pour dégainer son épée possédée qu’elle dressa fièrement devant elle. Un Petit Visage Souriant de Froideur Amicale se dessina dans le métal.

— Bonjour, je suis Perce-Cœur, enchantée de faire votre connaissance ! Vous semblez être une épéiste digne de ce nom. Quel dommage de devoir vous tuer.

— Ce n’est pas le tout de fanfaronner, il faut assumer ses paroles !

— J’assume pleinement ! Je vais vous occire en trois mouvements !

Cette raillerie fut la Goutte d’Eau qui Fit Déborder l’Océan de Vase. Scarlet vit écarlate et se jeta à nouveau à l’assaut. Sonya se sentait bizarrement peu concernée par ce combat entre son épée et la voleuse. Tout juste eut-elle l’impression de donner un léger coup de main à la lame. Tout se passa si vite que le cerveau de l’aventurière peina à analyser à posteriori l’enchaînement des actions.

Agile comme le Chat Expert des Gouttières, Scarlet engagea avec la Feinte du Tigre Famélique. Il en fallait plus pour tromper Perce-Cœur qui contra facilement avec le Fil à Couper l’Herbe sous le Coussinet. Au contact des lames, celle de la voleuse vola en éclat. L’arme possédée en profita pour enchaîner avec le Battement d’Aile du Papillon Quantique pour faire exploser la deuxième épée de son adversaire.

Ainsi désarmée et désarçonnée, Scarlet “la Tornade de Lames en Furie” ne sut réagir face à la Subite Lourdeur de Plomb Atmosphérique. Ce troisième mouvement lui fit littéralement perdre la tête. Sonya en demeura perplexe. Non pas qu’elle fût choquée par la décapitation sanglante de la voleuse. Elle n’arrivait simplement pas à décrire l’expérience de manier une arme dotée d’une âme. En fait, elle avait plutôt l’impression d’être manipulée par l’épée que l’inverse.

Les deux autres triples Vs en profitèrent pour mettre en œuvre la technique millénaire et éprouvée dite de la Fuite Ventre à Terre du Toutou Craintif. C’était assurément préférable à l’Arrêt Cardiaque de Hamster Émotif. Sans vraiment réfléchir, Sonya dégaina l’Arbalète de Poing à Répétition Impossible de Gui Tell. Puis, sans vraiment viser, elle pressa la détente en direction des fuyards. Georges “le Masseur aux Doigts d’Acier” s’écroula pour interpréter avec un réalisme stupéfiant le rôle d’un porc-épic mutant.

L’aventurière poursuivit le mitraillage en espérant toucher le dernier survivant. Malheureusement, celui-ci avait déjà bifurqué hors de vue au bout de l’allée. Mais c’était sans compter sur les Carreaux Magiques Perforants à Tête Chercheuse. Eux aussi bifurquèrent, et non contents de chercher, ils s’octroyèrent également le luxe de trouver, comme en témoigna le Sonore et Incontournable Cri de Wilhelm.

— Trois de moins. Plus que trente-sept !

La voix de Roger murmura dans son oreille.

— C’est bien, mais il va falloir faire plus bruyant. Si je n’atteins pas le Poste de Sécurité n°3, je ne pourrai jamais ouvrir le Passage Secret de Secours Réglementaire pour permettre à la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres d’arriver en renfort.

— Et alors quoi ? Tu veux que jappelle les voleurs pour qu’ils viennent me voir ?

— Hé bien, puisque l’idée est lancée, il me semble approprié de vous signaler que le Casque Tactique Omniscient de Wolle Aque dispose d’un amplificateur vocal.

— Ah…

— Vous pourriez peut-être les provoquer en évoquant leurs mamans avec des termes peu élogieux. Ensuite, vous enchaînez avec une petite volée de noms d’oiseaux bien choisis, puis une critique véhémente sur la taille de leurs attributs sexuels. Ça devrait suffire à vous attirer toutes leurs foudres.

— …

— Allô ? Vous êtes toujours là ?

— Oui. J’étais simplement en train d’évaluer le potentiel d’imbécillité de cette suggestion.

— Quelle est la conclusion ?

Sonya poussa un Long Soupir de Lassitude Exacerbée.

— Je n’ai pas d’autre idée…

— Alors c’est adjugé ! Je compte sur vous !

— C’est ça, ouais… Bon alors, amplificateur vocal, comment ça marche.

Le casque afficha sur la visière un petit message énoncé par une douce voix magicielle.

— Amplificateur vocal activé.

— Ah ! En fait c’était facile, il suffisait de le dire.

L’Aventurière à la Tignasse Lacérante entendit sa phrase résonner dans toute la Caverne Principale. Elle se rendit compte qu’elle n’avait pas prononcé les paroles les plus épiques pour honorer une voix aussi puissante. Elle eut une petite honte passagère qu’elle balaya d’un raclement de gorge.

— Hum… Hum… Youhou ! Les voleurs volubiles ! J’ai ouï dire de source sûre que vous aviez tous de toutes, toutes petites gonades. En plus, on raconte partout que votre maman a trompé votre papa avec un martin pêcheur. Et puis que la cigogne qui vous a apporté, elle avait trop bu. Du coup, elle volait trop bas et elle vous a fait percuter des cheminées. C’est pour ça que vous êtes moches et bêtes. Voilà ! Je suis dans l’allée 5 des Épées Courtes si vous voulez démentir ces accusations. Sinon, tout ce que j’ai dit sera considéré comme approuvé avant d’être répété et amplifié, car qui ne dit mot consent. Allez, je vous attends mes poussins, venez vite !

Sonya éprouva un instant de satisfaction à la fin du discours avant de se rendre compte qu’elle avait prononcé une Logorrhée d’Amphigouris Aviaires Peu Reluisante. Roger commenta sobrement.

— Ça devrait faire son office.

— Ouais. Bon, comment on arrête ce bidule d’amplification là ?

Heureusement, le casque se montra compréhensif et s’empressa de spécifier.

— Amplificateur vocal désactivé.

L’attente ne fut pas longue. Quelques secondes plus tard, un Gros Tom en Furie déboula au bout de l’allée. Il portait la Cuirasse des Fabuleux Pecs d’Acier. L’aventurière ne put s’empêcher de ressentir une certaine contrariété à l’idée que cette armure lui avait été précédemment refusée. On ne leur refusait jamais rien aux hommes, ou plutôt, ils ne se refusaient jamais rien.

— C’est toi qui as insulté ma maman ?

Injecter plus de testostérone dans cette voix l’aurait fait passer dans les fréquences inaudibles.

— Non, c’est deux rayons plus loin.

Le mastodonte disparut dans un râle énervé. Sonya n’arrivait pas à croire que cette vieille blague avait fonctionné. Profitant du répit, elle songea avec envie au gros marteau arboré par la brute.

— Il s’agit du Gros Fer 7 de Grolf le demi-géant. Il s’en servait pour un jeu qui consistait à projeter des rochers dans des cavernes afin de marquer des points.

Sonya tourna la tête pour découvrir la présence de GG FFS, le Gentil Guide Feu Follet Solitaire.

— Ah, mais t’es là toi ?

— Bien sûr, je tiens à assurer un service client irréprochable à votre égard.

— Hé bien, merci pour l’info.

— Yaaaaaaaaargh !

Ce devait être le cri de rage du Gros Tom en Furie qui réalisait s’être fait berner. Et ça, ce devait être son lourd pas de charge qui venait dans cette direction. Et là, il réapparaissait en irradiant de colère bestiale. Amusant de constater que, quand on se sent surprotégée, on a tendance à se considérer comme une spectatrice non concernée. Pourtant, c’était bien vers l’aventurière qu’il chargeait. Perce-Cœur choisit ce moment pour interpeller Sonya.

— Au fait, il me paraît urgent de vous communiquer une information.

— Quoi donc ?

— Ma description était quelque peu exagérée, je ne fais pas exploser toutes les armes au contact, seulement les épées.

— Ah, mer…

D’un geste souple mais puissant, le Gros Fer 7 de Grolf cueillit Sonya comme un rocher et l’envoya voler quelques yards plus loin. Si les Bottes Gyro-Gravitiques du Chat Moqueur lui permirent d’atterrir sur ses pieds en absorbant l’énergie cinétique verticale, elles eurent beaucoup plus de mal à compenser la vitesse horizontale. C’est ce qu’aurait pu se dire Sonya en se retrouvant encastrée dans un rayon après en avoir transpercé trois autres, si elle avait eu des notions de physique mécanique et si elle n’était pas un peu sonnée.

Tandis qu’elle tentait de reprendre ses esprits, de nombreuses Silhouettes Rouges Clignotant de Manière Menaçante apparurent sur l’affichage tête haute de son casque. Les triples Vs n’avaient pas mis longtemps à localiser le lieu de son crash et convergeaient vers sa position. L’Aventurière à la Tignasse Lacérante s’extraya des décombres et prit le temps d’épousseter son armure des miettes d’artefacts démolis lors de son atterrissage. Voilà, elle était prête à découper des sashimis.

La première candidate au suicide était Morf’Ul “la Doctoresse Fétichiste”. On se demandait bien d’où pouvait venir ce surnom, car son allure ne respirait pas l’hôpital. Était-ce des osselets qui transperçaient sa joue ? Toujours était-il qu’elle approcha avec un œil fou, une voix nasillarde et aucune arme ou armure visible.

— Salut toiiiii ! J’ai un petit cadeau pour toiiiii ! Dis bonjour à la Tête Miniature de Narcolepsie Instantanée !

— Bon… jour…

Tout devint noir, calme et paisible. Peut-être entendait-elle de lointains échos de voix, mais cela ne retint pas l’attention de son conscient qui sombrait. Le sommeil : quelle félicité ! Toutefois, le repos fut excessivement court et Sonya entra rapidement en phase de rêve.

Elle se trouvait dans une clairière féerique. En tout cas, c’était ce que lui disait son cerveau. Une petite fille armée d’une poupée la regardait. Quand Sonya baissa les yeux sur elle, la petite agita le jouet dans sa direction.

— Ba bo ba bo do do ?

Ce furent à peu près ses paroles. L’aventurière ne sut pas comment les interpréter.

— Ba ba bo do do !

La poupée subissait maintenant d’atroces secousses qui finiraient par la démantibuler. Afin de sauver le jouet d’un destin tragique, Sonya l’arracha aux mains de l’enfant devenue extrêmement turbulente, ce qui eut pour effet de déclencher un Torrent de Larmes Infantiles Insoutenables. Fortuitement, l’aventurière avait une belle sucette en main. Elle tendit donc la sucrerie à la petite qui eut un instant d’hésitation avant de reprendre ses pleurs. Décidément, elle ne serait jamais douée avec les enfants. N’ayant aucune patience, elle inséra de force la friandise dans la bouche de la pleurnicheuse qui eut le bon goût de la sucer et de se taire. Problème réglé !

À ce moment, une fée décida de s’inviter dans la clairière féerique, ce qui semblait plutôt pertinent.

— Bonjour ! Je suis la fée Lonie et je fais de la magie !

Pour accompagner ses paroles, elle virevolta en dessinant des Traînées d’Étoiles Couleur Arc-en-ciel. C’était fort joli. Après avoir terminé son balai aérien artistique, son visage s’illumina encore d’avantage.

— Oh ! Voilà mon amie qui arrive !

La deuxième fée voleta toute guillerette vers Sonya.

— Coucou ! Moi, je suis la fée Latrice et je suis artisane ! Je taille avec entrain des pipes et des baguettes !

— Oh oui ! D’ailleurs, c’est elle qui m’a offert cette baguette. Et quand je souffle dessus, ça fait des bulles !

La fée Lonie prouva immédiatement ses dires en créant un Nuage de Bulles Dansantes Reflétant Mille Couleurs. Sonya ne put résister à l’envie d’essayer. Elle s’empara de la baguette et souffla à son tour. Malheureusement, cela n’eut pas l’effet escompté. Le manche de la baguette se brisa comme une branche aurait craqué face à un ouragan. Un peu frustrée et gênée, Sonya rendit son bien à la fée.

— Désolé…

— Ouin ! Ma baguette !

La fée Latrice vint immédiatement consoler sa consœur.

— Ne t’en fais pas, je la réparerai !

— Tu es sûr que tu pourras ? Regarde comme le manche est tout plié !

— N’oublie pas que j’ai des doigts de fée ! Sous mon touché, le manche redeviendra plus droit et solide que jamais !

— Vraiment ?

— Bien sûr ! J’en profiterai également pour l’astiquer afin qu’il soit tout beau tout propre !

— Fée Latrice, tu es vraiment une super amie !

— Ça me fait plaisir !

D’un seul coup, Sonya ressenti l’immense urgence d’un rendez-vous à ne surtout par rater.

— Je dois me rendre au bal !

— Oh oui, bien sûr ! Le bal ! Mais il va te falloir un moyen de transport.

— Y’aurait pas un cheval dans le coin ?

— Voyons ! Tu t’adresses à une fée artisane, je peux t’offrir bien mieux qu’un cheval ! Il me faut juste trouver…

La fée Latrice fureta à la recherche d’une chose bien précise connue d’elle seule.

— Ah ! Voilà exactement ce qu’il me fallait !

— Une pastèque ?

— Attends de voir la magie à l’œuvre ! Il me suffit de prononcer la formule : Bibbity Bobbity Boo, que cette grosse pastèque se transforme en carrosse mou !

La poussière étoilée tournoya, enrobant le fruit dans un tourbillon de magie féerique. La pastèque se tortilla, grossissant toujours plus. Ses racines s’enroulèrent pour dessiner des roues. Et bientôt, un magnifique carrosse vert et oblong se dressa fièrement devant Sonya. Sa porte s’ouvrit pour l’inviter à monter, ce qu’elle fit.

Le siège rose à pois noirs était extrêmement confortable. Elle rebondit quelques fois dessus pour en éprouver tout le moelleux. Puis, satisfaite, elle se pencha à la fenêtre pour voir accourir un mirifique Poney-Licorne Arc-en-Ciel Dégoulinant de Niaiserie. Il ferait office d’attelage à lui tout seul grâce à sa Puissance d’Équidé Mignonnement Malsain. Assurément, ça avait plus d’allure qu’un simple cheval.

— Mais au fait, qui va conduire ?

— C’est Jack !

L’aventurière découvrit alors un épouvantail doté d’une tête de citrouille sculptée. Une flamme intérieure donnait vie à ses yeux et sa bouche. Il hocha la tête avant de grimper à la place du chauffeur. Pendant ce temps, Sonya se retourna vers la fée artisane pour écouter son dernier conseil.

— Il y a de quoi te changer sous les sièges.

— Merci, fée Latrice ! Tu es vraiment géniale !

— Oh, tu sais, ça me fait toujours plaisir de donner un coup de main.

— En parlant de main… Tape-m’en cinq !

Le High-Five de la Topissitude Absolue fut explosif… littéralement. Ce qui restait de la fée se trouvait collé au fond d’un petit cratère fumant.

— Ah ah ah ! C’est vraiment des petites natures ces fées !

Sonya se retourna vers son chauffeur railleur. Elle nota un détail qui pouvait avoir son importance.

— Où est passé le poney ?

— Ne me parle pas de ce bonbon sur pattes ! Rien qu’en le regardant, je me sentais devenir diabétique ! De toute façon, on n’a pas besoin de lui.

— Ah bon ? Et comment va-t-on avancer alors ?

Jack tourna sa tête de lanterne vers Sonya. La flamme dansant derrière son sourire figé le rendait presque inquiétant.

— Grâce au pouvoir de la motorisation !

Sur cette déclaration tonitruante, le carrosse se mit à vrombir férocement. Des pots d’échappement crachèrent une pluie de pépins enrobés de gaz roses.

— Attache ta ceinture poupée, ça va défourailler ! Et j’espère que t’aime le métal parce qu’on ne va pas aller au bal en chantonnant des bluettes.

Sonya n’eut pas le temps de répondre. Le carrosse rugit bestialement ! Les roues patinèrent en arrachant des mottes de terre entières ! Et une seconde après, elle se retrouva plaquée au fond du siège avec la Musique de l’Autoroute des Enfers résonnant dans ses oreilles.

Le bal n’attendait pas.