Dura lex, sed lex ! Partie 4

Les Ruines, ces vestiges d’une civilisation ancienne et inconnue courraient pendant des kilomètres sous le sol des collines rocheuses. Elles n’étaient pas spécialement dissimulées, juste abandonnées, là, au premier qui les trouveraient. Gravity Jane les connaissaient presque par cœur, elles lui avaient servi de terrain de jeu pendant des mois. Aussi, lorsque le groupe arriva sur place, elle fut tacitement désignée comme guide. Peu de temps après, la troupe composée d’elle-même, du Shérif Newton, de Günther et de cinq soldats atteignit l’entrée de la zone inexplorée.

— Vince est déjà là, annonça Jane. Et il n’a pas dû y aller de main morte avec les explosifs, c’est un miracle que la caverne ne soit pas effondrée.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? S’enquit le Shérif.

— Ce trou béant, là, et ces gravats, ici.

En parlant de gravats, Jane repéra un mouvement discret. Newton aussi avait remarqué ce qui n’allait pas. Un impudent rocher flottait ostensiblement à hauteur de tête, ce qui n’était absolument pas dans ses attributions. Le Shérif se renfrogna face à cette flagrante violation des lois de la gravité et dégaina le Jugement de la Physique pour mettre prestement fin à ce vol non autorisé.

— Il a dû utiliser le Gravity Killer pour déblayer le passage, les effets subsistent plus ou moins longtemps, analysa Jane.

— Avançons rapidement, Vince peut trouver le Timekiller à tout moment !

Pour suivre ses propres directives, le Shérif franchit le seuil de la zone inexplorée. Les autres suivirent sans commenter. Ils progressèrent précautionneusement dans ce qui devait être une rue. Malgré l’urgence, difficile de ne pas ressentir une certaine appréhension en explorant ces lieux d’un autre temps. Même Jane, pourtant habituée et aventureuse, éprouvait toujours de la retenue respectueuse dans les Ruines.

De quel savoir disposaient les anciens habitants ? Ils avaient fabriqué tous ces flingues géniaux qui hérissaient le poil de Newton, mais leurs inventions ne s’arrêtaient pas là. Par exemple, la cité disposait d’une sorte d’éclairage publique qui marchait encore aujourd’hui ! Un peu partout étaient accrochés des sortes de tubes luminescents dont personne n’avait compris le fonctionnement. Quand on les retirait de leur support, ils s’éteignaient, aussi avait-on simplement fini par les laisser en place. Leur lumière pâle tirant sur le verdâtre n’était certes pas des plus agréables mais avait le mérite de rendre l’exploration plus aisée.

La rue rejoignit une avenue ornée de statues. Ces œuvres perturbantes représentaient des créatures tantôt humanoïdes, tantôt animales, mais toutes inconnues de l’Homme. Les observer trop longtemps provoquait un malaise indicible, aussi le groupe préféra les ignorer pour continuer la progression. Au bout de l’artère siégeait un imposant bâtiment. Instinctivement, on pouvait se dire qu’un flingue aussi puissant que le Timekiller devait reposer dans un édifice d’égale importance.

En remontant l’avenue, Günther remarqua quelque chose près de maisons en ruines. Il attira l’attention du groupe avec des petits jappements informels.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ! Demanda l’un des soldats.

Jane et Newton s’approchèrent pour examiner l’objet de la surprise.

— On dirait… une énorme queue de serpent, commenta le Shérif.

— Nan mais vous avez vu la taille du machin ? Ça doit pouvoir gober un homme en un coup ! Poursuivit le soldat.

— Heureusement pour nous, il est mort.

— Et s’il y en a d’autres ?

Newton tourna la tête vers Jane, sans doute en attente d’un commentaire.

— Je n’ai jamais entendu parler d’une telle créature et, heureusement, je n’en ai jamais croisée durant mes explorations.

— On va supposer que c’était une erreur de la nature. Poursuivons, nous avons plus important à nous soucier.

— Mais s’il y en a d’autres ? Insista le soldat, visiblement en proie à la panique.

— T’es ophiophobe ou quoi ?

— Oui, j’ai la phobie des serpents, ça peut arriver à tout le monde !

— Il manquait plus que ça… Soupira Newton en se passant la main sur le visage. Bon écoute, soit tu te ressaisis et tu te dis qu’on en croisera pas d’autre, soit tu retournes à l’entrée. On n’a pas besoin de quelqu’un qui va nous faire une crise d’angoisse au pire moment.

La tête du soldat tourna en direction de la sortie, signe qu’il envisageait sérieusement la seconde option. Puis il se ravisa.

— Nan mais j’ai peur tout seul, je préfère continuer avec vous.

— Alors allons-y, nous avons déjà perdu beaucoup trop de temps !

Tandis qu’ils se remettaient en marche, Jane fixa Newton du regard. Ce dernier ne manqua pas de la remarquer.

— Quoi ?

— Tu connais le mot ophiophobe, toi ?

— Eh ouais, t’as vu, des fois je peux avoir l’air intelligent et cultivé.

Jane dévisagea le Shérif de la tête au pied avec un nouveau regard avant de reprendre.

— C’est vrai ce qu’on dit, l’intelligence, ça rend sexy.

— On dit aussi ça des uniformes…

— Toi, tu cumules les deux. Pas étonnant que j’aie du mal à te résister.

— J’apprécie le compliment, mais on devrait vraiment presser le pas.

Le groupe atteignit l’imposant édifice sans autre surprise. Ils espéraient tomber sur Vince mais furent déçu de ne trouver qu’un grand hall avec une série de salles vides. Jane connaissait l’utilité de ces salles, aussi invita-t-elle ses camarades à l’accompagner dans l’une d’elles.

— Par ici !

— Mais y’a rien là-dedans ! Protesta Newton.

— Attends une seconde.

Jane patienta le temps de laisser entrer tout le monde, puis elle trifouilla un panneau sur le mur. Des portes se fermèrent en coulissant, ce qui déclencha l’effarement de ses compagnons.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Jane, qu’est-ce qu’il se passe ? S’inquiéta le Shérif.

Une voix désincarnée lui répondit dans une langue incompréhensible. Suite à cela, ils eurent une sensation de mouvement tandis que la salle commençait à vibrer légèrement dans un sourd grondement.

— Jane ?

— Pas de panique tout va bien, j’ai déjà utilisé ce genre de salle. Nous sommes simplement en train de descendre. Voyez ça un peu comme une diligence, sauf qu’il n’y a pas de chevaux et qu’elle se déplace verticalement.

— Plus comme un train alors ?

— Heu… ouais.

Les paroles de Jane rassurèrent un peu les hommes effarouchés. Même s’ils n’affichaient pas la plus grande sérénité, ils se montraient suffisamment calmes pour qu’on pût entendre une petite musique douce flotter dans l’air. La mélodie agissait comme une sorte de tranquillisant, incitant tous les occupants à rester silencieux. Un ou deux se surprirent même à osciller en rythme, se balançant d’un pied à l’autre. Quant à Günther, il prenait tout ceci avec un flegme à faire pâlir de jalousie un Franglais.

Après de très longues secondes, un petite sonnerie retentit et les portes coulissèrent à nouveau pour s’ouvrir sur un hall relativement similaire au précédent. Difficile d’estimer à quelle profondeur ils se trouvaient, mais l’air était indubitablement plus lourd et chaud. Même sans connaître les standards des anciens habitants, ce quartier-ci dégageait une évidente impression de zone industrielle. Le bruit lointain, constant et régulier de multiples machineries y était sans doute pour quelque chose, de même que la décoration beaucoup plus spartiate.

— Nous devrions prendre à gauche à ce carrefour, proposa Jane.

Newton regarda dubitativement les panneaux directionnels.

— Tu sais déchiffrer ces écritures bizarres ? Demanda-t-il.

— Tu m’as pris pour une linguiste ou quoi ? Nan, c’est juste qu’il y a un petit pictogramme de flingue, là. Du coup, je me suis dit que c’était la direction à prendre.

— Tu as raison, dans le doute, toujours suivre les flingues.

Tandis qu’ils s’engageaient sur la voie de gauche, Günther renifla quelque chose. Sans doute piqué par une mouche, le canidé fila comme une balle dans un dédale adjacent. Lorsque Jane le rattrapa, elle faillit défaillir, son cerveau luttant difficilement pour accepter ce qu’elle voyait. Elle resta coite jusqu’à l’arrivée du Shérif qui manifesta la même stupeur.

— Ahahah… Dire que j’ai tiré cette tête là… Toussa la cause de la torpeur.

Ceci eut pour effet de réveiller Jane qui tenta vainement d’articuler des mots incohérents.

— Que quoi… Vous… Je…

La personne assise par terre lui répondit en crachant un peu de sang.

— Oui, je suis Gravity Jane… Je suis… toi… dans le futur.

— Mais vous saignez, vous êtes blessée !

— Ouais… Je vais crever… Confirma la Jane du futur.

Prise de panique, Jane du présent se baissa pour tenter d’épancher le sang pendant que Günther gémissait d’impuissance. La blessée la stoppa dans son élan en l’attrapant par le col. Elle n’avait pas beaucoup de force, mais ce geste simple suffit à obtenir l’attention recherchée.

— Pas le temps… Pour ça… Écoute ! Vince est… un peu plus loin…

Une nouvelle quinte de toux la saisit. Parler drainait probablement ses dernières forces. Elle détenait tellement de réponses et si peu de temps pour les donner.

— Ne fais… Pas… erreur… Sauve-la !

Sa main relâcha le col, ses yeux partirent dans le vague. Avant d’expirer, elle répéta son conseil dans un ultime souffle.

— Sauve… la.

Puis elle s’éteignit. Morte. Jane resta tétanisée d’horreur face au corps sans vie. Comment ne pas l’être ? Elle venait d’assister à sa propre mort. Le monde avait cessé de tourner en cet instant. Incapable d’assimiler ce qui s’était passé, elle restait prostrée sans bouger. Au bout d’un moment, elle se rendit compte que Newton la tirait par l’épaule. Elle se laissa faire. Il la releva et la tourna vers lui. Elle le regarda sans vraiment le voir. Son esprit était embrumé. Il parlait mais ses paroles semblaient si lointaine.

— Jane ! Jane !

Il saisit son visage, délicatement mais fermement à la fois.

— Jane ! Infundibuliforme !

Elle fronça les sourcils.

— Pandiculation ! Sardanapalesque !

— Quoi ?

— Galéjade ! Compendieux !

— Mais t’as avalé un dico des mots loufoques ou quoi ?

— Peut-être…

— Ben mon gars, ça va faire mal au cul quand ça va ressortir !

— Ahahah, content de te voir de retour.

Jane amorça une rotation de la tête mais Newton l’interrompit.

— Nan, ne restons pas là. Viens ! Nous devons arrêter Vince ! Günther, toi aussi mon vieux.

Les deux obtempérèrent et se laissèrent guider sans protester sur le chemin du retour. Ainsi rejoignirent-ils les soldats qui faisaient impatiemment le guet dans la rue. Le Shérif s’adressa aux militaires.

— Vince n’est plus loin, tenez-vous prêts et tirez à vue !

Puis il se tourna vers Jane.

— Tu te sens prête ?

Pour toute réponse, elle dégaina ses revolvers avec un moue résolue.

— Bien, allons-y !

Vince allait mourir. Jane formula cette promesse dans sa tête. D’une manière ou d’une autre, elle allait tuer cette raclure de bidet infecte. Ils auraient dû le tuer la première fois plutôt que de l’arrêter. Elle ne ferait pas deux fois la même erreur.

L’escouade progressa jusqu’à une sorte de petite place ronde faisant office d’impasse. Si Vince était bien là, il devait se trouver dans un des bâtiments. Les soldats commencèrent à se déployer en arc de cercle pour couvrir toutes les directions. Jane préféra rester le long des murs. La place n’offrait aucun couvert en cas d’embuscade contrairement aux aspérités des bâtiments. Et dans un combat de flingues, le couvert restait la meilleure défense.

Un bang retentit. Toutes les têtes pivotèrent. Vince ! Une fraction de seconde plus tard, un déluge de feu s’abattit sur l’auteur du premier coup. Le tonnerre était bien là, par contre, le plomb manquait à l’appel. Ce barrage aurait dû le réduire en pulpe. Au lieu de cela, l’intrus avançait indemne et goguenard sous les tirs. L’invraisemblance de la situation frappa le groupe de surprise et fit cesser le feu.

— Ahahah, je ne me lasserai jamais de ce flingue, jubila Vince.

Ce disant, il pavanait l’objet de sa satisfaction dans une main. Plus intriguant et révoltant, il tenait un membre tranché dans son autre main.

— Le Résonateur Blanc ! Il transforme toutes les balles des chargeurs en balles à blanc, comprit le Shérif.

— Tout juste, maintenant sauras-tu reconnaître ce flingue là ?

— Le One-Gun Army… À couvert et rechargez ! Hurla Newton.

La plupart des soldats furent suffisamment disciplinés pour réagir à la sommation. Celui qui resta figé fut la première victime. Des clones commencèrent à germer sur la place et se mirent à mitrailler dans le tas. Ce fut à ce moment que Jane se félicita pour sa prévoyance. Ayant trouvé refuge derrière un mur, elle eut tout le loisir de recharger ses revolvers avec de vraies balles. Pendant ce temps, elle tentait de garder un œil sur le vrai Vince. Ce n’était pas très dur, il s’agissait de celui qui portait un avant-bras coupé.

Ainsi vit-elle le bandit traverser précipitamment la cour en semant de nouveaux clones à chaque coup de feu. Il tentait visiblement d’accéder à un autre bâtiment et cela le rapprochait de Jane. Tant mieux, le tir n’en serait que plus facile. Elle attendit le bon moment. Quand il atteignit la porte et qu’il s’immobilisa, elle surgit de sa cachette et elle tira.

Les balles auraient touché leur cible si un clone ne s’était pas matérialisé pour encaisser les coups. Bon sang ! Vince lança un regard foudroyant en direction de Jane avant de plaquer la main coupée sur un panneau. Ce mauvais coup d’œil outra Günther qui s’élança à l’assaut du bandit dans l’intention de le corriger vertement. Par réflexe mimétique, Jane fit de même. La porte s’ouvrit. Vince s’engouffra dans le bâtiment avec le coyote sur les talons.

S’il prenait autant de risques pour entrer là-dedans, c’était probablement parce que le Timekiller s’y trouvait! Pas le temps de recharger, elle courut aussi vite que possible pour atteindre la porte. À l’intérieur, elle trouva Günther aux prises avec le bandit. Vince repoussa le canidé d’un coup de pied douloureux et arma le One-Gun Army pour l’achever.

Jane plongea juste à temps pour plaquer Vince et dévier le tir. S’ensuivit une foire d’empoigne au sol où elle tentait alternativement d’étrangler et d’assommer son adversaire. Mais elle n’avait pas affaire au dernier des bagarreurs et reçut son lot de coups. Peu importait, elle le tenait et ne le lâcherait pas !

Bang ! Jane se retourna en sursaut pour voir le cadavre d’un clone s’écrouler. Derrière lui, Newton se tenait debout avec le canon encore fumant du Jugement de la Physique. Le temps de hocher la tête en signe de remerciement et Vince avait réussi à attraper le Gravity Killer. Il plaqua le flingue contre le torse de Jane et appuya sur la détente.

La suite fut plutôt trouble. Le monde tournoya autour de Jane sans aucun point de repère. Tout ses sens étaient engourdis et elle ne pouvait former la moindre pensée cohérente. Elle entendit vaguement des coups de feu et des « Waaa ! » d’un Gûnther furieux sans pouvoir imaginer ce qu’il se passait. Même si le Gravity Killer ne tuait pas sur le coup, il avait tendance à étourdir ses victimes. Il lui fallut quelques longues secondes pour retrouver ses esprits.

De retour dans la réalité, Jane évalua rapidement la situation. Privée de gravité, elle flottait quelque part à hauteur de plafond. Dans la salle, Vince et Newton se battaient à mains nues n’ayant vraisemblablement plus de munitions dans leurs flingues. À ce petit jeu-là, le bandit l’emportait sur le Shérif. Il profita d’avoir repoussé son adversaire pour… Non ! Le sang de Jane ne fit qu’un tour. Sans réfléchir, elle poussa sur ses jambes et se propulsa vers Vince.

Elle eut l’impression que la scène se jouait au ralentit. Le bandit se saisit du Timekiller et se retourna avec un sourire triomphant. À la place du canon se trouvait une sphère transparente à l’intérieur de laquelle flottait une horloge au milieu de volutes fuligineuses. Quand il pressa la détente, les volutes s’agitèrent et l’horloge commença à remonter le temps en vibrant. Le monde sembla comme aspiré vers le flingue.

Le Shérif, récupérant du dernier coup reçu, se jeta machinalement sur son adversaire pendant que Günther s’attaquait à une jambe. Trop tard, les aiguilles de l’horloge tournaient de plus en plus vite entraînant la réalité dans un siphon d’annihilation. Seul subsistait un petit îlot d’existence autour du Timekiller. Jane percuta Vince lui faisant relâcher la gâchette. Une détonation retentit et le temps fut tué.

La Ligue Héroïque des Aventuriers Intègres

Je suis actuellement en train d’essayer de publier Alice et le deuxième roman de la série, Novalie, est déjà prêt. Aussi, le temps de voir si tout cela se met en marche, j’ai envie de m’atteler à d’autres choses. Les Gardiens du Pouvoir est un univers plutôt sérieux dans lequel j’ai envie d’aborder des sujets qui le sont tout autant tels que l’épanouissement personnel, le féminisme, la morale et bien entendu le rapport au pouvoir. Même si je ne peux m’empêcher de glisser des éléments comiques pour décompresser de temps à autre, ce n’est pas le ressort principal. Or j’aime bien le comique, la satire, l’absurde, la parodie, aussi ai-je envie d’un exutoire pour explorer tout cela.

J’ai commencé avec des petites nouvelles, notamment la Caverne d’Alibasteuf et maintenant Dura lex, sed lex ! Au fur et à mesure que j’avançais, toujours plus d’idées germaient dans mon petit cerveau bouillonnant. Finalement, je me suis dit : « pourquoi ne pas agencer tout cela dans un même univers ? » Et cet univers s’appellerait la Ligue Héroïque des Aventuriers Intègres. Il s’agirait évidemment d’une parodie de tous ces univers héroïques américains, Marvel et DC en tête, mais plus largement de l’univers geek tant cinématographique et télévisuel que vidéoludique.

Histoire de teaser un peu, voici un petit résumé des personnages qui seront mis à l’honneur :

  • Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante : parce que tout est parti d’elle tout de même. Cette Conan au féminin n’a pas pour objectif de se servir de sa tête, mais plutôt de ses muscles.
  • Super Meuf et Docteur Miracle : aperçues rapidement à la fin de la Caverne d’Alibasteuf, elles sont déjà membres de la ligue et s’attèlent à défendre le multivers connu.
  • Gravity Jane et Günther : issus de Dura lex, sed lex. On a toujours besoin d’une flingueuse et de son fidèle compagnon canidé. Attention à ne pas confondre Günther avec un vulgaire chien, il pourrait mal le prendre.
  • Deux autres personnages doivent apparaître à la fin de Dura lex sed lex : une flingomancienne qui a du serpent et une armurière au teint pâle.
  • Scarlett Lionhead : cette pirate maudite a le bon CV pour mener une bande d’aventuriers dégénérés. Peut-être que son second, Monsieur Lark, l’accompagnera.
  • Le Prince Abricot : c’est sans doute un cousin éloigné de la Princesse Pêche. Il faut bien un mécène noble pour financer la Ligue Héroïque des Aventuriers Intègres.
  • L’amoureuse secrète du Prince : ça c’est parce qu’il ne sait pas encore que c’est réciproque. Cette bûcheronne butée n’hésitera jamais à utiliser son pouvoir secret pour vaincre tous les danger la séparant de son bien aimé.
  • Un personnage plus puissant que Super Meuf : ça existe et elle sera le fil rouge de ces premières aventures.

Pour l’instant, les méchants sont locaux et liés aux histoires d’origine des aventurières en cours de recrutement. Mais je suis sûr que des opposants dignes de ce nom s’érigeront en Champions du Néant.

Dura lex, sed lex ! Partie 3

Fort Quantique se dressait non loin de New Town. Rares étaient les bastion militaires implantés aussi loin dans les terres sauvages de l’Ouest. Sa construction fut décidée après la découverte des Ruines et la prolifération des flingues illégaux. Ainsi, en plus d’être une caserne, Fort Quantique servait également de chambre forte. Il n’y avait pas d’endroit plus sûr dans toute la région pour y stocker les armes générant des Anomalies et pourtant Vince l’Apothicalypse avait réussi l’exploit d’en dérober quelques unes. Sans doute avait-il bénéficié de l’aide d’un complice. En tout cas, l’un des gardes avait été arrêté et se faisait interroger lorsque le Shérif Newton et Gravity Jane arrivèrent sur place.

Isaac bénéficiait d’une certaine notoriété au fort ayant été le plus ardent purgeur de flingues illégaux. Au moins la moitié des prises lui étaient dues. Aussi, lorsqu’il demanda un entretien avec John Doe, le prisonnier, on lui accorda cette faveur.

— De toute façon, on n’a rien réussi à en tirer à part que Vince se dirigeait vers le Nord, mais ça on le savait déjà. Une unité entière est partie à sa poursuite tant que la piste était chaude. Il n’arrivera jamais à passer la frontière, leur expliqua le Capitaine en charge de l’affaire.

Jane ne doutait pas de la compétence des militaires, par contre, elle doutait de la destination de Vince. Elle l’avait fréquenté assez longtemps pour savoir qu’aller se dorer la pilule dans un autre pays ne faisait certainement pas partie de ses plans. Elle demanda à Newton :

— Je connais Vince, je suis la mieux placée pour discuter de lui avec le prisonnier. Laisse-moi lui parler.

— Très bien, tu feras la conversation mais je t’accompagne quand même pour des questions de protocole.

— J’aurais besoin de Günther aussi.

— Quoi ?

— Wuu ?

— C’est pour m’aider à faire la conversation. Est-ce qu’il est spécifiquement stipulé dans le protocole qu’un coyote n’a pas le droit d’entrer dans une salle d’interrogatoire ?

Le Shérif afficha une fugace incertitude. Il se tourna vers le Capitaine qui haussa nonchalamment les épaules.

— Pas à ma connaissance, du moment qu’un représentant officiel de la loi est présent…

— Alors allons-y !

— Wuu !

Le trio pénétra la salle d’interrogatoire. Le prisonnier, bien loin d’afficher de l’inquiétude, parut plutôt satisfait de recevoir enfin de la visite. Newton s’appuya sur un mur en croisant les bras pendant que Jane s’asseyait en face du garde déchu. Elle le dévisagea un moment, tentant de sonder son âme par le seul pouvoir de ses yeux perçants. Cela sembla beaucoup amuser John Doe qui afficha un large sourire avant d’engager la conversation.

— Laissez-moi deviner : vous allez me faire le coup du gentil Shérif, méchant Shérif ?

— Peut-être… concéda Jane.

— Et maintenant, je dois deviner qui est qui ?

Elle ne répondit pas, préférant observer son petit manège. Cet homme paraissait bien inconséquent au vu de sa situation.

— Je dirais que le bonhomme taciturne contre le mur, c’est le méchant Shérif. Par élimination, ça fait de toi la gentille Shérif, ma mignonne. Dis-moi, comptes-tu m’amadouer avec tes attributs féminins ? Ça pourrait certainement me délier la langue…

— Tu parles beaucoup pour un mec qui a la langue liée, et pour ton information, tu as mal deviné. Mon copain, là, c’est le Shérif neutre. Il est là juste pour s’assurer que tu restes vivant. Moi, je ne suis pas Shérif, mais je suis bien la gentille de l’histoire, ce qui laisse le rôle du méchant à Günther.

— Wuuu ?

John eut un instant d’hésitation.

— Heu… Günther, c’est le chien ?

— Waaa !

— Houlala lala ! Incident diplomatique au premier échange. Je peux t’assurer que tu ne viens pas de te faire un ami. Il dit « Waaa ! » seulement lorsqu’il est profondément outragé. D’habitude il ne fait que des petits « Wuuu » mignons, expliqua Jane pendant que Günther montrait les crocs.

John eut un mouvement instinctif de recul. Fanfaron mais pas téméraire.

— Mais qu’est-ce que j’ai dit ?

— T’entends ça, Günther ? Il ose demander ce qu’il a dit.

— Waaa !

— Tu veux le châtier pour cet affront ?

— Waaa !

— N’est-ce pas un peu extrême ?

— Waaa !

— Laissons-lui peut-être une chance de se rattraper avant de prendre des mesures draconiennes. Surtout qu’avec ce que tu proposes, on pourra difficilement faire machine arrière.

Le regard de John Doe oscillait entre le canidé et Jane. Il ne savait visiblement que penser.

— Wuuu ! Finit par concéder Günther.

— Eh bien, je viens de te sauver la mise ! Tu ne sais pas ce qui t’attendait. Alors, afin de ne pas commettre un nouvel impair irréparable, sache que Günther est un coyote, certainement pas un chien. C’est un sujet sensible pour lui.

— Heu… D’accord, je vais tâcher de m’en souvenir.

Ce disant, il jeta un coup d’œil inquiet à Günther. Comme escompté, Jane avait réussi à le déstabiliser grâce à son petit cinéma. Elle pouvait commencer à le travailler.

— Bon, maintenant qu’on a fait connaissance, il est temps de passer au sujet qui nous intéresse. Est-ce que tu connais Vince l’Apothicalypse ?

— Qui ?

— Tu as très bien entendu.

— Vincent le Cycliste ? Non, connais pas.

— Moi je le connais très bien, laisse moi te raconter ma petite histoire.

— Oh pitié, j’en ai rien à…

— Waaa ! Le rappela à l’ordre Günther.

— Heu… Je t’en prie, je suis tout ouï.

— C’était il y a quelques années, commença Jane, quand les Ruines ont été découvertes par hasard lors d’un minage. Cet événement a déclenché une sorte de fièvre aventureuse et tous ceux qui ne couraient pas après l’or se sont mis à explorer frénétiquement les vestiges révélés. Évidemment, je faisais partie de ces aventuriers en herbe et tout ceci m’excitait terriblement, d’autant plus quand on a commencé à trouver les premiers flingues. Devant le potentiel butin, on s’est rapidement regroupés en bandes. C’est comme ça que j’ai rencontré Vince.

— Ah mais c’est vous !

— Quoi moi ?

— Comment il vous a appelée déjà ? La « sale traîtresse de blonde » ou « sale blonde de traîtresse » ou bien « traîtresse de sale blonde ». Je ne me rappelle plus de la formulation exacte.

— Je peux continuer ou il faut que Günther intervienne ?

— Waaa ! Menaça l’intéressé.

John répondit avec un silence consentant. Il semblait vraiment mal à l’aise face au canidé. Il y aurait sans doute un bénéfice à en tirer.

— Disais-je donc, c’était la grande époque. On passait notre temps à fouiller les Ruines d’une ancienne civilisation inconnue, à ramasser des flingues tous plus cools les uns que les autres et à se friter avec les autres bandes. Bon évidemment, ça ne plaisait pas trop aux représentants de l’ordre…

Ce disant, elle jeta un œil au Shérif Newton. Il ne réagit pas, préférant conserver son visage neutre de meilleur joueur de cartes. Amusant de voir comment le hasard des choses pouvait faire se rencontrer deux personnes…

—  C’est vers la fin que les choses ont dégénéré. On commençait à avoir fait le tour des Ruines, il ne restait plus grand-chose à piller et les militaires nous mettaient de plus en plus la pression. On commençait à songer à se ranger, mais Vince, lui, pensait plutôt à une reconversion. C’est à ce moment que j’ai décidé de le trahir et tu sais pourquoi ?

— Tu l’as vendu au Shérif pour sauver ta tête.

— Ça, c’est la version plus ou moins officielle. La vérité, c’est qu’on avait découvert une arme d’une horreur inimaginable : le Moutardier. Ce flingue balançait des grenades d’un gaz immonde. Au bout de quelques secondes de contact, les corps se couvraient de cloques comme si on leur brûlait la peau. À chaque respiration, la trachée et les poumons devaient subir le même sort et il ne fallait pas longtemps avant de les voir tousser du sang. Le calvaire durait rarement plus d’une minute, mais quand on assistait à l’horreur, cela semblait durer une éternité. J’en fais encore des cauchemars aujourd’hui. Il me suffit de fermer les yeux pour revoir les corps se décomposer dans des suffocations d’une agonie inouïe.

Évoquer ces souvenirs suffit à les faire ressurgir dans la tête de Jane. Un frisson lui parcourut la colonne vertébrale. Elle aurait vraiment aimé oublier ces images. Quelle horreur ! Au moins, elle pouvait se consoler en se disant qu’elle avait empêché le pire.

— Là où j’ai vu de l’horreur, Vince y a vu une opportunité. Il comptait utiliser cette arme pour rançonner des villes. Évidemment, il aurait sans doute fallu faire un ou deux exemples avant d’obtenir des résultats. Quelques grenades bien placées sous le bon vent auraient suffit à balayer toute une population. Après ça, les autres villes auraient certainement obtempéré, jusqu’à tomber sur des récalcitrants… Et après, quelle aurait été l’étape suivante ? Après combien de morts Vince aurait-il eu ce qu’il voulait ? Je pouvais jouer les aventurières et faire des escarmouches avec les autres bandes, mais je n’étais certainement pas prête à être complice d’un massacre à grande échelle. La question qui se pose maintenant, John, c’est : est-ce que toi, tu es prêt à être complice de ce massacre ?

Le garde déchu montra une certaine hésitation. Jane avait visiblement touché quelque chose avec son histoire. Serait-ce suffisant pour le mettre à table ? Pas sûr…

— Une telle arme n’a jamais été répertoriée, fit-il remarquer avec un scepticisme compréhensible.

— C’est parce qu’elle n’a jamais été retrouvée. Elle a été perdue durant l’arrestation de Vince et on n’a jamais pu remettre la main dessus.

— Ben tiens, comme c’est pratique…

Jane ne se laissa pas impressionner par cette contre-attaque.

— Par contre les cadavres des pilleurs qui en ont fait les frais, on les a retrouvés eux.

— C’est consigné dans les archives de Fort Quantique, confirma Newton.

John resta silencieux, visiblement en proie au doute. Il regarda alternativement Jane et Isaac avant de détourner les yeux pour réfléchir nerveusement. Certainement ne souhaitait-il pas être complice d’un atroce massacre, aucune personne sensée ne pouvait vouloir ça. Il ne manquait certainement rien pour le faire craquer.

— Je connais Vince, il est plutôt obsessionnel et fera tout pour atteindre son objectif. Tout ce qu’il a pu te promettre n’a aucune valeur. D’autant plus que tu ne pourras pas profiter de grand-chose dans ta situation. Alors que si tu coopères, tu pourras peut-être obtenir une certaine clémence.

Jane espérait ne pas avoir joué sa carte trop tôt. Si elle perdait en crédibilité, il serait beaucoup plus dur de rattraper le coup derrière. Ils avaient vraiment besoin de savoir ce que manigançait Vince. Dans le pire scénario, il savait où se trouvait le Moutardier et elle ne donnait pas cher des poursuivants s’il se retournait contre eux.

John maintint son mutisme. Sans doute évaluait-il la proposition. Chaque seconde perdue était insupportable, mais Jane ne devait rien laisser paraître. Il se décida finalement à répondre.

— Nan mais de toute façon, ce n’est pas du tout le plan. Et bientôt, tout cela n’aura plus aucune importance…

— Comment ça ? Quel est le plan ? Le pressa Jane.

— Je n’en dirai pas plus.

Il croisa les bras et détourna la tête pour montrer sa fermeture à toute discussion. Bon sang ! Raté ! Elle pensait vraiment le tenir, mais la situation venait de se retourner. Quel était ce fameux plan ? Pourquoi John ne paraissait pas le moins du monde préoccupé par sa situation ?

— Tu en as déjà trop dit, autant nous avouer le reste. Si rien n’a d’importance, ça ne changera rien, tenta Jane.

Elle n’eut droit qu’à un haussement d’épaule en réponse. Elle n’en tirerait visiblement plus rien, il était temps de passer au plan B.

— Tu ne me laisses pas le choix, John. J’ai tout fait pour t’éviter le pire, mais impossible de te faire entendre raison. J’ai échoué avec la méthode gentille, je passe la main et je ne réponds plus de rien.

John décroisa les bras en lançant un regard nerveux à Günther.

— Heu… Qu’est-ce que ça veut dire ?

— À toi de jouer, Günther.

— Wuuu ?

— Les gonades, Günther, les gonades.

— Quoi ? S’exclamèrent en cœur John et Newton.

— Waaa !

Günther se jeta dans l’entrejambe du prisonnier récalcitrant. Ce dernier s’immobilisa après un sursaut et un petit cri aigu. L’absence de mouvement confirmait la prise assurée sur ses parties génitales. Sa teinte virant au livide, John tourna un regard supplicateur vers Newton.

— Shérif, vous ne pouvez pas laisser faire ça !

Visiblement un peu mal à l’aise avec la situation, Newton décida quand même de jouer le jeu. En temps normal, il n’aurait probablement pas laissé passer, mais l’enjeu était trop gros. Ça et le fait qu’il avait un faible pour Jane…

— Moi, on m’a juste dit que je devais te garder en vie… et techniquement, on peut vivre sans gonades.

— Mais…

Günther le rappela à l’ordre d’un petit coup de tête suffisamment ample pour être convaincant sans pour autant le blesser. Menacer l’appareil reproducteur d’un homme restait l’argument le plus convaincant de la terre… Jane n’avait pas voulu en arriver là, mais ses options s’étaient amenuisées et le temps tournait.

— Parle et je te promets que tu repartiras avec ton paquet intact ! On considérera même que c’est de la coopération volontaire pour montrer de l’indulgence dans ta peine. Pas vrai, Shérif ?

— Tout à fait, approuva Newton.

— Franchement, tu pourras pas dire qu’on a pas cherché à être sympas. Tu n’auras pas de meilleur deal pour ta situation.

— Ok, ok, je vais parler… Est-ce qu’il peut me lâcher les boules s’il vous plaît ?

— Seulement si tu es convaincant. Et dépêche toi ! On ne sait jamais quand l’instinct l’emportera sur la discipline.

Jane ne pensait pas qu’il était possible de pâlir d’avantage. John lui prouva le contraire avant d’implorer avec le moins de mouvement possible.

— C’est juste que je vais avoir du mal à… à me… concentrer.

Jane considéra sa requête un instant. C’était assez drôle de le voir dans cette situation, tentant de protéger ses boules de cristal, mais elle voulait avant tout des renseignements. S’il était prêt à parler, autant le mettre à l’aise.

— Günther, lâche-lui la grappe.

— Wuuu ?

— Tu pourras toujours lui bouffer si ce qu’il dit ne nous plaît pas.

— Wuuu !

Devant cette menace latente, John se dépêcha de vider son sac.

— Ok, alors en fait, Vince ne m’a jamais parlé du Moutardier. Tout ce qu’il m’a dit, c’est qu’il avait l’intention de récupérer le Timekiller.

— Le Timekiller ? Ce flingue légendaire qui aurait le pouvoir de tuer le temps ?

— Celui-là même.

— Celui qui est enfermé dans une partie des Ruines que personne n’a jamais réussi à ouvrir, même à coup de dynamite.

— Exact, sauf que Vince a appris comment l’ouvrir.

— Comment ?

— En fait après la fin du pillage des Ruines, les aventuriers ont laissé la place aux archéologues et autres crânes d’œuf. Mais bon, généralement, personne n’en a rien à cirer de leur travail fastidieux et ennuyeux. Sauf que, l’un d’entre eux à réussi à décrypter les inscriptions sur la porte menant à la partie inexplorée des Ruines. Apparemment, on ne pourrait ouvrir la porte qu’à certaines périodes bien précises. Je ne connais pas les détails, ça a quelque chose à voir avec une histoire de synchronisation temporelle.

— Laisse-moi deviner, on est dans une de ces périodes où on peut théoriquement ouvrir la porte.

— Correct.

À ce moment-là, le Shérif décida de s’impliquer.

— Attends une seconde que je résume. Tu as aidé Vince l’Apothicalypse en pariant sur le fait qu’il arriverait effectivement bien à ouvrir cette porte et qu’il trouverait le Timekiller, pour peu qu’il existe vraiment, et qu’il arriverait à s’en servir pour retourner dans le passé et qu’il serait assez honnête pour te récompenser à ce moment-là alors que, de toute façon, tu n’aurais aucune idée qu’il te devrait quelque chose. C’est ça ou je me trompe ?

— C’est vrai que présenté de la sorte, ça a l’air un peu bête. La manière dont j’avais vu les choses, c’était que tout ceci n’aurait jamais eu lieu et que j’aurais eu plein de pognon dans le passé sans avoir à prendre aucun risque.

Jane et Newton le regardèrent avec un mélange de pitié condescendante et d’incrédulité face à son immense stupidité. D’ailleurs, il dût lui même en arriver à la même conclusion.

— Putain, mais je suis vraiment trop con en fait.

— On ne te le fait pas dire. Même si je pense que la race humaine bénéficierait de la suppression de ton génome, tu as été assez coopératif pour que j’empêche Günther de bouffer les bijoux de famille.

— Wuuu ! Fit part de son désappointement Günther.

— Ne sois pas déçu, je suis sûre que tu aurais fait une intoxication alimentaire avec ce truc.

— Wuuu ?

— Tu sais bien qu’il ne faut pas manger n’importe quoi.

— Hey ! Protesta faiblement John.

— Je ne voudrais pas nous presser, mais je pense que nous n’avons pas de temps à perdre au cas où la moitié de ce qu’il aurait pu dire s’avérerait vrai, signala Newton.

— C’est vrai, allons-y, approuva Jane en joignant le geste à la parole.

Avant toute chose, Jane et Isaac rapportèrent en détail ce qu’ils avaient appris au Capitaine en charge de l’affaire. La décision de suivre cette piste s’imposait implicitement, mais s’ils pouvaient avoir quelques renforts pour les accompagner, cela aurait été des plus appréciables. Après avoir tout écouté, le Capitaine fit part d’un certain scepticisme :

— Vous y croyez-vous ?

— À quoi en particulier ? Demanda Jane.

— Ce plan…

— Mettre les militaires sur une fausse piste pendant qu’il retourne explorer les Ruines à la recherche d’un flingue légendaire ? Ouais, ça ressemble beaucoup à Vince. Les Ruines, c’est un peu sa maison, il les connaît par cœur. S’il veut se cacher là-bas, personne ne le trouvera. À part quelqu’un qui connaît l’endroit aussi bien que lui.

— Quelqu’un comme vous.

— Quelqu’un comme moi.

Le Capitaine prit un instant pour analyser les informations avant de reprendre.

— Et ce flingue, ce Timekiller, vous pensez qu’il existe vraiment ?

— La vraie question, c’est : est-ce que Vince croit qu’il existe ? La partie inexplorée des Ruines est réelle, j’ai vu ses portes. Quant à ce qui se trouve derrière, il y a eu toutes les rumeurs possibles et imaginables. En tout cas, je sais exactement à quel moment reviendrait Vince s’il pouvait mettre la main sur ce fameux Timekiller. Rien que l’idée doit le pousser à essayer.

La Capitaine prit en compte ces nouvelles informations tentant probablement d’évaluer la réponse à y donner.

— Et vous, Shérif Newton, qu’en pensez-vous ?

— Je suis d’accord avec Jane. Elle est la mieux placée pour savoir comment pense Vince et son raisonnement me paraît pertinent, répondit l’intéressé.

— Très bien. De toute façon, j’ai comme le sentiment que vous alliez poursuivre cette piste quoi qu’il arrive. Je vais demander à quelques hommes de vous accompagner. On s’est déjà fait voler des flingues, ce n’est pas le moment d’être négligent en ignorant des renseignements.

— Merci, Capitaine.

— Merci à vous, c’est vous qui avez obtenu ces aveux. Autre chose, Shérif, vous avez reçu un télégramme de la part de votre Adjoint. Passez le chercher au Bureau des Communications puis rejoignez-moi dans la cour.

— Très bien, Capitaine.

Le trio éclectique se rendit donc au Bureau des Communications où on leur remit le message suivant :

Inspection maison Jane. Vince mort. Maison détruite.

Le Shérif dicta une réponse pour son subordonné :

Pars chasser fugitif. Bureau à toi.

Avant de rejoindre la cour et le Capitaine, Jane, Isaac et Günther discutèrent des implications du message reçu, du moins surtout Jane et Issac.

— C’était donc bien Vince qui nous avait attaqué chez toi. Cela signifie que le Timekiller a toutes les chances d’exister et qu’il a déjà dû s’en servir, analysa le Shérif avec un frisson d’horreur dans la voix.

— Ça a l’air de te mettre dans tous tes états.

— Quelqu’un a tué le temps, tout a été effacé comme si rien n’avait existé ! C’est une abomination ! Je me demande plutôt pourquoi ça ne te met pas dans le même état que moi.

— Heu… Sans doute parce que je suis moins sensible que toi sur le sujet des Anomalies.

— Mouais, c’est pas faux.

— Par contre, je ne comprends pas pourquoi il n’est pas remonté plus loin dans le temps. Pourquoi n’est-il pas revenu juste avant ma trahison pour me tuer et utiliser le Moutardier comme il comptait le faire à l’origine.

— Peut-être que c’était son plan mais que quelque chose a mal tourné. Peut-être qu’il ne sait pas bien se servir du Timekiller. Peut-être qu’il y a autre chose dont nous n’avons pas conscience. En tout cas, il a quand même essayé de te tuer.

— Ouais, sa haine viscérale de moi semble être une constante. Ce mec sera mort pour son obsession. D’ailleurs, quand on y réfléchit. A-t-on vraiment besoin de partir à sa poursuite vu qu’il finira mort chez moi.

— Ton raisonnement est erroné. Premièrement, peut-être que Vince n’est pas revenu à la bonne époque à cause de nous. Qui sait ce que nous avons pu faire pour perturber ses plans. Si nous n’agissons pas, peut-être qu’il réussira son coup. Deuxièmement, tout ceci ne serait pas un vrai problème s’il s’agissait d’un simple voyage dans le temps. Hop, il partirait dans le passé, créerait sa nouvelle ligne temporelle pendant que nous continuerions notre petite vie tranquille sur notre propre ligne temporelle. Ce serait abominable mais encore tolérable.

— Je ne suis pas sûr de tout suivre mais continue.

— Là, ce que Vince va faire, c’est tuer le temps. Il va effacer notre ligne temporelle pour ne laisser que la nouvelle. Tout ce qui s’est passé entre le moment où il va utiliser le Timekiller et le moment où il va retourner dans le passé n’aura jamais existé. La conversation que nous sommes en train d’avoir n’aura jamais existé.

— Je ne suis pas sûr de comprendre, mais ça n’a pas l’air cool.

— Tout ce qu’il y a a comprendre, c’est que personne ne doit jamais utiliser le Timekiller !

— Ok.

Après un instant de réflexion, Jane ajouta :

— Mais si Vince a déjà utilisé le Timekiller, c’est que nous avons échoué à l’en empêcher. Pourquoi est-ce que nous y arriverions cette fois-ci ?

— Nos actions ne sont pas prédéterminées, nous ne sommes pas bloqués dans une boucle temporelle. Qui sait de quelle manière ça a été initié ? Par exemple, au tout début, Vince n’a pas pu visiter ta maison vu qu’il n’avait pas encore effacé le temps pour la première fois. Donc tout a dû se passer différemment et subséquemment pour tous les retours arrières suivants s’il y en a eu. Si ça se trouve, nous ne sommes qu’à son deuxième essai. Tout ça pour dire que rien n’est écrit et tout va dépendre de nos actions. Nous devons juste faire de notre mieux.

— En fait, ce que tu veux me dire, c’est qu’il faut arrêter de se poser des question et agir.

— C’est ça.

— Tu sais, ça me convient à moi, je suis une femme d’action je te rappelle. Mais j’ai quand même une dernière question à te poser : comment est-ce que tu sais comment fonctionne le temps et tout ce merdier.

Newton ouvrit la bouche pour répondre, mais rien ne sortit. Après un peu de réflexion et d’hésitation, il répondit simplement :

— Je le sais, c’est tout.

— Ok…

La discussion étant close, ils se dirigèrent vers la cour pour rejoindre le Capitaine et les hommes qu’il avait dû rassembler.

— Au fait, désolé pour ta maison, glissa le Shérif en marchant.

— Pas grave, de toute façon, je ne l’ai jamais aimée. Vivre dans cette maison, c’était un peu comme vivre dans un cercueil. Il n’y a que l’aventure qui me fait sentir vivante.

— Je me demande quand même comment Vince est mort. Tu avais piégé ta baraque avec des explosif ou quoi ? Plaisanta-t-il.

— Nan, mais maintenant que tu le dis, je ne sais pas comment je n’en ai pas eu l’idée avant.

Newton secoua la tête d’incrédulité en laissant échapper un petit rire signifiant qu’il n’en croyait pas ses oreilles. Jane sourit également, elle savait qu’il aimait ce côté un peu fou d’elle. Les opposés s’attirent parfois… Pour poursuivre sur la taquinerie, Jane reprit :

— Je croyais qu’il fallait arrêter de se poser des questions. De toute façon, si le Timekiller est à nouveau utilisé, rien de tout cela ne sera arrivé, donc on s’en fout, non ?

— Tu as raison, chaque chose en son temps. Je m’en soucierai après avoir empêché Vince d’utiliser le Timekiller.

Dix minutes plus tard, Gravity Jane, Günther, Issac Newton et cinq soldats sortirent de Fort Quantique en direction des Ruines à l’Ouest. Vince l’Apothicalypse ayant fait un détour par le Nord pour brouiller les pistes, ils arriveraient sans doute à le rattraper. Avec de la chance, ils pourraient même le devancer !

Malgré tout, Jane ressentait une certaine angoisse, son cerveau n’ayant pu s’empêcher d’évaluer certains risques. S’ils échouaient totalement et que Vince effaçait le temps, il pourrait très bien retourner à l’époque de sa trahison. Connaissant le personnage, il voudrait exercer une vengeance particulièrement sanglante. Sans doute utiliserait-il le Moutardier sur elle puisque tout était venu de là, cela paraissait logique.

Cette arme était une abomination. Autant toutes ces histoires temporelles étaient bien trop abstraites pour lui faire ressentir des émotions, autant l’idée de mourir étouffée en se décomposant dans ce gaz l’effrayait au plus au point. Les effets de cette arme étaient bien trop réels, elle en avait été la première témoin. Elle devait arrêter Vince pour se sauver elle-même dans le passé !

The tale of a pirate woman

Un doublon, deux doublons, trois doublons…

Louis de Montvert, dit « le Fortuné », adorait compter des doublons dans sa tête pour s’endormir. Ainsi, le sourire aux lèvres, son esprit partait naviguer sur les mers du songe. De quel glorieux acte de piraterie allait-il rêver ? Peut-être débusquerait-il un trésor fabuleux perdu quelques siècles plus tôt durant les Conquêtes Sanglantes. Ou bien narguerait-il l’impuissant Commodor William Tails qui échouait lamentablement à l’attraper depuis des mois.

Hélas, ce fut une silhouette plus sinistre qui se manifesta. Le rêve virait au cauchemar tandis que les traits se précisaient. Cette crinière rousse artificielle, ce rictus moqueur insupportable, cette outrecuidance insolente, combien honnissait-il sa rivale éternelle ! Toute la chance qu’il avait lui était débitée en tourments délivrés par cette sorcière. Mais un jour il l’aurait ! Oh oui, il l’aurait.

— Aïe, bordel de crevure de poulpe anémié !

Louis de Montvert se redressa en sursaut, foudroyant du regard la tapageuse.

— Oups !

La mâchoire crispée de rage, il attrapa son sabre avant de vociférer après l’intruse.

— Scarlett Lionhead ! Espèce d’excrément de concombre de mer !

L’intéressée ne demanda pas son reste et sortit en courant de la cabine. Le Capitaine se lança à ses trousses en beuglant toutes les insultes du monde connu pour réveiller son équipage. La pagaille nocturne qui en résulta profita momentanément à son ennemie. Elle traversa aisément le pont en repoussant les mousses confus qui grouillaient inefficacement.

— Attrapez-la bande d’éponges imperméables !

Les pirates se mirent à faire preuve d’un peu plus de cohérence. La plupart finirent par repérer l’intruse et commencèrent à l’acculer. Toutefois, Scarlett faisait honneur à son nom en se battant comme une lionne. Combien de matelots trancherait-elle avant sa défaite inéluctable ? Louis de Montvert n’avait pas envie de le découvrir et chercha à limiter les dégâts.

— Reculez bande de mollusques avariés, ça ne devrait plus tarder maintenant !

— Qu’est-ce qui ne devrait plus… tenta de s’enquérir l’insolent rousse.

Elle s’écroula avant la fin de sa question. Louis s’accroupit sur son corps pour récupérer le coffret qu’elle avait dérobé tantôt. Il avait pris soin de piéger cette cassette avec un lance-fléchettes soporifiques. La voleuse avait dû se faire piquer en tentant de l’ouvrir provoquant ainsi l’exclamation qui l’avait réveillé. Quelle insolence de tenter de crocheter le coffret dans sa cabine tandis qu’il dormait à côté ! Mais son impertinente veine avait fini par tourner au profit du Fortuné. Lui qui avait rêvé de mettre son ennemie à genoux, il ne pensait pas se voir exaucé si tôt.

— Préparez-la pour l’exécution !

Une heure plus tard, on lança un seau d’eau à la tête de Scarlett. Elle se réveilla en sursaut pour découvrir qu’on avait pris soin de lui lier les mains et de l’enchaîner à un boulet.

— Mortemoule ! Que s’est-il passé ?

— C’est ce qui finit par arriver quand on me vole trop dans les plumes.

— Ah ah ah ! Tu veux parler de ton duvet d’oisillon ?

Même attachée et sur le point de se faire exécuter, elle trouvait encore le moyen de fanfaronner. On verrait bien qui rirait le dernier.

— Tu ne vas plus chanter longtemps mon petit canari ! Mais dis-moi, avant de mourir, comment as-tu pu croire que tu pouvais débarquer sur mon navire en pleine nuit pour me dérober mes plus précieux joyaux ?

— Oh, je ne sais pas. Ça faisait trop longtemps que je ne t’avais pas embêté mon gros bébé phoque des îles. Je me suis dit que j’allais te rendre une petite visite de courtoisie.

— Ah ! En tout cas, c’est gentil d’être venue avec un cadeau.

— Un cadeau ?

— Oui, je ne pouvais rêver plus agréable présent que de te voir mourir cette nuit.

— Que veux-tu ? Ma générosité est légendaire.

Comment ne pas éclater de rire devant une telle ironie. Scarlett était réputée pour nombre de choses, mais certainement pas pour sa générosité. Elle rivalisait d’égoïsme, de cruauté et de sauvagerie avec les plus sinistres pirates. Il fallait au moins ça à une femme pour réussir à être Capitaine de navire.

— Assez rigolé ! Scarlett Lionhead dite « L’Increvable », l’heure est venue de crever. Toutefois, comme tout pirate, je suis épris de liberté et grand mal m’en prendrait de ne pas l’offrir aux autres. Tu as donc le choix : soit tu prends ce boulet et tu sautes à l’eau comme une grande fille, soit on te pousse.

— Cette alternative manque un peu de fantaisie. Comme je n’ai pas envie de voir mon corps de déesse souillé par vos appendices de marsouins gangrénés, j’opte pour la première option.

Ce disant, elle se leva en prenant le boulet dans ses bras et se dirigea vers la coupée sans une seconde d’hésitation. C’était trop facile, Louis ne pouvait pas la laisser partir en ayant le dernier mot. Il l’interrompit juste avant de la voir sauter.

— Une seconde l’Increvable ! Je voudrais être sûr de ne pas rater mon coup…

Il sortit son pistolet et le pointa sur la tête de Scarlett.

— Adieu, mon petit oursin venimeux. Tu feras un bisou de ma part à Davy Jones.

Puis il tira. Le corps bascula dans le vide avant de couler à pic. Ainsi s’achevait la légende de Scarlett Lionhead dite « L’increvable ».

Quelques heures plus tard, à bord du navire Bloody Sunset, le Lieutenant Matthew Lark était rassuré de distinguer la côte de l’Île au Perroquet. Il n’avait pas fait d’erreur de navigation et il serait à l’heure pour le rendez-vous. Ce fut ce moment que le Maître d’équipage Jack Turdew choisit pour l’aborder.

— Dites, mon Lieutenant, les matelots et moi, on se posait comme qui dirait un interrogatoire innocent.

Matt se retourna pour étudier suspicieusement son interlocuteur avant de se rappeler qu’il ne fallait pas se formaliser devant le verbiage de Jack. Il avait tendance à employer les mauvais mots au bon endroit. Cependant, à force d’habitude, il devenait parfaitement compréhensible.

— J’écoute.

— Est-ce que, par inadvertance, vous auriez déjà éprouvé le plaisir de devenir Capitaine ?

— Oui, j’y ai déjà pensé.

— Et que diriez-vous de devenir Capitaine du Bloody Sunset ?

Il n’aimait pas la tournure de la conversation.

— Ce navire a déjà un Capitaine, c’est Scarlett Lionhead, au cas où vous l’auriez oublié !

— Bien sûr, bien sûr. On se disait juste que, dans l’hypoténuse où elle viendrait à mourir, alors ce serait vous le Capitaine, mon Lieutenant. Et pour ne rien vous mâcher, les matelots et moi, on se sentirait vachement mieux digérés sous le commandement d’un homme.

S’il fallait avoir cette conversation maintenant, autant aller jusqu’au bout.

— Très bien, que suggérez-vous ?

— Eh bien, comme Scarlett est parallèlement déjà morte ou qu’elle le sera sciemment si on ne la récupère pas, le mieux serait peut-être de ne pas aller au rendez-nous. Si vous louvoyez ce que je veux dire…

Matt voyait très bien ce qu’il suggérait. Il ne lui répondit pas immédiatement, s’adressant d’abord à l’équipage.

— Faites tomber les voiles, bande de bulots dégénérés, on mouille ici !

Tandis que le maître voilier prenait le relais pour beugler des ordres sur les grouillots, le Lieutenant emmena Jack vers le gaillard avant. Là-bas, ils purent se pencher pour observer l’ancre tomber dans l’eau et définitivement stopper le navire. Alors seulement, il consentit à reprendre la conversation.

— Savez-vous pourquoi Scarlett Lionhead est surnommée « L’Increvable » ?

— Parce que personne n’a réussi à la faire pourrir ?

— Personne n’a jamais réussi parce que personne ne peut la tuer ! Non parce qu’elle est talentueuse au-delà de toute fantaisie légendaire, mais parce qu’elle est maudite !

— Maudite ? Je croyais que c’était des falaises.

— Oh non, ce ne sont pas des fadaises. Je ne croirai Scarlett morte que lorsque je verrai son corps réduit en cendres et dispersé aux quatre vents. Et même à ce moment-là, je me méfierai encore. Après, si vous avez envie de vous mettre à dos une pirate immortelle, sanguinaire et rancunière, c’est votre choix. Soyez juste certain qu’elle vous retrouvera un jour et que ce sera extrêmement désagréable.

Jack se défendit.

— Tout ceci n’était vraiment qu’une hypoténuse. On ne faisait que parlementer.

— Vous êtes un bon Maître d’équipage Jack, si vous regardez ce lever de soleil avec moi en la bouclant, j’oublierai peut-être votre proposition de mutinerie et n’en parlerai pas à Scarlett.

Le concerné ne se risqua pas à rétorquer, préférant un sage silence. Ainsi les deux hommes tournèrent la tête vers l’horizon rosé. Même si on l’avait déjà vu un millier de fois, le spectacle de l’astre émergeant des eaux paisibles restait d’une beauté incomparable.

Quelques minutes plus tard, le charme se dissipa. Matthew s’adressa alors à l’équipage :

— Assez paressé les homards du dimanche, relevez-moi cette ancre !

Tandis que les matelots s’attelaient à l’effort sur le cabestan, Jack se sentit à nouveau en droit de parler.

— Je ne comprends pas, n’étions-nous pas censés récupérer la Capitaine Scarlett à la pesée du soleil ? Pourquoi nous avoir fait humidifier ici ?

— Vous trouverez la réponse à votre question en regardant par ici.

Matt se pencha alors prudemment par-dessus le bastingage. Le Maître d’équipage l’imita sans vraiment trop savoir ce qu’il devait observer à part l’ancre qui remontait.

— Que mille sangsues me bouffent la fesse droite !

Une crinière rousse venait d’apparaître à la surface, bientôt suivie par le corps entier de Scarlett. Elle s’accrochait tant bien que mal à l’ancre en crachant laborieusement l’eau de ses poumons. Arrivée en haut, elle tenta de recomposer un visage assuré et triomphant avant de s’adresser à son Lieutenant.

— Monsieur Lark, si vous vouliez bien me prêter votre main et me libérer de ce boulet, vous seriez le phénix des cachalots arctiques.

Matthew ne se fit pas davantage prier et hissa sa Capitaine avant de la libérer de ses entraves, ce qui donna le temps à l’équipage de venir s’agglutiner. Tout comme le Lieutenant, sans doute étaient-ils curieux de connaître le résultat de cette excursion.

Ignorant l’amas de curieux, elle fendit à travers la foule pour rejoindre sa cabine sans un mot. Elle en ressortit quelques secondes plus tard en époussetant un tricorne qu’elle ajusta sur sa tête. Alors seulement poussa-t-elle un soupir de satisfaction.

— Ah ! Ça fait du bien d’être de retour à la maison.

N’y tenant plus, le Maître d’équipage interpella Scarlett. Matt hésitait encore à le dénoncer. Même si l’histoire de la malédiction l’avait un peu refroidi, il avait toujours les dents longues.

— Dites, Capitaine, qu’est-ce que vous avez ramené de votre excavation ? Un trésor j’espère, parce que les matelots et moi, ça fait longtemps qu’on s’est pas pris un doublon sous la dent.

Les matelots approuvèrent avec conviction et on ne pouvait pas leur donner tort. Les dernières excursions n’avaient pas été des plus rentables. Si la Capitaine ne leur donnait pas quelque chose bientôt, la mutinerie latente deviendrait inéluctable.

— Si tu veux, je peux te mettre du plomb dans les dents, ça te donnera quelque chose à mâcher. Et maintenant tu fermes ton claque-moule !

Impossible de rater la rancœur qui se dessina sur le visage de Jack. Cette histoire allait vraiment mal tourner. Scarlett, ignorant les signes ou n’en ayant cure, sortit de ses vêtements un petit étui qu’elle ouvrit pour en extraire un parchemin.

— Pendant que vous vous doriez la pilule en lézardant sur mon pont, voici ce que je vous ai ramené !

Ce disant, elle agita le parchemin pour le mettre en valeur. Jack n’osa pas parler, mais les autres matelots y allèrent de leurs commentaires.

— C’est quoi ? Un trésor ?

— Encore mieux : c’est une carte !

— Une carte c’est mieux qu’un trésor ?

— Une carte, c’est un peu comme un gros trésor qu’on a pas encore. Et un gros trésor, c’est mieux qu’un simple trésor, on est d’accord.

— En fait, on préférerait peut-être un petit trésor qu’on aurait déjà plutôt qu’un gros qu’on a toujours pas.

— Bon, c’est fini de jouer les miséreux bande d’huîtres ingrates ? Je me déchire la savonnette pour vous rapporter une carte au trésor et vous venez encore me baver sur le bulbe ? Je vais vous en donner moi des raisons de geindre !

Pour accompagner ses menaces, elle attrapa le pistolet à la ceinture de son Lieutenant et commença à viser au hasard vers son équipage.

— Maintenant, vous avez trois secondes pour regagner vos postes bande de blattes maritimes. On va aller le chercher ce trésor de mes deux tentacules ! Monsieur Lark !

Scarlett avait hurlé son nom même s’il était juste à côté.

— Oui, Capitaine !

Elle lui rendit son pistolet et lui tendit la carte.

— Cap sur la croix rouge et en avant toute ! Moi, je vais me rafraîchir dans ma cabine, veillez à ce qu’on ne me dérange pas ! J’ai tellement pris l’eau de mer que j’ai l’impression d’être du wakamé…

— À vos ordres, Capitaine !

Après un peu plus de deux jours de voyage sans incident, le Bloody Sunset atteignit sa destination. Scarlett fit mouiller le navire dans une crique avant de faire apprêter une barque. L’équipage montrait une certaine impatience à l’approche du trésor promis tandis que leur Capitaine embarquait sur l’esquif.

— Monsieur Lark, venez avec moi. Les autres moules, restez ici et comptez les escargots de mer !

Le Lieutenant n’avait pas pour habitude de contester les ordres de sa Capitaine, mais il sentait que c’était la provocation de trop envers l’équipage. Il aurait préféré rester à bord pour garder les choses sous contrôle comme il le faisait à l’accoutumée.

— Capitaine, je ne sais pas si…

— Monsieur Lark, ne me forcez pas à me répéter !

Matt obéit à contrecœur, tout ceci allait mal finir. Il lui suffisait de regarder le visage du Maître d’équipage pour en être certain. Jack n’avait rien dit mais les mots étaient inutiles. Il n’avait plus qu’à prier pour que le trésor soit assez gros pour éviter la mutinerie, en espérant que la Capitaine ne les menait pas encore dans une impasse. Elle cherchait quelque chose, c’était indéniable, mais sa motivation ne semblait pas alimentée par la cupidité.

Plutôt que d’accoster sur la plage, Scarlett lui ordonna de ramer vers une falaise rocheuse. Peu après, ils atteignirent l’entrée d’une grotte partiellement immergée et s’engagèrent à l’intérieur. Il fallait vraiment en avoir connaissance pour la trouver. L’ambiance calme et intimiste du souterrain poussa Matt aux confidences.

— Si vous me permettez, Capitaine, je pense que l’un de nous deux aurait dû rester à bord du navire comme on fait d’habitude. Le risque de mutinerie est réel !

— Je sais, Monsieur Lark, mais les circonstances sont exceptionnelles. Je tenais à ce que vous seul m’accompagniez et ce pour plusieurs raisons, la première étant que vous êtes le seul à qui je fais confiance parmi cet équipage d’oursins atrophiés.

— Je me doutais un peu que vous me faisiez confiance, mais pas à ce point-là.

— Si, et croyez bien que c’est un exploit pour moi de faire confiance à un homme. C’est pour cette raison que je vais vous révéler un secret.

Elle temporisa son annonce, cherchant en elle-même les ressources pour se confier. Les moments où elle laissait tomber le masque de la Capitaine sanguinaire étaient rares, mais Matt avait déjà aperçu la personne humaine qui se cachait derrière.

— Vous savez que je suis maudite et que cette malédiction me rend immortelle.

— Oui.

— Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’en contrepartie je ne peux pas aller sur la terre ferme.

Matt prit le temps d’assimiler l’information.

— Ça explique pas mal de choses maintenant que vous le dites, notamment pourquoi c’était toujours vous qui restiez sur le bateau pendant les missions sur la terre ferme.

— J’ai un autre secret à vous avouer : nous ne sommes pas ici pour récupérer un trésor.

— C’est ce que je craignais… Pourquoi sommes-nous là alors ?

— Vous allez voir, arrêtez la barque ici.

Matt s’exécuta, attendant de voir enfin de quoi il en retournait. Scarlett se mit debout et, après avoir attentivement examiné l’eau sombre, y jeta nerveusement un coquillage qu’elle avait amené. Il ne fallut pas attendre longtemps pour voir des remous se dessiner à la surface. L’inquiétude de Matt se transforma en panique lorsque d’énormes tentacules à ventouses sortirent de l’eau et qu’une gigantesque tête de poulpe borgne émergea. Le paroxysme fut atteint lorsque des mots difficilement articulés sortirent du bec cauchemardesque.

— Qui ose me déranger ?

Le Lieutenant aurait bien été incapable de répondre, mais il en fallait visiblement plus pour impressionner la Capitaine.

— C’est moi, Scarlett Lionhead l’Increvable. Êtes-vous le grand Poulpe Venimeux, Gardien des Malédictions ?

— Quel titre pompeux, vous pouvez m’appeler Marcus, je ne verse pas dans le cérémonieux. Laissez-moi deviner, vous venez au sujet d’une malédiction ?

— C’est exact !

— Ben tiens, le contraire m’aurait étonné. Je rêve du jour où on me rendra juste une visite de courtoisie.

Le verbiage familier et le ton désinvolte portaient Matt à se détendre un peu, même si la créature pouvait toujours fracasser la barque en un mouvement de tentacule. Marcus poursuivit.

— Autant vous le dire tout de suite, il n’est pas dans mes pouvoirs de lever une malédiction.

— Ah merde, c’est-à-dire que je nourrissais un certain espoir…

— Par contre, je peux vous proposer de modifier une malédiction.

— Comment ça ?

— Ben par exemple, votre malédiction vous empêche de marcher sur la terre ferme, n’est-ce pas ? Eh bien, je peux vous échanger cette contrainte contre une autre.

— D’accord, mais bon, il ne faudrait pas que ce soit plus pourri…

— Faites-moi confiance, je suis un poulpe sympa. Juré craché, vous ne le regretterez pas.

Pour appuyer son propos, il cracha un jet d’encre dans l’eau. Il fallait avouer que c’était plutôt convaincant. Scarlett se tourna vers Matt qui ne sut répondre autrement qu’en haussant les épaules. Si elle voulait absolument remarcher sur la terre ferme, c’était sans doute l’occasion ou jamais.

— Très bien, j’accepte.

Le grand Poulpe Venimeux claqua alors quatre fois du bec avant de tortiller ses tentacules dans une danse obscène accompagnant des incantations caverneuses inénarrables. Ce fut court, mais intense.

— Voilà, vous pouvez à nouveau marcher sur la terre ferme. En échange, vous serez obligée d’être altruiste.

— Je… Quoi ! Altruiste ! Nan mais ici Scarlett, j’appelle la mer. Je suis pirate ! L’altruisme est plutôt incompatible avec mon mode de vie.

Marcus resta impassible face à la protestation.

— Je crois que le mot que vous cherchez est « merci » !

Scarlett, se rappelant sans doute avoir affaire à un poulpe géant qui pouvait les tuer en un clin d’œil radoucit son ton.

— Ouais… Merci…

— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai de la glandouille à rattraper.

— Heu… Une dernière petite chose si ce n’est pas trop demander. Vous n’auriez pas un petit trésor qui traîne sous le coude… le tentacule ? Ça fait quand même vachement longtemps que j’ai pas payé mon équipage, les pauvres.

— Nan mais pourquoi pas cent doublons et des moules frites ?

— Ah ben vous m’avez rendue altruiste alors maintenant il faut assumer !

— Je vois qu’on s’accommode rapidement de sa nouvelle situation…

Matt sentit quelque chose bouger sous la barque. Il s’attendait à moitié à se faire aspirer au fond de l’eau mais en lieu et place, un tentacule émergea pour leur délivrer un petit coffret.

— Maintenant foutez-moi le camp !

— Merci ! Vous êtes vraiment le poulpe le plus sympa des douze mers.

— C’est ça, c’est ça…

Tandis que Marcus replongeait vaquer à son inactivité aquatique, Matt et Scarlett ressortirent de la caverne par là où ils étaient rentrés. De retour dans la crique, ils découvrirent que le Bloody Sunset avait mis les voiles. Les craintes de Matt s’étaient finalement concrétisées. L’équipage, sans doute sous la coupe de Jack, s’était mutiné et les avait abandonnés.

À défaut de bateau, ils accostèrent sur la plage où la Capitaine se jeta voracement sur le sol. Illuminée de bonheur, elle roula dans le sable avant de s’étaler sur le dos, un sourire immense dirigé vers le ciel.

— Loin de moi l’idée de vouloir troubler votre bonheur, Capitaine, mais qu’allons-nous faire maintenant ?

— Ne voulez-vous pas me laisser un peu profiter du sol, ça fait des années que je ne me suis pas roulée par terre. Et puis, quel est le problème ? Nous avons une plage entière pour nous prélasser et un trésor à nos côtés.

— Certes, mais nous n’avons plus de navire.

— C’était prévisible…

— Et vous l’aviez prévu ?

— Évidemment, je suis Capitaine, c’est mon boulot d’avoir toujours trois brasses d’avance. Croyez-moi, vous êtes bien mieux ici que là-bas.

Elle indiqua l’horizon où l’on pouvait voir le Bloody Sunset rentrer en contact avec un autre navire. On pouvait entendre le tonnerre des coups de canon jusqu’ici.

— Ne vous en faites pas, Monsieur Lark, l’aventure viendra nous chercher bien assez vite.

Dura lex, sed lex ! Partie 2

— Pull !

Le pigeon d’argile s’envola. Gravity Jane visa en compensant instinctivement le vent latéral et le mouvement de la cible. Pan ! Elle ne regarda même pas le disque exploser, elle courait déjà vers le poste de tir suivant en sautant une barrière sur le chemin.

— Pull !

Le deuxième pigeon fila sous un autre angle. Elle n’eut guère plus de mal à le viser. Pan ! En plein dans le mille ! Mais ce n’était pas fini ! Elle se remit immédiatement à courir vers le troisième emplacement, réalisant une roulade cette fois-ci.

— Pull !

Son corps entier s’ajusta pour le tir sans l’intervention de son cerveau. Pan ! Beaucoup trop facile ! Elle revint en marchant vers le lanceur manipulé par Gunther. Il restait bien impassible devant la performance de Gravity Jane. Peut-être fallait-il augmenter un peu la difficulté.

— Et si on en lançait trois en même temps ?

— Wuuu…

— T’as raison, trois c’est pour les mous du coude. Lançons-en quatre et je vais courir latéralement en même temps.

Elle aimait se lancer des petits défis pour varier les plaisirs, sinon elle s’ennuyait. Elle se concentra un peu car ce qu’elle s’apprêtait à faire n’était pas si évident que ça. Après deux respirations contrôlées, elle commença à courir.

— Pull ! Pull ! Pull ! Pull !

Les pigeons d’argile s’envolèrent à la suite. Jane visualisait parfaitement les trajectoires, elle savait où tirer et à quel moment, même en plein course. Il s’agissait vraiment d’un talent inné. Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Quatre tirs, quatre touches. Elle était vraiment une tireuse née. Quelle tristesse de ne pas pouvoir utiliser son talent avec des flingues un peu plus élaborés. Son Gravity Killer lui manquait cruellement.

Avec ce flingue, elle se sentait comme une artiste, elle pouvait repousser les limites de sa créativité et de son imagination. C’était assurément plus stimulant que de tirer du plomb en ligne droite en compensant les légères déviations. À très longue distance, il commençait à y avoir du défi, mais cela ne l’amusait que moyennement. Elle n’avait pas l’âme d’une tireuse d’élite. Elle préférait être au cœur de l’action là où ça bougeait dans tous les sens.

Hélas, elle avait plus ou moins abandonné cette vie après cette sale histoire avec Vince l’Apothicalypse. Depuis, elle avait promis au Shérif de se tenir à carreau et de ne plus utiliser de flingue créant des Anomalies. C’était probablement plus sage, mais terriblement ennuyeux. Elle revint vers Gunther en soupirant. Il la regardait toujours avec son air impassible.

— Toi aussi tu trouves ça chiant les armes normales ?

— Wuuu !

— On est d’accord… Tiens, on n’a plus de pigeons, il va falloir en refabriquer.

Sa vie rangée avait eu pour effet de lui faire découvrir d’autres activités, comme le travail de l’argile. Au départ, il s’agissait uniquement de créer des cibles d’entraînement, mais elle avoue honteusement avoir tenté de créer des pots et même des sculptures rudimentaires. Pire, elle en avait retiré un certain plaisir. Si on lui avait dit ça un jour… Elle soupira de nouveau se demandant comme souvent pourquoi elle avait accepté de se ranger. Une partie de la réponse tenait probablement dans le fait qu’elle avait un faible pour Issac Newton.

— Quand on parle du loup…

— Waaa !

— C’est une expression Gunther !

— Wuuu ?

— V’là le Shérif Newton qui s’amène.

— Wuuu !

Ce n’était pas dans les habitudes du Shérif de faire des visites de courtoisie surprises. Il devait se passer quelque chose. À cette idée, Gravity Jane ressentit un petit frisson d’excitation, signe que l’action lui manquait. Elle se dirigea à sa rencontre, suivie par Gunther.

— Holà, Isaac! Je ne t’attendais pas aujourd’hui. J’espère que c’est le vent de l’action qui t’amène.

Newton jeta un œil inquiet à la carabine qu’elle portait avant de répondre.

— Je ne sais pas encore. Est-ce qu’on peut en discuter à l’intérieur ?

— Bien sûr !

Sur ces mots, elle l’invita à entrer en le précédant. Quelque chose semblait le préoccuper. Bien sûr, le Shérif n’était pas le plus gai luron de l’Ouest, toujours rigide comme la loi qu’il défendait, mais elle voyait tout de même quand ça n’allait pas. Elle rangea sa carabine, ce qui parut soulager un peu son invité. Il avait peur qu’elle lui tirât dessus ou quoi ? L’atmosphère avait vraiment besoin d’être détendue, et pour cela…

— Tu veux du thé ?

— Gravity Jane qui m’offre du thé, les temps ont bien changé !

— Et encore, ce n’est pas le pire, si tu voyait mes pots de terre cuite…

Il sourit avant de changer de sujet.

— Je vois que tu as définitivement adopté Gunther. C’est plutôt original d’apprivoiser un coyote.

— Je suis une femme originale. Quant à savoir qui a adopté qui… Qu’en penses-tu Gunther ?

Le coyote répondit du tac au tac.

— Wuuu !

— Ouais, c’est bien ce qu’il me semblait.

Newton leva un sourcil.

— Il a dit quoi ?

— Aucune idée. Mais je pense qu’il t’aime bien. Sinon pour ce thé, tu veux quel parfum ?

— N’importe.

— Je vais essayer d’en trouver, mais je crois que je n’ai plus ce parfum.

Ainsi s’éclipsa-t-elle dans la cuisine. Elle avait toujours une bouilloire qui restait au chaud ce qui rendait la préparation du thé assez rapide. Tandis qu’elle attrapait des tasses, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre qui donnait à l’arrière de la maison. Elle avait cru voir quelque chose bouger, aussi observa-t-elle l’environnement pendant quelques secondes. Ce n’était sûrement rien. Pourtant, son instinct la titillait.

Elle jeta un dernier coup d’œil suspicieux avant de s’attaquer à ses boîtes de thé. Le Monsieur du salon, il voulait du n’importe. Elle n’en avait pas de ça ! Qu’allait-elle donc prendre ? Elle parcourut les options disponibles en se tapotant le menton. Que d’indécision ! Finalement, son choix s’arrêta sur un petit thé vert à la menthe. Et s’il n’était pas content, tant pis pour lui.

Quelques instants plus tard, elle revint dans le salon avec un petit plateau contenant la théière, deux tasses et des petits gâteaux. On aurait dit un goûter de vieille franglaise. C’était à se faire peur. Quand elle arriva, le Shérif regardait suspicieusement par la fenêtre, il se retourna pour analyser brièvement le plateau.

— Pas de sucre ?

Jane lui répondit par un regard extra noir, ce qui convainquit Newton d’aller le chercher lui-même sans faire d’autre commentaire. Pendant ce temps là, elle commença le service. À son retour, ils purent s’installer confortablement en sirotant paisiblement. L’inaction n’était parfois pas si désagréable.

— On n’est pas bien là ?

Le Shérif approuva d’un hochement de tête. Jane poursuivit.

— Bon, et si tu me disais ce qui t’amène. Ça avait l’air sérieux.

Effectivement, il prit son air le plus grave avant de répondre.

— Le Gravity Gun.

Gravity Jane ne s’attendait vraiment pas à cela. Pourquoi venait-il lui parler de son flingue fétiche ? Elle hasarda.

— Tu veux me le rendre ?

— Quoi ? Non !

— Dommage j’aurais essayé.

— J’en conclus que ce n’est pas toi qui l’a.

Qu’est-ce qu’il racontait l’asticot ?

— Tu crois vraiment que si j’avais mon Gravity Gun, je serais ici à me faire chier avec une carabine à plomb ? Je te rappelle que tu me l’as confisqué.

La mine du Shérif s’assombrit.

— Dans ce cas, j’ai une mauvaise nouvelle. Quelqu’un d’autre a récupéré ton flingue.

— Quoi ? Qui ? Comment ?

— Plus tôt dans la journée, j’ai découvert une Anomalie gravitationnelle. J’en ai vu assez pour être sûr qu’elle a été créée par le Gravity Killer, et je cherche le coupable.

— Et c’est à moi que tu as pensé en premier ? La confiance règne !

— Désolé si je fais une association entre le Gravity Gun et Gravity Jane. J’essaie d’oublier, mais ce n’est pas facile.

Jane laissa échapper un sourire en coin.

— C’est vrai que je t’en ai fait baver à l’époque… On va considérer qu’on est quittes maintenant. Tu as d’autres pistes à part moi ?

— J’ai chargé Kelvin de contacter Fort Quantique, là où le Gravity Killer est censé être stocké. Je verrai ce qu’il en est en retournant au poste.

— Très bien, je t’accompagne.

Newton se passa la main sur le visage en marmonnant pour lui-même.

— Je me doutais que ça allait finir comme ça…

— Évidemment ! On parle de mon flingue là, tu crois pas que je vais rester les bras croisés ! Finis ton gâteau pendant que je vais me changer, et on y va.

Elle l’abandonna temporairement à son ronchonnement pour monter dans sa chambre à l’étage. Il lui fallait des vêtements un peu plus adaptés à l’aventure, surtout si elle partait pour plusieurs jours. Probablement allait-elle emporter ses colts, elle les préférait à la carabine. Tandis qu’elle bouclait sa ceinture et rangeait ses revolvers dans leurs holsters, elle entendit Gunther aboyer. Jane ressentit cette même sensation désagréable qu’elle avait eue dans la cuisine. Il se passait quelque chose…

Le suspense cessa immédiatement lorsque des tirs fusèrent. Et il ne s’agissait pas de quelques coups sporadiques, la maison subissait un véritable mitraillage incessant. Toutes les vitres de la façade volèrent en éclats et le bois encaissait difficilement le déluge de balles. À couvert, une arme à la main, Gravity Jane s’approcha précautionneusement de la fenêtre pour évaluer la situation.

Elle prit deux courtes respirations avant de tenter un coup d’œil fugace. Sa pupille se dilata de surprise. À nouveau à couvert, son cerveau analysa ce qu’elle avait vu. Une armée, il y avait une véritable armée là-dehors ! Qu’est-ce que c’était que ce bordel ? Elle retenta un deuxième coup d’œil, exposant sa tête moins d’une seconde. Quoi ! Si ses yeux ne lui jouaient pas de tour, elle venait bien d’apercevoir Vince l’Apothicalypse. Ce gars était censé croupir en prison.

Elle décida de ne pas prendre plus de risques et de se replier vers l’escalier. En bas des marches, elle vit Newton et train de ramper vers la porte de derrière pour échapper à la nuée de plomb qui assaillait la maison. Même si c’était peu glorieux, elle l’imita. Elle n’osa même pas jeter un œil en direction du salon qui devait désormais ressembler à un gruyère.

Une fois dehors, Gravity Jane fut rassurée de voir Gunther sain et sauf. Newton hurla pour couvrir le tonnerre des coups de feu.

— Tirons-nous d’ici !

Gravity Jane ne se fit pas prier, ils enfourchèrent le cheval du Shérif et partirent au galop dans la direction opposée au danger. Elle se retourna uniquement pour vérifier que Gunther était sur leurs talons. N’ayant pas envie de retomber sur l’armée de Vince, ils effectuèrent un généreux détour pour rejoindre New Town. Ce ne fut qu’une fois arrivés au poste qu’ils s’autorisèrent à souffler un peu. À l’intérieur, ils tombèrent sur Kelvin.

— Ah, Shérif ! Je vous attendais, j’ai des nouvelles… Tiens, salut Jane.

— Salut Kelvin, ça chauffe ?

— Pas plus que d’habitude, 310,15 degrés. Et toi ?

— On a failli se faire cramer les miches, mais sinon ça va.

Le Shérif coupa court aux civilités.

— Quelles sont les nouvelles, Kelvin ?

— Ah oui ! Je suis entré en contact avec Fort Quantique et figurez-vous que… Heu… Pourquoi il y a un coyote dans le bureau ?

— C’est rien, c’est juste Gunther. Qu’est-ce qu’ils ont dit au Fort ?

— Des flingues illégaux ont bien été volés, et vous devinerez jamais par qui.

Ce fut Gravity Jane qui répondit.

— Par Vince l’Apothicalypse.

— Ah merde, vous avez deviné. Comment vous saviez ?

— Il a transformé ma maison en gruyère et je le soupçonne d’avoir utilisé le One-Gun Army.

Newton fronça les sourcils.

— C’est le flingue qui crée des clones du tireur ? Effectivement, ça expliquerait l’armée qui nous est tombée dessus.

Kelvin s’enquit.

— Et du coup, vous l’avez arrêté ?

— Tu déconnes, on s’est carapatés oui !

— Je me disais aussi que je surestimais votre héroïsme.

— Dis-donc, Kelvin…

— « Donc ».

— …

— …

— Wuuu ?

Jane reprit la parole.

— Gunther demande quels flingues ont été volés ?

— Il a vraiment demandé ça ?

— Bien sûr que non, c’est moi qui demande…

— J’aurais trouvé ça classe de parler le coyote.

— Kelvin, les flingues !

— Ha oui ! Du coup, après inventaire, il manque bien le One-Gun Army et le Gravity Killer, ce qui explique l’Anomalie et l’attaque. Il manque également, le Bombardier et le Résonateur Blanc.

— Ben on est pas dans la merde…

— Par contre il y a un truc qui me chiffonne.

Que pouvait-il y avoir de plus inquiétant encore ?

— Fort Quantique rapporte que le vol a eu lieu il y a à peine une demi-heure. Vince n’a pas pu créer l’Anomalie et vous attaquer avec les flingues avant de les avoir volés, c’est physiquement impossible !

Le Shérif se raidit en entendant cette information. Il dégaina le Jugement de la Physique avec un mélange de révulsion et de froide détermination. Il n’avait plus affiché cette pose de va-t-en-guerre depuis sa croisade contre les Anomalies.

— Mesdames et Messieurs et Coyotes, nous sommes en présence d’une flagrante violation des lois de l’espace et du temps. C’est intolérable ! Les lois de la physique doivent être respectées ! Les hors-la-loi récidivistes ne méritent qu’une seule chose : un trou pour y enterrer leur carcasse. Qui veut m’accompagner pour rétablir la loi et l’ordre ?

Kelvin répondit à l’appel en bombant le torse.

— Vous pouvez compter sur moi, Shérif !

Même Gunther se sentit impliqué.

— Wuuu !

De l’action ? De l’aventure ? Il n’en fallait pas plus pour convaincre Gravity Jane.

— Moi aussi ! Mais c’est surtout pour récupérer mon flingue…

Alice arrive

Je sors les cotillons et je danse en rond enrobé dans du jambon. La relecture d’Alice est enfin finie. Mieux encore, j’ai commencé à envoyer le manuscrit à des éditeurs. C’est une grande première pour moi. Je ressens autant d’émotions qu’un oisillon décollant du nid et menaçant de s’écraser au sol. Quoiqu’il advienne, j’aurais écrit le livre que je voulais écrire et je suis plutôt content de moi.

Je tiendrais évidemment au courant des futurs développements en espérant le meilleur. Paix et félicité.

Dura lex, sed lex ! Partie 1

Dans l’Ouest Sauvage, durant la Ruée vers l’Or, un chariot cahotait paisiblement sur la route menant à la petite ville au nom très inspiré de New Town. À son bord, Jack et Joe ne montraient pas réellement d’empressement pour arriver à destination. Cela aurait pu paraître étrange, voire suspect, dans ce climat où tout le monde se précipitait pour accumuler le plus de richesses possible. Toutefois, ils n’étaient venus ni pour miner, ni pour orpailler. Non pas qu’ils n’aimaient pas l’or, bien au contraire, mais cette profession vous exposait à de nombreux risques désagréables. Comme par exemple, devenir la cible des bandits qui trouvaient moins éreintant de récolter le fruit du labeur d’autrui en vous collant une balle entre les omoplates avant de vous détrousser. Pas forcément dans cet ordre d’ailleurs.

Non, Jack et Joe avaient opté pour une carrière un peu moins dangereuse et un peu plus neutre, ils étaient minéralogistes. Évidemment, ils évaluaient la qualité de l’or, mais également son authenticité. À cette époque un peu folle, une nouvelle sorte de bandit avait fait son apparition : les Philosophes. Ces gredins trouvaient plus facile de transmuter des stocks de métaux moins nobles en or que de se fatiguer à le récolter. Dans un sens, ils avaient raison. Sauf que personne n’avait jamais réussi une transmutation parfaite et, même si pour un œil non averti la différence était indécelable, les propriétés de l’or transmuté variaient par rapport à l’original. Il fallait donc l’expertise de minéralogistes confirmés pour déceler les fraudes.

Pour résumer, ils avaient un travail raisonnablement bien payé et relativement peu exposé à la violence, ce qui ne les empêchait pas d’en être témoins, bien évidemment. Mais mieux valait en être témoin que victime. Ainsi donc avançaient-ils vers leur destination avec un esprit aussi tranquille que le rythme de leur chariot.

— Hey Jack, je connais une blague marrante !

— J’imagine que c’est mieux qu’une blague pas marrante…

— Qu’est-ce qu’un silicate ?

Jack jeta un coup d’œil suspicieux à Joe. Même s’il sentait le piège, il se hasarda à répondre.

— C’est un sel combinant la silice à d’autres oxydes métalliques ?

— Faux ! C’est un chat stupide ! Ha ha !

— Quoi ?

— En tout cas, ça prouve que t’es bien un minéralogiste.

— Comment ça ?

— Ben quand je t’ai dit silicate, tu as pensé au sel plutôt que de penser silly cat : chat stupide en franglois.

— Je ne maîtrise pas trop le franglois…

— Moi ça m’a fait rire en tout cas !

— Tant mieux pour toi, t’essayeras de la sortir au saloon pour te faire des amis.

Même s’ils étaient collègues, les deux compères n’avaient jamais réussi à bien communiquer, ce qui produisait souvent des dialogues de sourds. L’un s’en rendait plus compte que l’autre, sans pour autant réussir à y remédier. Jack hésitait sur la suite à donner à la conversation quand il découvrit une scène défiant son esprit cartésien.

— Hey Joe ! Regarde-moi ça !

— Qu’est-ce que…

— Comme tu dis.

— Mais j’ai encore rien dit.

— C’est bien ce que je dis.

— Comment tu peux dire la même chose que moi si je n’ai rien dit ?

— Bah, en ne disant rien non plus !

— Pour un gars qui ne dit rien, je t’entends beaucoup.

— Si j’avais pas besoin de tout t’expliquer, tu m’entendrais moins.

— Dis tout de suite que je suis un imbécile.

— En tout cas, tu n’as pas inventé la poudre à canon, ça c’est sûr !

— Répète-moi ça !

— Je croyais que tu ne voulais plus m’entendre.

— Je vais te réduire au silence, moi ! Tu vas voir !

— En attendant, je propose de déguerpir au plus vite et d’aller prévenir le shérif Newton.

— Tu veux dire le Shérif de New Town.

— Non, le Shérif Newton.

— De New Town.

— Mais tu comprends rien !

— C’est toi qui dis n’importe quoi !

À quelques kilomètres de ces échanges verbaux affligeants, dans la petite ville de New Town, le Shérif Newton affrontait deux bandits plutôt tenaces. John Veine et Teren Kill avaient déjà éliminé ses deux fidèles adjoints faisant de lui le dernier rempart de la loi et de l’ordre face au chaos et à l’anarchie.

John Veine arma sa Winchester et tira en direction du Shérif avec un « Bang ! » retentissant. Heureusement, le tonneau qui faisait office de planque de fortune arrêta la balle.

— À mon tour maintenant !

Le Shérif riposta en faisant tonner le canon de son arme. Le « Bang ! » meurtrier aurait pu achever sa cible déjà blessée si celle-ci n’avait pas audacieusement plongé à terre. Dans un rictus victorieux John Veine railla.

— Raté !

Newton n’avait pas dit son dernier mot.

— Tu oublies que j’ai un Volcanic, ça envoie beaucoup de plomb ces engins- !

Bang ! Bang ! Incapable de réagir après cette ultime esquive, John Veine succomba sous les coups de feu du Shérif qui ne cachait pas son contentement. Plus qu’un hors-la-loi et sa ville serait débarrassée de la vermine. Toutefois, il tempéra ses ardeurs et se retint de poursuivre l’offensive. Il était lui-même blessé et une attaque téméraire aurait pu signer son arrêt de mort. Teren Kill prit cela pour un aveu de faiblesse.

— Alors, Shérif, on est à bout de souffle ? Et si on finissait ça avec un bon vieux duel ?

Un duel ? Newton ne pouvait pas refuser, la loi l’imposait. Aussi quitta-t-il sa confortable planque pour se présenter au milieu de la rue. Même si ses chances de victoires s’annonçaient minces, il n’avait pas peur. Après tout, il était un duelliste confirmé comme tout bon Shérif qui se respectait.

— Tu es sûr de vouloir faire ça, Teren Kill ?

— Certain ! Je suis sûr que tu es à cours de munitions après tout ce que tu as craché, sinon tu aurais poursuivi ton offensive !

— Finement analysé…

Mais faux. Il lui restait une balle, une dernière et ultime balle. La vraie question était : restait-il aussi une balle à Teren Kill ? Quoiqu’il en fût, les jeux étaient faits, il ne restait qu’à découvrir le dénouement.

— Dégaine, Shérif !

Le hors-la-loi affichait un sourire triomphant, tellement convaincu de sa victoire imminente. Petit impertinent ! Bang ! La ville retint son souffle. Le rictus de Teren Kill se mua progressivement en grimace d’horreur tandis qu’il réalisait l’atrocité de la situation. Newton resta concentré, craignant une ultime fourberie.

Le bandit posa un genou à terre. Trouverait-il un dernier souffle de vigueur pour reste en vie, ou la bataille sanglante cesserait-elle ici ? Le suspense retenait tout le monde en haleine. Ce fut ce moment que choisit Kelvin pour entrer en trombe dans le saloon.

— Shérif Newton, une affaire importante requiert votre attention immédiate !

Tous les visages pivotèrent vers l’intrus qui se sentit subitement tout petit.

— Bordel, Kelvin ! Tu viens de briser toute l’intensité dramatique du moment !

— Ah, désolé… Où en est la partie ?

— On a presque fini. Si Willy tire autre chose qu’un pique, Teren Kill meurt et on gagne.

Tous les yeux de la salle suivirent dans un silence religieux la main qui se dirigea lentement vers la pioche. Chacun retenait son souffle. Une carte fut tirée puis ramenée lentement face cachée. Willy n’osa pas la retourner immédiatement, il redoutait le dénouement. Il avait à peu près trois chances sur quatre de perdre. Il voulait faire persister encore un moment l’illusion qu’il pouvait s’en sortir. Il inspira une fois, puis une deuxième fois. Après la troisième inspiration, il poussa un petit cri en retournant la carte d’un geste brusque.

— Et merde !

Newton se réjouit aussitôt.

— Ha ha ! Une nouvelle victoire pour la loi et l’ordre ! Je ne vous le répéterai jamais assez : le crime ne paie pas.

— C’est de la chance, c’est tout ! On refait une partie ?

— Plus tard peut-être. D’après Kelvin, une affaire requiert mon attention immédiate. Ne vous en faites pas, je reviendrai vous mettre une raclée. En attendant, je vous offre une bière pour vous consoler.

— Eh, c’est gentil ça ! Vous êtes vraiment le meilleur Shérif de tout l’Ouest !

Ainsi acclamé, Newton quitta le saloon à la suite de Kelvin pour aller voir ce qui méritait d’interrompre une partie de Bang ! Arrivé au petit bureau spartiate du Shérif, son office donc, il découvrit deux individus nerveux. Son intuition naturelle lui souffla qu’ils ne devaient pas être de grands brigands. Du moins, s’ils s’adonnaient à des activités condamnables, elles devaient plutôt être du domaine de la fraude que du braquage. Il se retourna vers son adjoint.

— Alors ? Qu’ont-ils fait ces deux-là ?

Kelvin n’eut pas le temps d’expliquer la situation, Jack s’offusqua immédiatement.

— On a rien fait !

— Parle pour toi, Jack !

— Pourquoi ? T’as fait quelque chose, Joe ?

— Non, mais c’est pas à toi de le dire !

— Quoi ? Mais si on a rien fait, on a rien fait.

— Et si j’avais fait quelque chose que tu ne savais pas ? Hein ? Tu y as pensé à ça avant de m’inclure dans tes déclarations et de potentiellement mentir à un représentant des forces de l’ordre ?

— On a passé les derniers jours côte-à-côte, si tu avais fait quelque chose, je l’aurais vu.

— J’aurais très bien pu faire quelque chose avant ça. Par exemple, le mois dernier, j’ai embrassé Maggie, tu ne le savais pas, hein ?

— Maggie ? Mais elle est mariée, non ? Et tu l’as embrassée ?

— En fait, c’est plutôt elle qui m’a embrassé, mais en tout cas tu ne le savais pas !

— Mais on s’en fout, ça n’a aucun rapport avec ce qui nous amène ici.

Le Shérif Newton sauta sur l’occasion pour interrompre ce simulacre de vieux couple.

— Et si vous me disiez pourquoi vous êtes avant que je ne vous bâillonne pour épargner mes oreilles de vos discutailleries insipides ?

Joe réagit immédiatement.

— Ah non ! Ce serait une violation directe de l’article 9 de la loi fédérale en vigueur dont vous êtes le représentant et le garant.

— Depuis quand tu connais par cœur les articles de loi, Joe ?

— Tu ne les connais pas, toi ? Pourtant, nul n’est censé ignorer la loi.

— Non, mais il y a quand même une marge de manœuvre entre ignorer la loi et connaître mot pour mot chaque article.

Les voilà repartis dans un chamaillis insupportable. Sentant qu’il serait difficile d’obtenir quoique ce fût de la part de ces deux-là, Newton prit Kelvin en aparté.

— C’est qui ces gugusses ?

— Ce sont les nouveaux minéralogistes de la ville, Jack Goldhand et Joe Diamond.

— Tu veux dire qu’ils vont habiter ici, à New Town, de manière permanente ?

— Hélas, je le crains.

— Je dirais plutôt que ça craint ! Vue leur capacité à agacer, je ne sais pas s’ils vont se faire beaucoup d’amis. Enfin bref, c’est leur problème, en espérant que ça ne devienne pas le notre. Et donc, pourquoi ils sont là ?

— Ils disent avoir découvert une Anomalie sur la route.

— Quoi ? Où ça ?

— À cinq Miles à l’Est.

Newton posa un regard profondément désapprobateur sur son adjoint.

— Kelvin, tu me déçois beaucoup.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Tu pourrais utiliser les unités du Système International quand même !

— Ouais, je sais, mais j’ai toujours du mal à convertir les Miles en Kilomètres.

— Bon, allons voir ça.

Avant de partir, il interrompit les deux minéralogistes toujours en train de se chamailler dans une énième conversation de sourds. Leur capacité de mésentente était proprement surréaliste.

— Vous deux, vous pouvez prendre congé, mais ne quittez pas la ville.

— On n’a pas l’intention de quitter la ville, on vient d’arriver.

— Parle pour toi, Jack !

— Quoi ? Tu as l’intention de quitter la ville ?

— Nan, mais…

Newton leva la main.

— Stop ! Vous pourrez recommencer à parler seulement lorsque je ne pourrai plus vous entendre.

— Mais…

— Ah ! Qu’est-ce que je viens de dire ?

— Nous…

— Chut ! Mes oreilles sont fragiles et ont besoin de silence.

— Et si on…

— Silence, ça rime avec « la ferme ! »

Ainsi se replia-t-il à reculons en tentant de contenir le flux intarissable de répliques jusqu’à ce qu’il eût refermé la porte du bureau. Une fois la porte fermée, et malgré l’épaisseur du bois, il entendit les moulins à parole se remettre à tourner à plein régime. Newton jeta un œil à Kelvin qui affichait un stoïcisme admirable. Peut-être devait-il prendre exemple sur son subordonné et faire preuve d’une discipline mentale plus rigoureuse. En attendant, il y avait une Anomalie qui attendait d’être inspectée.

Cela faisait plus de deux ans qu’il n’y en avait pas eue près de New Town. Le Shérif Newton s’était félicité de leur éradication suite à une campagne pugnace. Inutile de dire que ce retour lui déplaisait profondément et l’inquiétait en même temps. Qui ou quoi osait venir troubler la paix de sa petite ville ? Il avait bien l’intention de le découvrir et de rétablir la loi et l’ordre.

Les deux hommes chevauchèrent rapidement jusqu’au lieu de l’Anomalie. Elle ne fut pas dure à trouver, se situant à proximité directe de la route. Le visage grave, Newton descendit de cheval pour aller l’examiner de plus près. Kelvin le suivit avec réticence, ne cachant pas son dégoût pour ces phénomènes.

Face à eux se trouvait un petit tas de cailloux en flagrante violation des lois de la physique les plus élémentaires. En l’occurrence, ils se permettaient de flotter au dessus du sol en ignorant ostensiblement la gravité. Quel spectacle intolérable ! Dire que certains fous étaient fascinés par ces Anomalies, n’y voyant pas le mal. Ils ne se rendaient pas compte de l’aberration monstrueuse qu’elles représentaient. Il ne s’agissait ni plus ni moins que d’artefacts chaotiques défiant les lois naturelles. Elles devaient être éradiquées sur le champ !

— Qu’en pensez-vous, Shérif ?

Kelvin dansait d’un pied sur l’autre, visible impatient d’en finir. Mais il fallait d’abord relever les indices qui leur indiqueraient le coupable. Malheureusement, ce type d’Anomalie pointait dans une direction que Newton n’appréciait guère.

— Je ne connais qu’une seule arme capable de commettre une telle violation, et je la croyais hors circuit.

— Vous voulez parler du « Gravity Killer » ?

— Je n’en connais pas d’autre.

— Mais… N’est-ce pas l’arme de…

— Si.

— Je croyais qu’elle avait raccroché et qu’elle était de notre côté maintenant. Vous lui aviez confisqué son flingue !

— Oui, et je l’ai envoyé à l’armurerie de Fort Quantique comme plein d’autres. Pourtant les faits sont là. Donc, soit le Gravity Killer est à nouveau en circulation, soit on a affaire à un nouveau flingue illégal. Je ne sais pas laquelle des deux options est la plus inquiétante.

Encore pire, il se pouvait qu’Elle fût repassée dans le camp des hors-la-loi. Rien que d’y penser lui faisait mal. Pourquoi avait-il fallu que les sentiments s’invitent dans cette histoire ? Tout aurait été bien plus simple s’il s’était contenté d’appliquer la Loi de manière impartiale.

— Que fait-on maintenant, Shérif ?

Pour toute réponse, Newton dégaina le « Jugement de la Physique » et, d’un seul coup de son Colt bien nommé, il abattit l’Anomalie. Les cailloux retombèrent au sol, à nouveau soumis à la loi de la gravité. Puis il rengaina son arme et se retourna sans un mot et sans un regard en arrière. Il ne daigna parler qu’un fois remonté sur son cheval et prêt à partir.

— Kelvin, tu vas contacter Fort Quantique pour savoir s’ils n’ont pas perdu de flingue. Moi, je vais aller rendre visite à une vieille connaissance.

Newton appréhendait ces retrouvailles. Cette femme l’avait déjà désarmé aussi bien physiquement que mentalement et il détestait se sentir vulnérable. Ironiquement, et de manière complètement contradictoire, c’était cette sensation de vulnérabilité qui avait fait naître ce sentiment d’attirance. Jamais personne d’autre que cette femme n’avait réussi à l’atteindre. Et cette femme s’appelait Gravity Jane.

Auxiliaire de vie – Témoignage

Je vais écrire un article assez inhabituel pour moi. Pour une fois, je vais être sérieux. J’ai décidé de partager avec vous un témoignage. En effet, je me suis lancé dans un stage de découverte du métier d’Auxiliaire de vie et j’ai envie de rapporter cette expérience car elle m’a touché. Ce que je vais décrire est vu par les yeux d’un néophyte complet qui découvre la profession. Pour replacer le contexte, j’ai une formation d’ingénieur en informatique et j’ai travaillé 5 ans en entreprise. Donc concrètement, je suis au niveau zéro de l’aide à la personne. Mais justement, le but était de découvrir le métier en ayant le moins d’à priori possible. Pour des raisons évidentes de confidentialité, je ne donnerai que des noms fictifs.

 

C’est donc vers 8h du mat que Lady Gaga est passée me récupérer en voiture. Oui, c’est carrément classe de découvrir le métier d’Auxiliaire de vie avec Lady Gaga. Elle commence à me briefer sur l’intervention, qui on va rencontrer, comment ça se passe en général. Lady Gaga est une personne très dynamique, pleine de vie et d’enthousiasme. Moi qui ne suis pas du matin et qui suis plutôt indolent, j’essayai tant bien que mal de paraître cotonneusement énergique (un parfait exemple d’oxymore).

La première dame chez qui nous sommes allés s’appelait Xena (comme la guerrière). En arrivant, nous avons croisé sa fille. Alors quand on dit sa fille, on pourrait penser à quelqu’un de jeune hein. Mais en fait, la fille a 80 ans, soit 8/3 de mon âge à l’heure où j’écris ces lignes. Xena, elle, a 99 ans et va fêter son 100e anniversaire cette année. Ça remet les choses en perspective.

Sa fille, qui ne souhaitait visiblement pas nous parler, s’enfuit rapidement vers son appartement situé juste au dessus. Première chose à se comprendre, nous ne sommes pas forcément les bienvenus. En fait, c’est un métier où nous envahissons la sphère privée des gens, leur intimité, c’est une réaction plutôt normale d’être un peu récalcitrant. D’autant plus que je venais pour la première fois et que je suis un homme. Il ne faut pas se mentir, un homme est moins bien perçu qu’une femme car il ne correspond pas au stéréotype du métier et qu’il est considéré instinctivement comme plus menaçant et invasif.

Toutefois, changer les mentalités fait également partie de la mission. Homme ou femme, on est là avant tout pour remplir un service, apporter une aide. Étant un peu en avance, nous commençons le ménage avant de réveiller Xena à 8h30. Elle nous surveillait déjà probablement du coin de l’œil quand nous sommes allés dans sa chambre pour la lever.

C’est un sentiment curieux d’humilité et d’impuissance qui me traversa quand je posai les yeux sur cette dame qui reposait dans son lit médical. Supervisée par Lady Gaga, Xena se releva difficilement, laborieusement, pour finir par s’appuyer sur son déambulateur. On l’accompagna alors jusqu’à une chaise/toilette (un pot de chambre sous une chaise trouée) où elle put uriner. Ça fait réfléchir de constater la difficulté immense pour cette personne de réaliser des tâches aussi simples et essentielles. La dépendance au quotidien est réelle et psychologiquement très lourde. Une personne qui a tant vécu est obligée d’avoir l’aide de quelqu’un pour uriner et en plus, pour cette fois-ci, devant un inconnu, même si j’essayai de m’effacer pour donner un minimum d’intimité. C’est dur pour l’estime de soi. C’est pour cette raison que Lady Gaga me racontait comment elle essayait de remonter l’amour propre des gens en les mettant en valeur.

Ensuite, direction la table pour le petit déjeuner. Pendant ce temps, Lady Gaga en profite pour me montrer les tâches ménagères et comment les prioriser. L’intervention se fait en temps limité et donc il faut d’abord se concentrer sur l’essentiel. En priorité, les lieux d’hygiène, la cuisine et le lit. Ensuite, on fait en fonction du temps, aspirateur/balai, serpillère. Le lundi est souvent consacré au ménage car il y a eu le weekend avant.

Une petite note à propos des odeurs. Parfois, il peut y avoir de fort relents, par exemple là, à cause des urines. Nous avons dû vider et nettoyer le pot de chambre. Ce n’est pas très agréable, mais c’est la réalité et la difficulté du métier. Il faut le dire.

Ensuite, nous prenons le temps de discuter avec Xena. C’est une part extrêmement importante du travail car il faut bien être conscient que les seules relations sociales de cette dame se font avec les intervenants (auxiliaires de vie, infirmers-ères, kinés…), et la famille évidemment. Un être humain ne peut pas vivre sans relations sociales, il dépérit dans la solitude. C’est pourquoi discuter avec eux, les écouter, échanger n’est absolument pas à négliger. On peut avoir l’appartement le plus propre du monde, la solitude tuera quand même.

Au cours de la discussion, cette vieille dame d’origine espagnole m’expliqua qu’elle était venue en France à cause de la guerre civile. C’est une chose de savoir ce qui a pu se passer dans l’Histoire, c’en est une autre de rencontrer quelqu’un qui l’a vécue. Ça rend les évènements tellement plus réels et tangibles. D’un seul coup, j’eus l’impression de me trouver à côté d’une fenêtre ouverte sur le passé.

Après cela, pendant que nous finissions nos tâches et que Lady Gaga me donnait des conseils et explications, Xena s’est rendue aux toilettes seule à l’aide de son déambulateur. Elle finit peu de temps avant notre départ. Toutefois, comme elle avait déféqué et qu’elle était incapable de s’essuyer seule, cette tâche revenait à l’Auxiliaire de vie. Nouvel exemple de la difficulté quotidienne des personnes dépendantes ainsi que des intervenants.

Après Xena, nous nous sommes rendus chez un vieux couple que nous appellerons Tutti et Quanti (why the fuck not ?). En entrant dans la maison, j’ai découvert un Monsieur Quanti relativement jovial et une Madame Tutti assez à l’aise avec ma présence. Nous discutons un peu pour voir comment ils vont et s’ils ont certaines requêtes spéciales à nous faire. Face à la négation, nous nous mettons au travail pour faire un entretien basique. Salle de bain, toilettes, cuisine.

Peu après, Madame Tutti vient nous demander de l’aide pour faire une lessive. Nous l’accompagnons donc au sous-sol pour lancer une machine. Les escaliers sont très raides et le risque pour une personne âgée de chuter réel (même pour une personne normale d’ailleurs). Parfois, Tutti pousse de gros soupirs. Lady Gaga m’explique que cette dame déprime un peu, qu’elle est lasse et a de plus en plus de mal à faire des choses. La déprime et la perte de volonté sont fréquents chez les personnes dépendantes. C’est très dur de les aider à combattre cela. Finalement, Tutti et Quanti partiront s’enfermer dans leurs chambres, ne désirant probablement pas supporter notre présence davantage. Nous reprenons donc les tâches de ménage et je m’attèle à la vaisselle.

Pendant ce temps, le service de livraison des repas passe. Lady Gaga discute un peu avec les femmes qui s’en occupent. En effet, il appartient également à l’Auxiliaire de vie de vérifier l’état du frigo, de voir s’il y a à manger et de faire attention à la nourriture périmée. Rentrer dans le frigo des gens, c’est encore une fois rentrer dans leur intimité, ce n’est pas anodin. Il ne s’agit pas non plus de gérer leur garde manger pour eux, mais de les aider à le faire.

Un peu plus tard, pendant que nous étions en train de passer l’aspirateur et la serpillère, Madame Tutti vient nous voir car elle a besoin qu’on aille récupérer ses médicaments à la pharmacie. Cela fait partie des mauvaises surprises. Même si Lady Gaga leur a demandé s’il y avait des tâches spéciales à effectuer, Madame Tutti n’y a pas pensé à ce moment-là. Maintenant, nous nous retrouvons à devoir courir à la pharmacie alors que s’approche la fin de l’intervention. Heureusement, nous avions encore le temps de le faire, mais cela impliquait de laisser tomber tout le ménage en cours. Après tout, les médicaments sont plus vitaux que le nettoyage des sols.

Évidemment, si nous n’avions pas eu le temps, il nous aurait fallu refuser, car nous ne pouvons pas nous mettre en retard au détriment des personnes suivantes. Bref, arrivés à la pharmacie, nouvelle mauvaise surprise. Nous avions les ordonnances pour Monsieur et Madame, mais nous n’avions que la carte vitale de Madame Tutti. Par chance, la pharmacie nous a quand même donné tous les médicaments en faisant passer sur la carte de Madame.

De retour à la maison, nous délivrons les médicaments et nous rendons les 20€ que Tutti nous avait fournis au besoin (les intervenants n’avancent jamais d’argent). Pour nous remercier de cette course, la dame veut nous offrir les 20€. Naturellement, nous ne pouvons pas accepter. C’est interdit et, de toute façon, ce ne serait pas éthique d’accepter un paiement pour un service qui fait partie de notre prestation. Ce serait la porte ouverte à toutes les dérives. Mais ça, c’est difficile à expliquer à une vieille dame qui veut juste nous donner de l’argent pour nous remercier.

Finalement, nous prenons le temps de discuter un peu avec le couple avant de nous en aller. Ce qu’il y a de bien avec les personnes âgées, c’est qu’elles ont toujours tout plein d’histoires à raconter ayant vécu beaucoup de choses. En plus, elles aiment ça ! Il suffit de les lancer un peu. Après, on est quand même obligé de les couper pour s’éclipser quand c’est l’heure.

La dame suivante s’appelait Lucie. Je ne me rappelle pas spécialement de son âge, mais elle était plutôt vieille. Elle vivait dans une petite maison à étage, mais à cause de son état, elle ne pouvait plus emprunter l’escalier. Aussi dormait-elle dans un lit médicalisé installé dans le salon. Cette pauvre dame souffrait de cécité partielle, ce qui l’affligeait profondément. Quand nous avons discuté avec elle, elle a tout de suite partagé sa profonde déprime. Même sans mot, la tristesse et le désespoir se lisaient sur son visage éteint.

C’est très dur d’entendre une personne annoncer purement et simplement qu’elle désire « partir définitivement » pour reprendre ses mots. On ne peut rester qu’humble et désemparé devant un tel spectacle. Que répondre ? Quand la cécité s’ajoute à l’absence de mobilité, chaque geste du quotidien devient une épreuve excessivement fatigante. La question se pose naturellement, qu’on le veuille ou non : à quoi bon vivre ?

J’étais face à une réelle détresse quand j’entendais cette femme dire « Je ne vois pas, je ne vois pas ». Elle ne pouvait même pas nous dire d’où venait une assiette de nourriture que nous avons trouvée dans le frigo. Quand la cécité et la perte de mémoire se conjuguent pour augmenter la difficulté, on peut comprendre la lassitude. Sans les intervenants qui viennent quotidiennement et qui essaient de lui apporter un peu de réconfort et de contact humain, il y a probablement longtemps qu’elle en aurait fini avec la vie (d’après ses propres dires). Encore une fois, la tâche la plus importante d’un auxiliaire de vie n’est pas le ménage (ça un robot peut le faire) mais le lien social, le contact humain.

Après le repas, Lucie a rejoint le salon pour regarder la télé. Tandis que nous entamions les tâches ménagères, nous avons vérifié qu’elle était bien installée. C’est alors que nous avons remarqué qu’elle regardait Canal+ en crypté sans vraiment s’en rendre compte. Et à cause de sa cécité, elle n’était pas capable de changer de chaîne seule. Vous reprendrez bien un peu de tristesse sur votre tristesse. Comme à l’accoutumée, après le ménage, nous avons pris le temps de discuter avec elle. C’est sans doute la part la plus importante de notre intervention pour essayer de lui remonter un peu le moral, lui transmettre de la chaleur humaine.

Suite à une courte pause déjeuner, nous nous sommes rendus chez notre seule bénéficiaire de l’après-midi avec qui nous allions passer deux heures. Comparée à la déprime de fin de matinée, Madame Jessica était une feu d’artifice de joie. Très enjouée et blagueuse, Madame Jessica avait développé une complicité évidente avec Lady Gaga. Elles se taquinaient et faisaient même des High Five suite aux bonne blagues. Une mamy qui fait un High Five, ça n’a pas de prix.

Madame Jessica était très gourmande, ce qui est rare parmi les personnes âgés. Habituellement, la perte d’appétit prédomine. Là, elle nous parlait allègrement de chocolat, de gâteau et de champagne que son fils lui avait offert. C’est un moment très agréable de partager et participer à la joie d’une personne. J’ai dû faire une bonne première impression à cette dame car elle a dit espérer me revoir, se déclarant prête à appeler la mairie pour me réclamer. Inutile de préciser que c’est extrêmement gratifiant de se sentir utile pour le bien-être d’une personne.

Durant le ménage, Lady Gaga m’a rappelé une chose très importante : l’attention aux détails. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas chez nous, nous sommes chez quelqu’un. Par conséquent, nous ne pouvons pas en faire qu’à notre tête, même si ça nous paraîtrait être du simple bon sens. Il faut essayer d’être le moins invasif possible, de perturber le moins possible notre environnement et laisser l’appartement rangé de la même manière qu’on l’a trouvé, que ce soit la position d’une chaise, ou le sens d’un tapis de bain. Bien sûr, il est possible de demander au bénéficiaire s’il désire qu’on fasse différemment, mais nous n’avons aucun droit, aucune légitimité à forcer un changement dans son environnement.

D’ailleurs, à la fin du ménage, Lady Gaga m’avait prédit que Jessica ferait un petit tour pour vérifier que nous n’avions pas fait de modification indésirable. Elle commença par la chambre, puis la cuisine où elle examina un à un les boutons de la gazinière ainsi que la manière dont était mis le sac dans la poubelle. Sans doute a-t-elle vérifié le reste après notre départ. En dehors d’être un petit toc, c’est également un besoin compréhensible pour se rassurer. Des gens viennent chez elle, dans son environnement, elle est en quelque sorte dépossédée de son intimité. C’est normal de vouloir garder le contrôle des choses pour se sentir chez elle.

Durant d’autres discussions et échanges, Madame Jessica nous parla de ses fils. Elle nous expliquait qu’elle avait deux fils et que le plus gentil des deux était mort sur le coup dans un accident de voiture. Nouveau moment d’humilité face à la réalité de drames qui habitent les vies des gens. Les personnes âgées ont plus de chances que d’autres d’assister à des malheurs. Dans le même temps, elle se plaignait de son autre fils qui était moins gentil. Il n’est pas vraiment conseillé de s’impliquer dans une telle discussion, même si on sait que ce fils n’est pas si méchant qu’elle le pense. Nous n’avons pas à donner notre avis sur les affaires de famille et certainement pas à prendre parti, ce serait une implication malvenue. On se contente donc de hocher la tête. Il y d’autres sujets sur lesquels on évite d’intervenir : la religion, la politique…

Ensuite, la discussion redevint plus légère. J’eus même l’honneur de faire un ou deux High Five avec Madame Jessica. Une bien belle manière de finir la journée et de repartir chez soi avec l’impression d’avoir apporté quelque chose dans la vie de quelqu’un. Non, ce n’est définitivement pas le ménage, mais le contact humain le plus important.

J’ai beaucoup appris aujourd’hui grâce à ma tutrice Lady Gaga. C’est une personne bourrée de valeurs et de bon sens qui aime transmettre cette humanité aux autres. Je lui suis reconnaissant d’avoir partagé son savoir et son expérience avec moi. Et à demain pour de nouvelles aventures.

 

Deuxième jour, c’est reparti ! Premièr arrêt chez Madame Xena, tout comme hier, nous venions pour l’aider à se lever et prendre son petit déjeuner. Lady Gaga en profita pour me mettre un peu à l’épreuve et voir ce que j’avais retenu. C’est là qu’on se rend compte qu’il y a énormément de choses à prendre en compte et auxquelles faire attention. De plus, c’est différent chez chaque personne.

Cette fois-ci, je participai au lever de Madame Xena. Ça n’a peut-être l’air de rien dit comme ça, mais quand on sait qu’une erreur peut entraîner une chute ou un grand inconfort, c’est quand même un peu impressionnant. On a quand même la vie d’une personne entre les mains. Pas forcément dans le sens vital, mais dans le sens où elle dépend de nous pour mener sa vie quotidienne.

Deuxième arrêt de la matinée chez Gillian. Cette dame est malheureusement atteinte de la maladie de Parkinson. Cela ne l’empêche pas d’être absolument charmante et agréable. C’est quand on voit des gens contents de notre arrivée qu’on se dit qu’on leur apporte quelque chose. Les problèmes d’équilibre et la confusion mentale sont le quotidien de cette personne. Il faut savoir faire preuve de patience, de compréhension et d’attention. Il faut les aider à trouver le fil de leur pensée.

Malgré ses difficultés, Madame Gillian continuait d’entretenir seule son appartement. C’est source d’estime pour elle d’être encore capable de faire des choses. C’est important de se sentir utile ! De plus, elle continuait à prendre soin de son apparence et à s’apprêter chiquement. Lady Gaga ne manqua pas de le souligner, toujours pour renforcer l’estime de soi. Ce sont ces détails qui permettent à ces personnes de se sentir toujours exister, d’avoir l’impression de compter, d’être humaines. Il ne faut pas le négliger.

Ce n’était pas pour le ménage, mais pour les courses que nous pouvions aider Gillian. Nous primes le temps d’élaborer la liste avec elle. À cause de sa maladie, il fallait beaucoup penser pour elle car elle oubliait tout et ne savait pas forcément ce qu’elle avait dans ses placards et ce dont elle avait besoin. De plus, comme beaucoup de personnes âgées, elle perdait l’appétit et c’était bien de l’encourager à acheter de la nourriture qu’elle aimait pour se faire plaisir et manger.

En plus des courses, Madame Gillian avait un problème de cumulus. Sans doute était-il tombé en panne car elle n’avait plus d’eau chaude. Nous sommes donc également passés à l’agence gérant l’appartement qui nous a donné le numéro d’un électricien.

De retour de notre sortie, nous avons essayé d’appeler l’électricien pour Madame Gillian, en vain. Lady Gaga m’expliqua qu’elle n’était pas censée le faire, mais qu’elle rappellerait l’électricien dans l’après-midi depuis son téléphone personnel pour expliquer la situation et demander à l’électricien de prendre rendez-vous avec Madame Gillian. Si nous avions laissé cette tâche à la dame, elle aurait eu toutes les chances d’oublier. Normalement, il appartient au fils de gérer ce genre de situation, mais les personnes en perte d’autonomie ont toujours beaucoup de mal à le reconnaître auprès de leur famille. Il convient également de respecter leur souhait de discrétion et nous ne pouvons pas forcer la main, cela briserait la relation de confiance.

Pour finir, nous avons emmené Madame Gillian jusqu’à l’espace senior de la ville. Là-bas, elle pouvait déjeuner à la cantine et jouer au scrabble l’après-midi. Durant la marche, il fallait être particulièrement attentif aux obstacles car une chute peut vite arriver. La moindre bosse, le moindre trou peut amener un déséquilibre. L’observation et l’anticipation sont primordiales. Arrivés à destination, nous avons laissés Madame Gillian avec ses compères seniors, notre intervention s’arrêtait là.

Lady Gaga m’expliqua qu’une de ses plus grandes sources de satisfaction professionnelle était d’arriver garder les personnes actives, avec des petits projets qu’elle construisait petit à petit avec elles. Qu’il s’agisse d’une simple balade ou d’aller rencontrer d’autres gens. C’était une manière de continuer d’exister plutôt que de rester emprisonné entre quatre murs en attendant la fin.

Le début d’après-midi fut désagréable mais intéressant. J’ai vu de très bons et beaux côtés de ce métier, même si certains sont durs, j’allais avoir l’occasion d’en voir un mauvais. Nous devions nous rendre chez Cruella. Madame Cruella a un mari en perte d’autonomie, elle a fait une demande d’aide pour la soutenir, ce qu’on appelle de l’aide à l’aidant. Lady Gaga m’a expliqué que, concrètement, cette dame ne voulait qu’une aide ménagère. Ça ne lui plaisait pas vraiment car, comme on a pu le voir, le ménage ne constitue pas le cœur du métier. Même si le ménage fait partie des attributions, il est fait dans le but d’apporter un confort à la personne et s’inscrit dans une démarche de contact social. Il est d’ailleurs bien d’impliquer les personnes qui le peuvent encore à participer pour justement se sentir utiles et capables (estime de soi).

Malheureusement, cette dame semblait croire qu’elle avait « recruté une femme de ménage ». Quand nous sommes entrés dans l’appartement, nous sommes tombés en plein repas. En plus de Madame Cruella et de son mari, il y avait les petits enfants et un étranger à la famille (son architecte d’intérieur apprendrions-nous plus tard). Inutile de préciser que ce n’étaient absolument pas des conditions normales d’intervention et nous aurions dû annuler sur le champ.

Après à peine un bonjour, nous avons été relégués au placard à vélos pour nous changer. Niveau estime de l’intervenant, on a vu mieux. Lady Gaga prit sur elle et nous nous sentîmes obligés de nous effacer dans le décor car nous n’avions rien à faire au milieu d’un tel repas de famille. Nous nous sommes donc cachés dans la salle de bain et la chambre pour faire le ménage car après tout, c’est Monsieur qui était dans le besoin et que notre prestation devait avant tout l’aider lui. La gêne était évidente et palpable. Pendant que je passais le balai pour remonter vers la cuisine je suis passé dans la salle à manger. Impossible de faire du ménage pendant que des gens sont en plein repas. Il n’était raisonnablement pas possible de poursuivre, aussi Lady Gaga voulut s’entretenir avec Madame Cruella.

Elle lui expliqua diplomatiquement que la situation était inconfortable et qu’il n’était pas vraiment possible de travailler dans ces conditions. Si un tel repas était prévu, il aurait fallu prévenir pour annuler. Cruella se mit d’abord sur la défensive, précisant que c’était imprévu et qu’elle n’y pouvait rien. Lady Gaga n’eut pas le temps d’expliquer que dans ce cas là, nous ne pourrions pas faire d’avantage que Cruella passa à l’offensive. La dame accusa tour à tour Lady Gaga de prendre trop de temps pour se changer, d’être trop prétentieuse, de tirer au flanc et de prendre du temps pour autre chose que du ménage (oui, le métier d’auxiliaire de vie implique autre chose que du ménage). Il y avait visiblement une accumulation de rancune qui explosait sous mes yeux.

Lady Gaga ne put supporter un tel mépris et un tel irrespect. J’étais moi-même sous le choc, incapable de réagir. D’un ton calme mais décidé, Lady Gaga expliqua qu’elle laissait le seau et la serpillère dans la cuisine et qu’elle s’en allait. Évidemment, cela déclencha l’ire de Cruella qui nous poursuivit à travers l’appartement en proférant des menaces et en tentant de joindre la mairie au téléphone. Elle hurlait à la « faute professionnelle » en disant qu’elle payait pour avoir un service et donc qu’elle était l’employeuse de Lady Gaga.

En réalité, il s’agissait d’une prestation fournie par un organisme prestataire. À aucun moment Cruella ne pouvait se prétendre employeuse et donner des ordres à Lady Gaga qui restait une employée du service social de la mairie et qui n’en répondait qu’à eux. Quand bien même aurait-ce été une relation d’employeur à employé, ce comportement odieux n’était pas acceptable. Ce n’est pas parce qu’on paie une personne qu’elle devient un esclave sur laquelle on peut s’essuyer les pieds.

Mon analyse, c’était que Cruella pensait disposer d’une domestique, d’une femme de ménage (d’ailleurs elle a essayé de joindre le service « aide ménagère » de la mairie alors qu’il s’agissait d’une aide à domicile). Puis elle s’est emportée en voyant que Lady Gaga ne se laissait pas faire, essayant de faire tourner l’affaire au rapport de force en sortant les menaces. Pourtant Lady Gaga avait ouvert la porte d’une issue diplomatique en exposant calmement et poliment le soucis, il aurait suffit d’en discuter pour travailler ensemble sur la manière d’améliorer la situation. Cruella avait sans doute trop d’orgueil pour la conciliation. Si elle avait du temps pour aller sur des chantiers avec des architectes et l’énergie pour nous poursuivre dans les couloirs en nous accablant, elle n’avait peut-être pas besoin de tant d’aide que cela ou, en tout cas, pas d’une auxiliaire de vie dont le rôle était là avant tout pour établir une relation et un contact humain. Dommage pour son mari, victime impuissante des événements.

Suite à cela, je me suis retrouvé avec une Lady Gaga secouée par les émotions et en proie aux pleurs. C’était bien normal après avoir été rabaissée de la sorte par cette odieuse femme. Il n’était pas évident de faire fi d’un tel conflit, d’autant plus dans le cadre du travail et cela créait une situation embarrassante. Lady Gaga avait un profond souci du professionnalisme, il s’agissait d’une grande fierté pour elle. Mais tout le professionnalisme du monde ne peut pas occulter la dignité humaine, et là il s’agissait d’une attaque sur sa dignité. Je la soutenais de tout mon cœur à 100% et je tentai tant bien que mal de lui apporter du réconfort. Elle avait besoin d’être rassurée car en tant que personne raisonnable et humble, elle se remettait toujours en question. Mais le problème ne venait définitivement pas d’elle, elle n’avait rien à se reprocher.

Je suis du même genre, je la comprenais donc bien. Je ne peux pas me laisser écraser par une emprise que les gens pourraient penser avoir sur moi. Il y a quelques années, j’ai eu un conflit avec mon supérieur hiérarchique et j’ai donc dû choisir entre m’écraser et m’en aller. J’ai fait le même choix qu’elle, je suis parti. Sauf que pour moi, en l’occurrence, il s’agissait d’une démission vu que j’étais en conflit avec mon employeur. Là, heureusement pour elle, elle n’en répondait qu’à ses supérieurs et nous sommes d’ailleurs immédiatement allés à la mairie pour expliquer la situation.

Madame Grahou, sa supérieure, comprit très bien la situation. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois qu’il y avait un incident avec Cruella et ça s’était déjà mal terminé avec une autre intervenante. De plus, Madame Grahou avait déjà fait remonter la situation pour expliquer que Cruella n’avait sans doute pas besoin de bénéficier d’une aide à domicile. En tout cas, elle semblait du côté de Lady Gaga, et c’était très important pour elle de se sentir soutenue par son service en un moment pareil. En tout cas, j’espère qu’il n’y aura pas de retombées sur elle. Elle n’a rien à se reprocher, ce sont les personnes mauvaises, irrespectueuses et odieuses qui créent ces situations désagréables. Au nom de quoi faudrait-il accepter de les subir ?

Nous avions donc un peu de temps libre avant la prochaine intervention, temps que nous mîmes (attention forme verbale qui tâche) à profit pour discuter, se calmer et se réconforter. Il est vraiment douloureux pour une personne investie dans son travail de se faire cracher dessus de la sorte.

Pour cette deuxième intervention de l’après-midi, nous sommes retournés chez Madame Xena. Peu de ménage en prévision car nous étions passés le matin. Au final, nous avons discuté et, surtout, nous l’avons écoutée. De la compagnie, c’est parfois juste ce qu’il faut. Parler, raconter son histoire, c’est avoir l’impression d’exister.

Elle nous a parlé de son passé. À 23 ans, elle a eu un grave accident où elle s’est faite renversée par un camion militaire alors qu’elle circulait à vélo. Son œil était sorti de son orbite et elle avait été laissée pour morte dans le fossé avant que quelqu’un ne l’emmène inconsciente à l’hôpital. Au final, un chirurgien réussit à la soigner et aujourd’hui, à 99 ans, elle est encore capable de lire le journal.

Ensuite, elle nous a parlé de l’époque de la guerre civile espagnole. À 19 ans, elle avait dû s’enfuir dans les montagnes de Leon pour rejoindre les Asturies et échapper aux troupes de Franco. Imaginez-vous à 19 ans, dans les montagnes, avec un bébé de 3 mois dans les bras, sans repères, avec pour seule nourriture des pissenlits et des soldats aux trousses. Elle finit par atteindre les Asturies, retrouver son mari et prendre un bateau anglais pour la France. Sur les eaux, elle dut encore passer deux jours en cale parce que des bateaux de Franco tentaient de les intercepter. Ce qu’ils ne purent faire car il s’agissait d’un bateau anglais.

Plus tard encore, en France, elle réussit à échapper aux trains de déportation et même à retrouver son mari. Après avoir vécu tant de choses et de dangers, elle n’arrivait pas à croire qu’elle était encore en vie, là, à 99 ans. L’émotion la gagna, une émotion évidente, sincère, humaine et partagée. Des fois, on se demande pourquoi on a besoin de la fiction quand on voit ce que certaines personnes ont réellement vécu.

Dernier arrêt de la journée chez Madame Diane. Cette vieille dame était atteinte de la maladie de Parkinson. Malgré son affliction, ce fut une personne extrêmement joyeuse et pleine de vie qui nous a accueillis. Elle paraissait vraiment contente de nous recevoir et il est toujours plaisant de sentir que les gens attendent et apprécient notre venue. C’est la preuve et la reconnaissance qu’on leur apporte quelque chose.

Diane était très souriante et en me découvrant, elle commença à dire spontanément : « C’est un très beau jeune homme, qu’il est beau. Et il est gentil hein ! » Puis s’adressant à Lady Gaga : « Vous aussi vous êtes belle, vous êtes beaux tous les deux. Qu’ils sont mignons, qu’ils sont gentils ». Deux secondes après, on avait l’impression qu’elle me redécouvrait et elle repartait pour un tour. C’était un peu flatteur mais également un peu perturbant au bout de la 25e fois.

Notre mission principale consistait à lui faire prendre le repas du soir. Après avoir préparé la table et la nourriture, il fallait amener Madame Diane de la chambre jusqu’à la cuisine. Elle n’avait pas beaucoup d’équilibre et il fallait la tenir le long du trajet. Je trouve toujours très impressionnant et intimidant de se dire qu’on a la vie d’une personne entre les mains et que si on fait une mauvaise manœuvre, cela peut mener à la chute. Évidemment, j’ai préféré laisser Lady Gaga procéder.

Madame Diane avait toujours un excellent appétit et ça faisait plaisir de la voir se régaler. Pour elle, notre venue était synonyme de repas où elle allait se délecter. À ce stade-là, tout plaisir était bon à prendre. Diane pouvait manger seule, mais Lady Gaga m’expliquait qu’elle devait parfois nourrir des personnes à la cuillère.

Ensuite, il nous fallait la mettre au lit. Nous avons donc effectué le voyage en sens inverse avant de l’aider à se coucher. Puis nous avons terminé de ranger et nettoyer la cuisine avant de fermer les volets et de lui souhaiter une bonne soirée. Il y avait une certaine tristesse à laisser cette dame dans le noir, seule dans son grand appartement avec la télé pour unique compagnie. Il était 18h.

 

Troisième et dernier jour. Je me suis levé avec difficulté ce matin. J’ai eu la déraison de vouloir regarder le débat présidentiel jusqu’au bout, ce qui m’a laissé trop peu d’heures de sommeil. Comme à l’accoutumée désormais, Lady Gaga est passée me récupérer sur le coup des 8h15.

Pour notre première intervention, nous nous sommes arrêtés chez Madame Babette. Elle habitait une demeure ancienne construite sous l’ère Napoléonienne d’après ses dires. Babette était très agréable, alerte et accueillante. Après avoir fait connaissance, nous sommes allés dans la chambre pour faire le lit.

Moi d’un côté, Madame Babette de l’autre, je suivais ses instructions pour la réfection du lit. Chacun ses petites manies et la dame avait sa manière de faire. Comme me le disait Lady Gaga, il faut s’adapter aux personnes et respecter leurs souhaits ou leurs manières de faire car ils sont chez eux. En tout cas, c’était agréable de travailler en coopération. À ce moment, on se sent réellement dans le rôle d’aide et pas de domestique (quand la personne a encore suffisamment d’autonomie pour participer).

Suite à cela, il fallait aider Madame Babette à se laver. Évidemment, il y avait une gêne compréhensible à se montrer nue devant moi. Toutefois, après avoir un peu discuté du sujet, Madame Babette relativisa et comprit que j’étais là pour observer le métier. Nous convînmes donc de me faire rentrer dans la salle de bain une fois qu’elle serait derrière le rideau de douche.

Pendant que Lady Gaga aidait à la douche, elle m’expliqua quelques trucs. Madame Babette était encore suffisamment autonome pour se laver et n’avait besoin que d’une aide minimale. Brosser le dos, passer le savon, tenir le pommeau de douche, aider au séchage du dos et des jambes. Pour cette raison, il n’y avait pas besoin d’une infirmière et la tâche revenait à l’auxiliaire de vie.

Après la douche, nous avons accompagné Madame Babette pour le petit déjeuner. Elle nous offrit à boire (café et jus de fruit) pour que nous partagions ce moment avec elle. Bien sûr, ce fut le moment de discuter et elle nous raconta un peu sa vie. Ayant habité cet endroit depuis longtemps, elle avait eu le loisir d’en voir l’évolution. Auparavant, il n’y avait que des champs là où maintenant tout est construit. Ça doit faire étrange de voir le monde se transformer autour de soi sur une si longue durée.

Ensuite, la discussion tourna sur la télévision et fatalement, l’actualité politique. Madame Babette notifia son hostilité à la famille Le Pen en utilisant des formules peu flatteuses. La politique fait partie des sujets sur lesquels nous n’avons pas à donner notre avis, tout comme la religion. Il s’agit du règlement, nous ne sommes là ni pour faire du prosélytisme ni du militantisme. La meilleure attitude consiste donc à ne généralement pas répondre.

Deuxième intervention chez Madame Diane que nous avions couchée hier soir. Tout comme la veille, elle nous accueillit avec sourire et bonne humeur. Commencer une journée avec deux personnes aussi agréables donnait du baume au cœur. Ce matin, il nous fallait faire un peu d’entretien.

Tout d’abord, changement des draps du lit. Madame Diane souffrait hélas d’incontinence et ce genre de chose arrivait souvent. Nous avons donc ôté les draps, lancé une machine et refait le lit avec d’autres draps propres. Cela sembla beaucoup amuser Diane de me voir faire le lit. Ensuite, entretien des toilettes, de la salle de bain et de la cuisine.

Durant notre intervention, nous avons eu l’opportunité de voir passer l’infirmière pour une piqûre et le kiné pour faire marcher Madame Diane dans l’appartement. Ce fut l’occasion de rappeler que l’auxiliaire de vie fait partie d’une équipe d’intervenants dans divers domaines qui participent à maintenir les personnes à domicile. Malheureusement, la profession est encore assez mal perçue et souvent dénigrée, rabaissée à la simple aide ménagère, même par les autres intervenants. Évidemment, tout dépend des individus.

Tout comme la veille, nous étions également présents pour aider Madame Diane à prendre son repas. Elle associait toujours notre passage à la prise du repas et nous demandait à manger pendant qu’on faisait le ménage. Il a fallu lui expliquer qu’elle aurait à manger après le passage du kiné pour la calmer.

Même procédure qu’hier, voyage de la chambre à la cuisine où elle put trouver son plaisir dans le repas. Pendant ce temps, nous avons reçu un message. Madame Lucie, la dame souffrant de dépression et de cécité que nous avions vue le premier jour et que nous devions voir après, a été retrouvée par terre chez elle. Apparemment, elle avait chuté et s’était brisé le tibia. Elle avait donc été hospitalisée et, par conséquent, notre intervention était annulée. Cela faisait partie du métier également. Il y avait beaucoup de personnes âgées qui pouvaient se retrouver hospitalisées du jour au lendemain, ou même mourir. C’est pour cette raison qu’il faut toujours garder une certaine distance professionnelle et ne pas s’impliquer émotionnellement. Sans cette carapace de protection, il y a trop de choses qui peuvent blesser. Cela n’empêche pas d’être humain sur le moment, il ne faut juste pas prendre comme une mission personnelle d’aider ces personnes, une fois l’intervention terminée, il ne faut plus y penser. Bien faire la séparation entre vie professionnelle et privée.

Bien sûr, j’avais de la peine pour Madame Lucie, mais ça devait arriver tôt ou tard. De toute façon, nous n’y pouvions rien. Autant se concentrer sur le bon côté des choses, j’allais pouvoir faire une sieste à midi pour rattraper mon retard de sommeil.

Pour la première intervention de l’après-midi, nous nous sommes rendus chez Madame Titi. Elle possédait un fort joli canari, c’est pour ça que j’ai choisi ce pseudonyme. Madame Titi était une personne très très fatiguée. Aimable et polie, elle n’avait pas forcément envie de parler car tenir une conversation requiert certains efforts. Il faut savoir respecter cela aussi. Parfois, certaines personnes n’ont pas spécialement envie de parler et il faut se contenter du silence. Comme me disait Lady Gaga : « De toute façon, ne t’inquiète pas. S’ils ont envie de parler, ils te le feront savoir. » Personnellement, le silence ne me gêne pas.

Chez Madame Titi, nous intervenions pour faire du repassage. Étant une ancienne vendeuse de prêt-à-porter, elle avait un certain attachement aux vêtements et aimait les ranger impeccablement. Elle nous expliquait donc précisément comment repasser et plier correctement le linge. Encore une fois, ce métier requiert de l’adaptation et de l’écoute, même si nos tâches sont les mêmes, toutes les personnes sont différentes. Par conséquent, chaque intervention est différente. L’auxiliaire de vie doit être à l’écoute pour apporter du confort. Évidemment, il y a des limites et quand les demandes vont trop loin, il faut savoir dire non et recadrer. Pas forcément évident, surtout quand le métier est déprécié et méprisé.

Après le repassage, Lady Gaga s’occupa du courrier de Madame Titi. La gestion administrative était une autre des tâches qui pouvaient échoir à l’auxiliaire de vie. En effet, Madame Titi n’était plus vraiment en état de lire son courrier et d’y répondre, il fallait bien que quelqu’un le fasse. Bien entendu, cela se faisait en discutant avec Madame Titi, pour la tenir informer de tout.

Pour ma dernière intervention, nous sommes retournés chez Madame Xena. Tout comme hier après-midi, nous lui avons surtout tenu compagnie. Cette fois-ci, elle nous a surtout parlé de sa famille et même montré quelques vieilles photos. Avant de nous quitter, elle parla un peu de moi. Elle parut surprise d’apprendre que j’avais quitté l’informatique pour m’intéresser à ce métier. Elle me conseilla de ne pas m’arrêter là et de continuer plus loin (sous entendu vers quelque chose de plus prestigieux). Encore une fois, dépréciation du métier d’auxiliaire de vie, perçu comme simplement une femme de ménage.

 

L’heure était finalement venue de faire le bilan et j’avoue avoir été extrêmement satisfait de cette expérience. Lady Gaga a rendu ce stage très instructif grâce au partage de son expérience, à sa patience et ses conseils. J’ai découvert un beau métier, dur mais humain. C’est un métier qui m’a apporté du sens, qui est gratifiant par l’aide qu’on apporte à des gens qui en ont besoin. C’est également un métier encore très mal reconnu et qui mériterait un peu plus de considération. Nous serons potentiellement tous, un jour ou l’autre, dans un besoin d’assistance pour finir notre vie, alors il est important de considérer ceux qui nous l’apporteront.

La métallurgie pour les nuls

Aujourd’hui en rentrant à vélo, j’ai entendu des enfants criailler. Ce verbe s’utilise également pour les oies et les perdrix en plus de vous donner des points de style, alors n’hésitez pas à le ressortir en toute situation. Ces criaillements, disais-je donc, ont très logiquement déclenché une association d’idées dans mon crâne insondable. De cet amalgame insaisissable est ressortie une vieille chansonnette enfantine qui n’a rien à voir avec les noisettes.

Une souris verte qui courait dans l’herbe

Je l’attrape par la queue, je la montre à ces Messieurs

Ces messieurs me disent : trempez-la dans l’huile,

Trempez-la dans l’eau, ça fera un escargot tout chaud.

J’eus alors l’impression qu’on avait fait l’amour à mon cerveau de manière étrangement désagréable et malsaine. Qui a écrit ce truc ? Michaëlle Le Quilleuc nous répond Wikipedia. Ma deuxième question est donc : pourquoi vouloir chanter ça à un enfant ? C’est pour lui faire passer quel message exactement ? Attardons-nous un instant sur les paroles.

« Une souris verte« , alors déjà, une souris n’a jamais eu de pelage vert. Je n’ai pas fait de recherches exhaustives, mais je pense que ça se saurait. Dommage d’ailleurs, ça ferait un bon camouflage pour échapper aux prédateurs, surtout en courant dans l’herbe. Ceci étant, admettons que son pelage soit vert justement à cause de la course dans l’herbe, de la même manière qu’on peut saloper une salopette avec de la chlorophylle. J’essaie quand même d’être conciliant. Et pour votre information, le Gang des souris vertes est une association de malfaiteurs français ayant opéré de 2003 à 2006.

« Je l’attrape par la queue« , alors non, il ne faut pas faire ça ! Je le répète à tous les enfants (et les adultes aussi) : ne faites pas ça chez vous, ni ailleurs, à aucune souris, ni aucun animal. Une queue, ce n’est pas fait pour soutenir le poids d’un animal, ça sert uniquement pour son équilibre, c’est tout. Soulever par la queue est au mieux désagréable, très probablement douloureux, et au pire peut causer des blessures plus ou moins graves. Pour résumer, soulever par la queue c’est plutôt pas très très sympa pour faire dans l’euphémisme. Alors à moins d’envisager une carrière de tortionnaire sadique avec option torture animale, ne le faites juste pas. Et ne chantez pas ce mauvais exemple aux enfants.

« Je la montre à ces Messieurs« , on se demande bien qui sont-ils et pourquoi il faut leur montrer des souris. Cela étant, si quelqu’un découvre réellement une souris à pelage vert, je pense que de nombreux scientifiques pourraient être intéressés. Nous aurions alors identifié ces fameux Messieurs (et les Madames scientifiques, ça n’existe pas hein…)

« Ces Messieurs me disent : trempez-la dans l’huile« , finalement, ce ne sont probablement pas des scientifiques. En fait, j’ai d’un seul coup l’image d’une antique arène romaine dans laquelle le sort du gladiateur vaincu se retrouve entre les mains de l’éditeur (l’organisateur) qui baisse le pouce pour annoncer la condamnation à mort. Sauf que bon, un combat entre un humain et une souris, c’est quand même largement plus déséquilibré que David contre Goliath. Et la souris n’a même pas de fronde. Autrement dit, c’était quand même joué d’avance.

« Trempez-la dans l’eau« , d’abord l’huile, puis l’eau, attention à l’ordre, c’est important ! Tout comme il ne faut pas prendre un animal par la queue, il ne faut pas non plus l’immerger dans des liquides, ce n’est pas très urbain, pour rester poli. D’autant plus si les liquides sont à des températures déraisonnables. Trop chaud et il y a risque d’ébouillantage, trop froid et ce sera l’hypothermie. Et si l’immersion est trop longue, il y aura noyade. Concrètement, il s’agit de diverses mises à morts cruelles (cf doctorat tortionnaire et gladiateur vaincu).

« Ça fera un escargot tout chaud« , encore une fois, NON ! Et là, je commence à m’énerver ! Non, non et non ! Tremper une souris dans de l’huile puis de l’eau en la tenant par la queue n’a jamais donné un escargot (ni chaud ni froid ni tempéré). Ça donne au mieux une souris mouillée et huileuse qu’on a fait grave chier, au pire une souris morte qu’on aura sauvagement exécutée sans raison valable, mais pas un escargot. D’ailleurs, pourquoi un escargot ? Tant qu’à raconter des conneries, autant être plus fantaisiste. J’ai d’ailleurs trouvé une version de la chanson où il est question de crapaud. On est déjà plus dans la même taille d’animal, même si le passage de mammifère à amphibien laisse tout aussi perplexe que le passage de mammifère à gastéropode. Ressortez le vieux chapeau du magicien, au moins, il n’y a pas d’appel explicite à la torture animale.

Finalement, s’il fallait trouver une morale à cette chansonnette, j’opterais personnellement pour la suivante : ne croyez pas les adultes, ils racontent que des conneries aux enfants. Voilà ! Et laissez tranquilles les souris, et tous les animaux tant qu’on y est. Ils n’ont rien demandé.

Ensuite, peut-être y a-t-il une métaphore cachée que je n’aurais su déceler. Dans ce cas, je saurais gré à qui me l’expliquerait. En faisant un effort, j’aurais bien une théorie sous le coude. Il s’agirait d’une métaphore métallurgique. Ce qui m’a mis sur la voie : cette histoire d’huile, d’eau et de chaleur. L’huile et l’eau sont des fluides utilisés pour le refroidissement dans le procédé de trempe des métaux. Et là, d’un seul coup, tout fait sens !

Pour ceux qui ne connaissent pas le principe de la trempe, je vais tenter de le vulgariser. Je ne suis moi-même pas un expert et mes TP méca d’école d’ingé sont loin. Toutefois, j’ai lu un article qui explique le procédé assez simplement (par ICI). Concrètement, il s’agit de modifier la structure cristalline d’un métal en faisant varier la température. Par exemple, si on chauffe du fer à haute température, des atomes de carbone peuvent s’immiscer dans la structure cristalline pour remplacer les atomes de fer qui y étaient présents. Si on effectue un refroidissement suffisamment rapide, en utilisant notamment de l’huile ou de l’eau, on conserve cette nouvelle structure cristalline qui dispose de propriétés différentes.

Pour expliquer pleinement l’analogie, la trempe permet de transformer la structure cristalline (donc en quelque sorte la nature du métal) afin d’en changer les propriétés. Ce qui serait l’équivalent d’un passage d’une souris à un escargot. Donc en fait, cette chanson est une vulgarisation du procédé de trempe expliqué aux enfants, CQFD. Par contre, pour la couleur verte, je ne vois toujours pas…

La prochaine fois, je vous parlerai de la poule qui picote du pain dur, parce que picorer c’est tellement trop mainstream.

Vœux pour 2017

Voilà un bon moment que je n’ai rien posté et pour cause : baisse de moral, baisse de motivation, peu d’inspiration. J’avais l’esprit ailleurs, occupé par des incertitudes et des interrogations personnelles. En proie au doute et à la perte de confiance, je peinais à trouver la moindre envie d’écrire. Pour résumer, cette fin d’année 2016 fut assez moribonde et peu propice à l’expression créative.

Mais pas de panique ! 2017 pointe le bout de son nez, apportant avec elle une excuse bien commode pour se ressaisir et repartir d’un bon pied. Je n’abandonne pas mes projets ! D’ailleurs, la correction d’Alice continue d’avancer lentement mais sûrement. J’ai grand espoir que cette année soit enfin l’année où j’estime mon travail fin prêt pour être proposé à l’édition.

En parallèle, je vais probablement continuer à raconter des historiettes sur ce blog. Je me suis énormément amusé avec la Caverne d’Alibasteuf et j’envisage de ne pas en rester là. Je compte poursuivre sous forme de chroniques les aventures de Sonya dans son multivers loufoque ouvert à toutes les parodies et les clins d’œil à la culture geek. À terme, peut-être que ça composera un recueil à compiler.

Par ailleurs, j’ai également quelques idées d’articles en stand alone qu’il me faudra concrétiser. Le plaisir est dans la diversité comme je me plais à le dire. Et j’espère que l’inspiration se saisira à nouveau de moi pour vous apporter divertissement et surprise !

En attendant, place aux vœux ! Avant-hier, j’ai lu un très joli billet d’une amie sur la Fesse-du-Bouc. Après ça, difficile de ne pas paraître rasoir et insipide. Peu importe, je vais quand même essayer de parler avec mon cœur (oui, je suis ventriculoque).

Pour cette année 2017, je vous souhaite bonheur et épanouissement. Puissiez-vous connaître la simple joie d’apprécier la vie et de partager l’amour. Aimez votre voisin et, par-dessus tout, aimez-vous vous-même. Vous êtes la personne avec qui vous allez passer toute votre vie, alors ne vous détestez pas et ne vous jugez pas trop durement. Soyez votre meilleur ami car, après tout, vous êtes le mieux placé pour ça.

Je ne vais pas m’étaler comme de la confiture. Aussi vous épargnerai-je le package classique de santé, volupté, réussite de vos projets, retour de l’être aimé, chance aux jeux, fertilité, réparation des clusters défectueux par poupée vaudou interposée et tutti quanti. À cela, je vais préférer une sortie discrète pour tenter d’aller mettre en application mes propres conseils.

Mais je reviendrai !