La Caverne d’Alibasteuf, partie 1

Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, arriva au fond de la Crevasse du Chacal Mouillé. D’après les informations données par le Sage Croûton Rachitique, ici se trouvait la fameuse Caverne d’Alibasteuf, le rêve de tous les aventuriers. Pour déceler la paroi secrète dissimulant l’entrée, il fallait attendre le dernier rayon de soleil de l’équinoxe d’automne, autrement dit : aujourd’hui. Ensuite, debout et d’une voix claire, il fallait prononcer la phrase suivante :

— Sésame, ouvre-toi !

— Mot de passe incorrect. Le mot de passe de la Caverne d’Alibasteuf a été récemment changé. Veuillez contacter votre Administrateur de Caverne pour obtenir le nouveau mot de passe.

Quelle était donc cette diablerie ? Le Vieux Croûton Rachitique lui avait-il menti ?

— Sésame, ouvre-toi !

— Mot de passe incorrect. Il vous reste deux essais, après quoi la caverne sera verrouillée pour une période de trois cent soixante-cinq ans.

— Saloperie de sésame, tu vas t’ouvrir, oui !

— Mot de passe incorrect. Il vous reste un essai, après quoi la caverne sera verrouillée pour une période de trois cent soixante-cinq ans.

— Je hais les mots de passe !

— Mot de passe correct. Vous pouvez entrer dans la Caverne d’Alibasteuf.

Visiblement, l’Administrateur de Caverne haïssait autant les mots de passe que Sonya. Peu importait, le but était atteint. La Caverne d’Alibasteuf s’ouvrait devant l’Aventurière à la Tignasse Lacérante. Quels trésors l’attendaient à l’intérieur ? Elle se retint de courir et se contenta d’entrer dignement.

— Bonjour et bienvenue dans la Caverne d’Alibasteuf. S’agit-il de votre première visite ?

Sonya examina la source des paroles. Il s’agissait d’une étrange lumière bleutée qui flottait paresseusement à hauteur de tête.

— Heu oui.

— Je suis GG FFS, le Gentil Guide Feu Follet Solitaire, mais vous pouvez m’appelez Dieu. J’ai un complexe mégalomaniaque.

— Heu d’accord.

— La Caverne d’Alibasteuf entrepose les meilleures pièces d’équipement d’aventurier de tous le multivers. Quel type d’équipement recherchez-vous ?

— Armures !

— Très bien, veuillez me suivre.

À la suite de GG FFS, Sonya pénétra dans la cave principale. Impossible de décrire les trésors fabuleux s’étalant à perte de vue. Des milliers d’étoiles se jetaient dans ses yeux écarquillés. Soudainement, elle ne se sentait plus l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, mais simplement une Enfant Émerveillée le Soir de Noël. Elle voulait tout visiter, tout voir, tout examiner et elle le ferait !

— Voici le rayon Armure.

— Il doit y avoir erreur, il s’agit du rayon Lingerie.

— Il n’y a pas d’erreur, il s’agit du rayon Armure pour Femme.

— Non, il s’agit du rayon Lingerie pour Femme, voire Lingerie “fine” pour Femme.

— Désolé, seul l’Administrateur de Caverne a les droits nécessaires pour renommer les rayons.

— Je parie que l’Administrateur de Caverne est un homme Bon, tant qu’à être ici, je peux toujours m’équiper en Lingerie Magique.

Sonya commença son examen consciencieux de la marchandise étalée. À chaque fois qu’elle s’attardait sur une pièce, GG FFS commençait à lui donner des informations parfois pertinente dessus.

— Ce plastron s’appelle “La Barge”.

— Plastron Tu me fais rire, c’est un soutien-gorge. Hé ! C’est ma taille !

— Il permet d’éviter le mal de dos et de garder la poitrine sous contrôle même en cas d’intense activité physique.

— C’est presque tentant. Et celui-ci ?

— Les Tétons Flingueurs d’Austinette. Il dispose d’une fonction d’autodéfense rapprochée. Inventées par l’espionne Austinette pour éviter d’être prise au dépourvu lors des situations de séduction dangereuse.

— Le nom est assez explicite.

— Le Thermostits de la Douceur Tempérée. Protège efficacement contre tout différentiel de température, chaud ou froid. Idéal pour affronter les éléments du feu et de la glace.

— Dommage que ça protège si peu de surface, je l’aurais bien pris en combinaison intégrale.

— Il répond parfaitement à la loi du Regard Libidineux : moins il y a de surface, mieux ça protège.

— D’expérience, je préfère être moins bien protégée, mais partout. Et ce truc moche c’est quoi ?

— Le Châle Odorant de l’Intestin Obstrué.

— C’est révulsant !

— Il émet un puissant champ de force olfactif afin de prévenir toute attaque au corps-à-corps de la part d’un adversaire doué d’odorat.

— La pince à nez est fournie avec ?

— Rosie Fumet, sa créatrice, avait toujours le nez bouché.

— Je pense que c’est un prérequis pour porter cette horreur. Ceci a l’air mieux.

— Les Bottes Ultimes de l’Éventreuse de Démon. Procure une agilité sans limite et prévient toute entorse. Vallila Cold les portait quand elle a emprunté le portail des Enfers pour aller tuer les Seigneurs Démons du Cercle Interne. Ces bottes sont la seule chose qui ne soit jamais ressortie du portail.

— On peut scier les talons de dix centimètres ? Parce que bottes ultimes ou pas, si tu te coinces dans une grille en chassant le démon, t’auras bien l’air d’une conne avant de te faire éventrer toi-même par le démon. Et sinon, pour la tête ?

— Le Casque aux Milles Étoiles Diamantées.

— C’est un diadème, pas un casque. Quel est l’imbécile qui a nommé ce truc ? D’ailleurs, il fait quoi de spécial ?

— Il brille.

— Génial ! C’est de la merde ! Je crois que je vais directement passer aux culottes.

— Vous voulez dire les Jambières ?

— Tu as de la chance d’être immatériel. Je ne sais pas si frapper l’air m’énerverait encore plus ou me détendrait un peu.

Se déplaçant plus loin dans le rayon, Sonya trouva les “Jambières”, ou peut-être avait-elle confondu avec le coin SM.

— Le Moule-moule, en authentique cuir de cul de Baboulinet Tropical.

— On a tué un Baboulinet pour faire ça ? Quelle honte ! Qu’est-ce que

— La Scieuse Intégrale de Lili Raie d’Acier.

— Intégrale ? Il n’y a qu’une ficelle et elle est tellement fine qu’elle doit Hum J’ai compris hélas. Il n’y a pas quelque chose d’un peu moins malsain ?

— Le Lit de la Rivière Rouge. Confortable, étanche, méga-absorbant, autonettoyant, fabriqué à partir d’Éponges bleues végétales de l’île volcanique de la Coulée Rouge.

— Tu m’envoies du rêve, il faudrait juste changer le nom.

— Opération interdite. Désolé, seul l’Administrateur de Caverne a les droits nécessaires pour renommer les artefacts.

— Et les surnoms, on a le droit ?

— Les surnoms sont autorisés.

— Dans ce cas, je vais prendre le Lit de la Rivière Rouge, que je vais surnommer la “Méga-Couche”, ainsi que La Barge. Je vais les essayer immédiatement. Où sont les cabines d’essayage ?

— Il n’y en a pas.

— Désappointant. Je n’ai qu’à me changer ici, retourne-toi.

— Je ne peux pas me retourner, ce que vous voyez n’est qu’une projection de lumière omni-directionelle servant de support visuel pour la diffusion des renseignements audios.

— Hé bien ça me perturbe quand même, alors va dans le rayon d’à côté ! Je t’appellerai quand j’aurai fini.

— Requête acceptée.

GG FFS disparut pour laisser suffisamment d’intimité à Sonya. Elle espérait simplement être vraiment seule dans la caverne, il aurait été désagréable de se faire surprendre en train d’enfiler la Méga-Couche. Heureusement, l’endroit eut la bonne idée de rester désert. Ayant fini son office, elle rappela le guide.

— GG FFS ! GG FFS ? GG FFS ?

Où était-il passé ? Pourquoi ne revenait-il pas ?

— GG FFS ? GG FFS !

Il n’aurait quand même pas osé…

— Dieu ?

— Oui ?

Et si, il avait osé. Il ne plaisantait pas avec son complexe mégalomaniaque.

— Quittons ce rayon, il me donne envie de vomir. Emmène-moi plutôt voir les Armures Lourdes, pour Homme. J’imagine que la précision est requise.

— Veuillez me suivre.

Sur le chemin, une rangée attira l’attention de Sonya.

— Une seconde, quel est ce rayon ?

— Il s’agit du rayon Sous-Vêtements pour Homme.

— Rien que pour rire, je vais jeter un œil. Ceci dit, je ne sais pas si je vais rire ou avoir peur. Vas-y, raconte-moi tout.

— Le Panier à Abricots.

— Ça commence bien… Dis donc, il y a de la place là-dedans !

— Il appartenait à Pilon le Dingue. Il souffrait de la maladie génétique du dédoublement génital.

— Tout de suite, ça multiplie les abricots. Je n’ai pas vu le Panier à Melons au rayon femme.

— Vouliez-vous dire le Panier à Pamplemousses ?

— Tant de fruits D’où sort-il celui-là ?

— Le Caleçon en Mithril de Cul-Brillant.

— J’ai déjà entendu cette histoire quelque part. Celui-ci est bizarre.

— La Coque à Noix Chaste de Résistance Électromagnétique. Le grand inventeur Turbo Piston était persuadé que sa stérilité était due au piratage de ses gonades par un signal électromagnétique. Il a donc conçu cette coque comme une cage de Faraday. En plus de sa défense physique indiscutable, elle protège efficacement contre toute interférence électrique et électromagnétique externe. Il est mort sans descendance.

— Peut-être que le problème venait d’ailleurs. Ah, un truc qui a l’air normal !

— Le Grand Slip Rouge 100% Coton.

— Que fait-il de spécial ?

— Il transforme instantanément son porteur en catcheur russe. Il appartenait à Guiev, le grand lutteur sibérien qui s’entraînait avec des ours polaires. Lors de son dernier souffle, il a transféré son âme dans ce slip pour accompagner tout futur porteur sur la voie de la lutte.

— Génial ! Dommage qu’il soit un peu trop grand. Bon ! Assez rigolé, je n’ai pas tellement envie d’en savoir plus sur les trucs bizarres qui suivent. Continuons vers les armures.

Sonya quitta le rayon des Sous-Vêtements pour Homme avec un dernier regard envieux vers le Grand Slip Rouge 100% Coton. Il était temps de passer aux choses sérieuses.

— Voici le rayon Armure Lourde pour Homme.

— Ah, enfin le vrai matos. Maintenant on parle !

Tout ce métal protecteur lui assénait frisson sur frisson. Cette froide douceur ferreuse… Quelle armure allait-elle choisir ?

— Celle-ci !

— La Cuirasse des Fabuleux Pecs d’Acier. En plus d’offrir une protection incroyable, elle renforce également la cage thoracique du porteur pour résister même aux coups de marteau les plus violents.

— Je veux l’essayer.

— Opération interdite. Vous ne remplissez pas les prérequis pour le port de cette armure.

— Quoi ? Quels sont les prérequis ?

— Vous devez être de sexe masculin pour porter cette armure.

— Là je suis profondément mécontente.

— Pour toute réclamation, veuillez contacter votre Administrateur de Caverne.

— Oui je crois qu’il est temps de le contacter. Je dois passer mes nerfs sur quelqu’un que je peux frapper.

— Requête envoyée à l’Administrateur de Caverne. En attente de réponse.

— …

— …

— …

— L’Administrateur de Caverne a accepté votre demande de contact, il sera présent sur site dans environ 5 minutes.

Sonya commença à se chauffer les poings. L’administrateur de Caverne avait intérêt à se montrer coopératif, il y avait beaucoup trop de choses irritantes dans la gestion de cet endroit.

— Temps d’attente estimé : 4 minutes.

— … 3 minutes.

— … 2 minutes.

— … 4 minutes.

— Quoi ? Mais ça a augmenté !

— … 1 minute 30 secondes.

— … 2 minutes.

— Je crois que je ne vais pas chercher à comprendre

— … 30 secondes.

— Arrivée imminente de l’Administrateur de Caverne.

— Par où ? Je ne le vois pas.

— C’est parce que je suis l’Administrateur qui vient du ciel ! Ou plutôt du plafond en l’occurrence. Vous pouvez m’appeler Roger. Que puis-je pour vous ?

Sonya se retourna pour découvrir un Roger suspendu par un système de fins filins se perdant dans la voûte. Devant son regard interrogateur, l’Administrateur de Caverne se sentit obligé d’expliquer.

— Pour me déplacer rapidement, j’utilise les Fils de la Spectaculaire Araignée Marionnettiste.

— Cela fait-il de vous une marionnette ?

— Non. Que puis-je pour vous ?

— Votre GG FFS prétend que je n’ai pas le droit de porter cette magnifique Cuirasse des Fabuleux Pecs d’Acier parce que je ne remplis pas les prérequis.

— C’est exact. Vous vous trouvez actuellement dans le rayon Armure Lourde pour Homme, toutes les armures qui se trouvent ici sont réservées aux hommes. Je peux vous indiquer le chemin du rayon Armure pour Femme si vous le désirez.

— Non merci, j’en viens. D’ailleurs, il faudrait le renommer en rayon Lingerie pour Femme, car je n’y ai trouvé que des sous-vêtements et aucune armure digne de ce nom.

— C’est tout ce dont nous disposons comme Armure pour Femme. J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous aider d’avantage.

— Doucement petit scarabée ! Je crois que tu ne m’as pas bien comprise. Alors avant que mon Redoutable Turbo-Poing de Phalanges Énervées n’atterrisse sur ton Vulnérable Visage au Nez Bientôt Cassé, tu vas m’expliquer concrètement qu’est-ce qui, dans le monde réel et physique, m’empêche de porter ces “Armures pour Homme” ?

— Heu…

— Attention, choisis tes prochains mots judicieusement.

— Physiquement parlant, je ne pense pas qu’il y ait réellement de contraintes, à part une force musculaire suffisante et certaines “modularités anatomiques” pour quelques modèles particuliers. Par contre, culturellement parlant…

Roger s’interrompit au levé de main de Sonya.

— Tu veux dire que dans notre société patriarcale sexiste d’aventuriers, il serait mal vu pour une femme d’acquérir un certain pouvoir par le biais du port d’une armure lourde traditionnellement associée à la puissance masculine ? Tu veux dire que le rôle premier d’une femme, même au combat, reste avant tout de plaire à l’œil lubrique de l’homme hétérosexuel, et donc elle serait restreinte à porter des strings pour aller se battre ?

— Vous ne voudriez tout de même pas piétiner allègrement des générations d’oppression sexiste ?

— Si. Mais pour être parfaitement équitable, il faudrait en même temps autoriser les hommes à porter les Armures pour Femme. Ils ne l’avoueront jamais, mais il y en a plein qui en meurent d’envie. Bien sûr, même sans restriction, ils n’oseront probablement pas. C’est trop déshonorant de porter un vêtement de femme…

—Argument accepté. Votre requête est accordée, je vais supprimer toute restriction de sexe sur l’ensemble des artefacts. Ça risque quand même d’être bizarre pour certains. Je me demande quel effet aurait l’Amulette d’Ovulation Systématique sur un homme…

Ce disant, il tapota sur son Gros Bracelet Vaudoumatique d’Administrateur de Caverne.

— Voilà c’est fait. Puis-je faire autre chose pour vous ?

— Pas pour le moment, merci. Maintenant, à nous deux la Cuirasse aux Fabuleux Pecs d’Acier !

— Alerte ! Alerte !

— Que se passe-t-il encore ?

— Multiples intrusions détectées. Poste de Contrôle Principal compromis. Verrouillage intégral de la Caverne. Message de détresse envoyé.

Roger pianota frénétiquement sur son bracelet en affichant un Visage Stressé à Veine Temporale Palpitante.

— Hé ho ! Que se passe-t-il ?

— Ils ont fini par réussir à entrer !

— Mais qui donc ?

— La Ligue des 40 Vilains Voleurs Volages !

Intensité Dramatique Insoutenable.

Kim Bonheur découvre le pot aux roses

Kim Bonheur Psychothérapeute. Tous les matins, quand elle se levait, elle s’arrêtait devant le miroir pour demander : « Miroir, miroir, pourquoi fais-je ce métier ? ». Et le miroir lui répondait par un long silence plein de compassion. Ce n’était qu’un miroir, le jour où il lui répondrait vraiment, elle saurait que la folie l’avait atteinte elle aussi. En attendant, elle s’accrochait au sentiment de faire quelque chose de bien, d’aider les gens. Elle puisait dans cette sensation de bienfaisance pour trouver la force de pousser la porte du cabinet et d’accueillir son premier patient.

Les patients étaient comme des chocolats, on ne savait jamais sur quoi on allait tomber. Par exemple, le premier patient de la journée ressemblait très étrangement à une tortue dragon géante bodybuildée portant une carapace à pics.

 Bonjour Monsieur Bouseur, je vous aurais bien invité à vous installer, mais je crains que les lois de la physique entraîneraient la destruction de mon mobilier.

 Je comprends votre inquiétude. Cela ne me pose aucun problème de rester debout. Je m’en voudrais d’abîmer votre cabinet.

 (Malgré les apparences effrayantes, celui-ci est étonnamment poli.) Je me trompe peut-être mais est-ce que je ne vous aurais pas déjà vu à la télé ?

 *Soupir* Effectivement, j’ai une certaine notoriété. J’essaierais bien de vous convaincre qu’elle n’est pas méritée, mais, par expérience, cela ne sert à rien. Allez-vous quand même m’aider ?

 (Ça me revient maintenant. Il s’agit d’un serial-kidnappeur de princesses, du moins, de la Princesse Pêche surtout. Je me suis toujours demandé ce qu’on ressentait lors d’un kidnapping, mais en fait je n’ai pas vraiment envie de savoir. De toute façon, je ne suis pas une princesse.) Bien entendu, je suis là pour aider tout le monde et je suis tenue au secret. Tout ce qui sera dit ici restera entre nous. Maintenant, dites-moi, qu’est-ce qui vous trouble ?

 Je ne sais pas trop par où commencer. C’est la première fois que je viens chez une psychothérapeute.

 (C’est presque mignon cette incertitude, cette timidité.) Commencez par des choses simples, le reste viendra tout seul.

 Hé bien, voyez-vous, mon enfance a plutôt été difficile et je pense que mon physique y est pour quelque chose

 (Bonjour Capitaine Évidence) Continuez.

 En fait mon père était une tortue gaillarde et ma mère un dragon au cœur d’or. Leur amour m’a donné naissance, mais, aux yeux du monde, je suis un monstre. Ni dragon, ni tortue. J’ai toujours été quatre fois plus gros que mes camarades de classe et je devais prendre d’infinies précautions pour ne pas les blesser. Si je ne faisais pas attention, j’envoyais une boule de feu en éternuant.

 (Ne pas rire, ne pas rire. Penser à autre chose) Comment vous traitaient les autres ?

 Ils me tourmentaient. Ils cherchaient à me pousser à bout pour que je réagisse mal et que je prouve que j’étais un monstre. En plus, je suis roux.

 (Roux ? Ah oui, je n’avais jamais remarqué.) Ils vous ont fait des blagues sur les roux ?

 Oui. Ils disaient que je sentais mauvais, que j’étais moche, que j’étais une carotte. Surtout, ils disaient que je n’avais pas d’âme. Les enfants peuvent être tellement cruels, je ne sais pas s’ils se rendaient compte de la souffrance qu’ils m’infligeaient. Je suis un être sentient, j’ai des sentiments !

 (C’est dingue, en fait je ressens de la compassion pour lui.) Vous savez, vous n’êtes pas le seul à subir ce traitement. De nombreux enfants passent une scolarité épouvantable, car ils sont exclus par les autres. Il s’agit d’un problème plus général dont vous avez été victime.

 Je sais. Mais aujourd’hui encore, ça me blesse.

 (Les blessures d’enfance, c’est toujours galère à guérir) Cela appartient au passé maintenant. Il faut trouver un moyen d’exorciser ces blessures.

 En fait, j’avais réussi à m’en défaire. Mais le présent les a rouvertes.

 (En même temps, aujourd’hui, il kidnappe des princesses. Il ne peut pas s’attendre à ce qu’on l’accueille à bras ouverts) Racontez-moi.

 La discrimination m’a fait quitter l’école assez rapidement. Où pouvais-je aller ? Que pouvais-je faire ? À cette époque, j’avais fini par me convaincre moi-même que j’étais un monstre et je ne voyais qu’une chose à faire. Je n’étais à ma place qu’à un seul endroit.

 (À la morgue après un suicide ? Merde, j’ai vraiment des pensées horribles parfois.) Où donc ?

 Sur un ring de catch pardi ! Évidemment, je jouais toujours le ‘Heel’, le méchant, mais j’avais enfin trouvé un endroit pour m’accueillir. C’est là que je me suis fait mes premiers amis. Des gens merveilleux qui ne me jugeaient pas sur mon apparence. C’est également durant ces années-là que je me suis bodybuildé et que j’ai appris mes techniques de combat.

 (Cela expliquait la carrure.) Que s’est-il donc passé ensuite ?

 Ma carrière fonctionnait plutôt bien, j’étais content et je me sentais apaisé. Puis, un jour après un show, je me trouvais dans ma loge quand quelqu’un est rentré. Est-ce que vous croyez au coup de foudre ?

 (Entendre une tortue dragon géante parler d’amour, j’aime mon travail.) Je n’ai pas vraiment d’opinion sur le sujet. En tout cas, cela ne m’est jamais arrivé.

 Je n’avais jamais imaginé que ça pourrait m’arriver non plus. Et pourtant cela m’est tombé dessus. Au premier coup d’œil, je suis resté béat. Elle était un peu timide, c’était la première fois qu’elle approchait une superstar de catch. Si elle avait su à quel point j’étais moi-même intimidé. Le courant est tout de suite passé. Ce fut la première personne à me dire que j’étais séduisant. Cette simple affirmation m’a tout simplement bouleversé.

 (Cela ferait un bon roman à l’eau de rose.) Qui était cette personne ?

 La Princesse Pêche, bien évidemment !

 Quoi ? Pardon ? Comment ? C’est juste que je croyais que

 *Soupir* Oui, je sais… Vous avez entendu toutes les calomnies qu’on dit à mon sujet dans les médias. On ne cesse de répéter que je suis un kidnappeur, un terroriste et je ne sais quoi d’autre. Tout ceci n’est que mensonges abusifs. Au final, ce n’est pas bien différent de ce qu’on me faisait subir à l’école. D’où la réouverture des vieilles blessures.

 (Merde Sérieusement ?) Mais qu’en est-il vraiment alors ? Que s’est-il passé avec Pêche ?

 Nous nous sommes mariés.

 Mariés.

 Et nous avons eu un enfant.

 Enfant.

 Oui : Bouseur Junior. À votre avis d’où vient-il ? Je ne l’ai pas fait tout seul.

 Mon cerveau a buggé.

 Laissez-moi reprendre le fil.

 Faites donc.

 Je savais qu’en me mariant avec la Princesse Pêche, j’allais à nouveau entrer dans un monde hostile à mon égard. Cependant, je ne pouvais pas ignorer notre amour, j’ai donc pris le risque. À ma grande surprise, tout s’est plutôt bien passé pour moi. Par le biais de Pêche et de mes connexions dans le monde du show business, j’ai rencontré quelques personnalités influentes. Je me suis finalement lancé dans le monde des affaires et j’ai fini par bâtir un empire.

 (Une tortue dragon catcheuse qui devient PDG Me suis-je bien réveillé ce matin ?) Alors toutes vos infrastructures, vos bateaux volants, vos châteaux, cela vient de votre entreprise ?

 J’ai également obtenu le contrat pour la restauration du système de distribution des eaux ainsi que les égouts. J’ai une entreprise honnête avec des employés. Vous pensiez que je m’amusais à construire n’importe quoi avec une armée d’esclaves à mon service ?

 (Heu oui.) Mais alors comme les choses ont-elles dégénéré ?

 Le père de Pêche n’a jamais vraiment accepté notre mariage et la situation s’est progressivement envenimée. Au départ, il ne s’agissait que de calomnies et de désinformation. Il usait de son influence sur les médias pour propager des mensonges à mon égard. Dans le même temps, il essayait par tous les moyens d’éloigner Pêche de moi.

 (Un bon patriarche de service ce papa) Comment Pêche a-t-elle réagi ?

 Devant l’autorité abusive de son père et après moult disputes, elle a fini par couper les ponts. Évidemment, son père a rejeté toute la faute sur moi. Tant que je pouvais continuer à vivre avec Pêche, je pouvais encaisser. Cependant, je ne m’attendais pas à la suite.

 (Mais vas-y raconte, je veux connaître le fin mot !) Que pouvait-il faire de pire ?

 Les Frères Marioles.

 (Ceux qui sont censés sauver la princesse Pêche des griffes de Bouseur. Mais si elle n’est pas vraiment captive) Mariole et Louis-Guy ?

 Ceux-là même. Tous le monde les appelle des héros, mais en réalité ce sont des monstres créés par le père de Pêche. Quelle ironie, ils travaillaient auparavant pour moi. C’étaient mes meilleurs plombiers et je n’ai toujours pas réussi à les remplacer. Si vous saviez comme cela peut être dur de trouver de bons employés.

 (Les Frères Marioles travaillaient pour Bouseur ? Je ne comprends plus rien.) Comment se sont-ils retournés contre vous ?

 Les psychotropes. Au début, ils se contentaient de cannabis et je me suis montré laxiste, mais le vice était déjà là. Le père de Pêche leur a proposé des substances plus violentes et un champignon particulièrement hallucinogène. Ainsi drogués, ce ne fut plus qu’une formalité de leur laver le cerveau. Il les a convaincus que j’étais un horrible monstre qui avait kidnappé la princesse Pêche et qu’ils devaient absolument aller la sauver. D’ailleurs, il en a profité pour essayer de convaincre tout le monde avec sa propagande.

 (Je n’arrive toujours pas à y croire et pourtant) Qu’en est-il de tous leurs accomplissements héroïques ?

 Héroïques ? Chez moi, une personne qui massacre des gens par dizaines, on appelle ça un fou furieux, un psychopathe, un boucher. Dites-moi combien de personnes j’ai tué ?

 (Heu) Je ne sais pas.

 Zéro. Et combien les Frères Marioles en ont décimées ?

 (On ne compte plus) Beaucoup.

 Et on les appelle des héros ? Les Frères Marioles sont les créatures monstrueuses du père de Pêche. Il leur a administré des puissants stimulants militaires : des cocktails de stéroïdes et d’adrénaline, des antidouleurs. C’est ainsi qu’ils ont été capables d’accomplir leurs faits “héroïques”. Vous connaissez beaucoup d’humains normaux capables de sauter trois fois plus haut que leur propre taille ? Défoncer des murs de brique avec la tête ? Lancer des gens quatre fois plus lourds qu’eux (moi en l’occurrence) ?

 (Peut-il vraiment avoir raison ? Ce serait quand même fou Tout le monde se serait laissé berné ?) J’avoue qu’en y réfléchissant, c’est un peu bizarre. Mais il y a des éléments dérangeant de votre côté aussi. À chaque fois, la princesse Pêche a été retrouvée dans un château sinistre qui ressemblait étrangement à une prison.

 Un château est un ouvrage défensif à l’origine. Cela reste l’endroit idéal pour se défendre face aux Frères Marioles. Et puis, que jugez vous de l’aspect sinistre ? Ce sont des châteaux de style gothique. Pêche aime l’art gothique. Et moi aussi d’ailleurs

 (Il devait y avoir un truc) Et les cages ?

 *Soupir* Ah, je savais que cela finirait par me retomber dessus. Très bien, puisque vous voulez tout savoir : c’est sexuel. Nous avons des pratiques sadomasochistes et nous aimons aussi faire du jeu de rôle. Voilà, vous êtes contente ?

 (Merde, je suis pas très pro pour le coup. Mais j’ai quand même envie de connaître le fin mot de l’histoire !) C’est donc pour ça que vous avez des colliers et bracelets en cuir clouté ?

 Tout à fait. Le père de Pêche aimerait croire que sa fille est une princesse Barbie. Quand il arrive à la récupérer, il la cloître dans un château rose, l’habille avec des robes roses avec pour seule occupation de cuisiner des gâteaux roses pour son geôlier Mariole. Évidemment, Mariole n’a pas le droit de la toucher. Il est de toute façon trop drogué et endoctriné pour y penser. Heureusement dans un sens Mais de quel droit le père de Pêche s’autorise-t-il à contrôler la vie et la sexualité de sa fille ? On est au 21e siècle maintenant, bon sang !

 (Patriarcat powaa !) Et donc, à chaque fois que vous kidnappiez la princesse Pêche, en fait vous la sauviez.

 Ça y est, vous avez enfin compris. D’ailleurs, des fois Pêche s’est juste enfuie toute seule en faussant compagnie aux hommes de son père. Elle est très débrouillarde et athlétique. Il ne faudrait pas la prendre pour une poire ahahah. Pêche, poire, humour

 (C’est nul, mais je souris quand même.) C’est terrible, en réalité c’est vous et Pêche les victimes de cette histoire.

 Pourtant, tout le monde pense que je suis le monstre et Mariole le héros. C’est la même histoire depuis mon enfance. Dernièrement, je n’ai plus la force de lutter face au monde entier. Et je suis terriblement affligé de voir Pêche subir les conséquences de ma discrimination. Parfois, je me dis qu’elle serait mieux sans moi.

 (Finalement c’est poignant comme histoire, et tragique) Ça, c’est à Pêche de le décider. Son père tente déjà assez de contrôler sa vie, ne faites pas la même erreur.

 Je le sais bien. Néanmoins, je ne peux m’empêcher d’avoir ce sentiment. Vous comprenez pourquoi j’ai besoin d’aide. Je suis un peu à court de ressources et la fatigue mentale me gagne.

 (Pauvre tortue dragon géante.) J’ai saisi votre situation et je vais vous aider