Dura lex, sed lex ! Partie 1

Dans l’Ouest Sauvage, durant la Ruée vers l’Or, un chariot cahotait paisiblement sur la route menant à la petite ville au nom très inspiré de New Town. À son bord, Jack et Joe ne montraient pas réellement d’empressement pour arriver à destination. Cela aurait pu paraître étrange, voire suspect, dans ce climat où tout le monde se précipitait pour accumuler le plus de richesses possible. Toutefois, ils n’étaient venus ni pour miner, ni pour orpailler. Non pas qu’ils n’aimaient pas l’or, bien au contraire, mais cette profession vous exposait à de nombreux risques désagréables. Comme par exemple, devenir la cible des bandits qui trouvaient moins éreintant de récolter le fruit du labeur d’autrui en vous collant une balle entre les omoplates avant de vous détrousser. Pas forcément dans cet ordre d’ailleurs.

Non, Jack et Joe avaient opté pour une carrière un peu moins dangereuse et un peu plus neutre, ils étaient minéralogistes. Évidemment, ils évaluaient la qualité de l’or, mais également son authenticité. À cette époque un peu folle, une nouvelle sorte de bandit avait fait son apparition : les Philosophes. Ces gredins trouvaient plus facile de transmuter des stocks de métaux moins nobles en or que de se fatiguer à le récolter. Dans un sens, ils avaient raison. Sauf que personne n’avait jamais réussi une transmutation parfaite et, même si pour un œil non averti la différence était indécelable, les propriétés de l’or transmuté variaient par rapport à l’original. Il fallait donc l’expertise de minéralogistes confirmés pour déceler les fraudes.

Pour résumer, ils avaient un travail raisonnablement bien payé et relativement peu exposé à la violence, ce qui ne les empêchait pas d’en être témoins, bien évidemment. Mais mieux valait en être témoin que victime. Ainsi donc avançaient-ils vers leur destination avec un esprit aussi tranquille que le rythme de leur chariot.

— Hey Jack, je connais une blague marrante !

— J’imagine que c’est mieux qu’une blague pas marrante…

— Qu’est-ce qu’un silicate ?

Jack jeta un coup d’œil suspicieux à Joe. Même s’il sentait le piège, il se hasarda à répondre.

— C’est un sel combinant la silice à d’autres oxydes métalliques ?

— Faux ! C’est un chat stupide ! Ha ha !

— Quoi ?

— En tout cas, ça prouve que t’es bien un minéralogiste.

— Comment ça ?

— Ben quand je t’ai dit silicate, tu as pensé au sel plutôt que de penser silly cat : chat stupide en franglois.

— Je ne maîtrise pas trop le franglois…

— Moi ça m’a fait rire en tout cas !

— Tant mieux pour toi, t’essayeras de la sortir au saloon pour te faire des amis.

Même s’ils étaient collègues, les deux compères n’avaient jamais réussi à bien communiquer, ce qui produisait souvent des dialogues de sourds. L’un s’en rendait plus compte que l’autre, sans pour autant réussir à y remédier. Jack hésitait sur la suite à donner à la conversation quand il découvrit une scène défiant son esprit cartésien.

— Hey Joe ! Regarde-moi ça !

— Qu’est-ce que…

— Comme tu dis.

— Mais j’ai encore rien dit.

— C’est bien ce que je dis.

— Comment tu peux dire la même chose que moi si je n’ai rien dit ?

— Bah, en ne disant rien non plus !

— Pour un gars qui ne dit rien, je t’entends beaucoup.

— Si j’avais pas besoin de tout t’expliquer, tu m’entendrais moins.

— Dis tout de suite que je suis un imbécile.

— En tout cas, tu n’as pas inventé la poudre à canon, ça c’est sûr !

— Répète-moi ça !

— Je croyais que tu ne voulais plus m’entendre.

— Je vais te réduire au silence, moi ! Tu vas voir !

— En attendant, je propose de déguerpir au plus vite et d’aller prévenir le shérif Newton.

— Tu veux dire le Shérif de New Town.

— Non, le Shérif Newton.

— De New Town.

— Mais tu comprends rien !

— C’est toi qui dis n’importe quoi !

À quelques kilomètres de ces échanges verbaux affligeants, dans la petite ville de New Town, le Shérif Newton affrontait deux bandits plutôt tenaces. John Veine et Teren Kill avaient déjà éliminé ses deux fidèles adjoints faisant de lui le dernier rempart de la loi et de l’ordre face au chaos et à l’anarchie.

John Veine arma sa Winchester et tira en direction du Shérif avec un « Bang ! » retentissant. Heureusement, le tonneau qui faisait office de planque de fortune arrêta la balle.

— À mon tour maintenant !

Le Shérif riposta en faisant tonner le canon de son arme. Le « Bang ! » meurtrier aurait pu achever sa cible déjà blessée si celle-ci n’avait pas audacieusement plongé à terre. Dans un rictus victorieux John Veine railla.

— Raté !

Newton n’avait pas dit son dernier mot.

— Tu oublies que j’ai un Volcanic, ça envoie beaucoup de plomb ces engins- !

Bang ! Bang ! Incapable de réagir après cette ultime esquive, John Veine succomba sous les coups de feu du Shérif qui ne cachait pas son contentement. Plus qu’un hors-la-loi et sa ville serait débarrassée de la vermine. Toutefois, il tempéra ses ardeurs et se retint de poursuivre l’offensive. Il était lui-même blessé et une attaque téméraire aurait pu signer son arrêt de mort. Teren Kill prit cela pour un aveu de faiblesse.

— Alors, Shérif, on est à bout de souffle ? Et si on finissait ça avec un bon vieux duel ?

Un duel ? Newton ne pouvait pas refuser, la loi l’imposait. Aussi quitta-t-il sa confortable planque pour se présenter au milieu de la rue. Même si ses chances de victoires s’annonçaient minces, il n’avait pas peur. Après tout, il était un duelliste confirmé comme tout bon Shérif qui se respectait.

— Tu es sûr de vouloir faire ça, Teren Kill ?

— Certain ! Je suis sûr que tu es à cours de munitions après tout ce que tu as craché, sinon tu aurais poursuivi ton offensive !

— Finement analysé…

Mais faux. Il lui restait une balle, une dernière et ultime balle. La vraie question était : restait-il aussi une balle à Teren Kill ? Quoiqu’il en fût, les jeux étaient faits, il ne restait qu’à découvrir le dénouement.

— Dégaine, Shérif !

Le hors-la-loi affichait un sourire triomphant, tellement convaincu de sa victoire imminente. Petit impertinent ! Bang ! La ville retint son souffle. Le rictus de Teren Kill se mua progressivement en grimace d’horreur tandis qu’il réalisait l’atrocité de la situation. Newton resta concentré, craignant une ultime fourberie.

Le bandit posa un genou à terre. Trouverait-il un dernier souffle de vigueur pour reste en vie, ou la bataille sanglante cesserait-elle ici ? Le suspense retenait tout le monde en haleine. Ce fut ce moment que choisit Kelvin pour entrer en trombe dans le saloon.

— Shérif Newton, une affaire importante requiert votre attention immédiate !

Tous les visages pivotèrent vers l’intrus qui se sentit subitement tout petit.

— Bordel, Kelvin ! Tu viens de briser toute l’intensité dramatique du moment !

— Ah, désolé… Où en est la partie ?

— On a presque fini. Si Willy tire autre chose qu’un pique, Teren Kill meurt et on gagne.

Tous les yeux de la salle suivirent dans un silence religieux la main qui se dirigea lentement vers la pioche. Chacun retenait son souffle. Une carte fut tirée puis ramenée lentement face cachée. Willy n’osa pas la retourner immédiatement, il redoutait le dénouement. Il avait à peu près trois chances sur quatre de perdre. Il voulait faire persister encore un moment l’illusion qu’il pouvait s’en sortir. Il inspira une fois, puis une deuxième fois. Après la troisième inspiration, il poussa un petit cri en retournant la carte d’un geste brusque.

— Et merde !

Newton se réjouit aussitôt.

— Ha ha ! Une nouvelle victoire pour la loi et l’ordre ! Je ne vous le répéterai jamais assez : le crime ne paie pas.

— C’est de la chance, c’est tout ! On refait une partie ?

— Plus tard peut-être. D’après Kelvin, une affaire requiert mon attention immédiate. Ne vous en faites pas, je reviendrai vous mettre une raclée. En attendant, je vous offre une bière pour vous consoler.

— Eh, c’est gentil ça ! Vous êtes vraiment le meilleur Shérif de tout l’Ouest !

Ainsi acclamé, Newton quitta le saloon à la suite de Kelvin pour aller voir ce qui méritait d’interrompre une partie de Bang ! Arrivé au petit bureau spartiate du Shérif, son office donc, il découvrit deux individus nerveux. Son intuition naturelle lui souffla qu’ils ne devaient pas être de grands brigands. Du moins, s’ils s’adonnaient à des activités condamnables, elles devaient plutôt être du domaine de la fraude que du braquage. Il se retourna vers son adjoint.

— Alors ? Qu’ont-ils fait ces deux-là ?

Kelvin n’eut pas le temps d’expliquer la situation, Jack s’offusqua immédiatement.

— On a rien fait !

— Parle pour toi, Jack !

— Pourquoi ? T’as fait quelque chose, Joe ?

— Non, mais c’est pas à toi de le dire !

— Quoi ? Mais si on a rien fait, on a rien fait.

— Et si j’avais fait quelque chose que tu ne savais pas ? Hein ? Tu y as pensé à ça avant de m’inclure dans tes déclarations et de potentiellement mentir à un représentant des forces de l’ordre ?

— On a passé les derniers jours côte-à-côte, si tu avais fait quelque chose, je l’aurais vu.

— J’aurais très bien pu faire quelque chose avant ça. Par exemple, le mois dernier, j’ai embrassé Maggie, tu ne le savais pas, hein ?

— Maggie ? Mais elle est mariée, non ? Et tu l’as embrassée ?

— En fait, c’est plutôt elle qui m’a embrassé, mais en tout cas tu ne le savais pas !

— Mais on s’en fout, ça n’a aucun rapport avec ce qui nous amène ici.

Le Shérif Newton sauta sur l’occasion pour interrompre ce simulacre de vieux couple.

— Et si vous me disiez pourquoi vous êtes avant que je ne vous bâillonne pour épargner mes oreilles de vos discutailleries insipides ?

Joe réagit immédiatement.

— Ah non ! Ce serait une violation directe de l’article 9 de la loi fédérale en vigueur dont vous êtes le représentant et le garant.

— Depuis quand tu connais par cœur les articles de loi, Joe ?

— Tu ne les connais pas, toi ? Pourtant, nul n’est censé ignorer la loi.

— Non, mais il y a quand même une marge de manœuvre entre ignorer la loi et connaître mot pour mot chaque article.

Les voilà repartis dans un chamaillis insupportable. Sentant qu’il serait difficile d’obtenir quoique ce fût de la part de ces deux-là, Newton prit Kelvin en aparté.

— C’est qui ces gugusses ?

— Ce sont les nouveaux minéralogistes de la ville, Jack Goldhand et Joe Diamond.

— Tu veux dire qu’ils vont habiter ici, à New Town, de manière permanente ?

— Hélas, je le crains.

— Je dirais plutôt que ça craint ! Vue leur capacité à agacer, je ne sais pas s’ils vont se faire beaucoup d’amis. Enfin bref, c’est leur problème, en espérant que ça ne devienne pas le notre. Et donc, pourquoi ils sont là ?

— Ils disent avoir découvert une Anomalie sur la route.

— Quoi ? Où ça ?

— À cinq Miles à l’Est.

Newton posa un regard profondément désapprobateur sur son adjoint.

— Kelvin, tu me déçois beaucoup.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Tu pourrais utiliser les unités du Système International quand même !

— Ouais, je sais, mais j’ai toujours du mal à convertir les Miles en Kilomètres.

— Bon, allons voir ça.

Avant de partir, il interrompit les deux minéralogistes toujours en train de se chamailler dans une énième conversation de sourds. Leur capacité de mésentente était proprement surréaliste.

— Vous deux, vous pouvez prendre congé, mais ne quittez pas la ville.

— On n’a pas l’intention de quitter la ville, on vient d’arriver.

— Parle pour toi, Jack !

— Quoi ? Tu as l’intention de quitter la ville ?

— Nan, mais…

Newton leva la main.

— Stop ! Vous pourrez recommencer à parler seulement lorsque je ne pourrai plus vous entendre.

— Mais…

— Ah ! Qu’est-ce que je viens de dire ?

— Nous…

— Chut ! Mes oreilles sont fragiles et ont besoin de silence.

— Et si on…

— Silence, ça rime avec « la ferme ! »

Ainsi se replia-t-il à reculons en tentant de contenir le flux intarissable de répliques jusqu’à ce qu’il eût refermé la porte du bureau. Une fois la porte fermée, et malgré l’épaisseur du bois, il entendit les moulins à parole se remettre à tourner à plein régime. Newton jeta un œil à Kelvin qui affichait un stoïcisme admirable. Peut-être devait-il prendre exemple sur son subordonné et faire preuve d’une discipline mentale plus rigoureuse. En attendant, il y avait une Anomalie qui attendait d’être inspectée.

Cela faisait plus de deux ans qu’il n’y en avait pas eue près de New Town. Le Shérif Newton s’était félicité de leur éradication suite à une campagne pugnace. Inutile de dire que ce retour lui déplaisait profondément et l’inquiétait en même temps. Qui ou quoi osait venir troubler la paix de sa petite ville ? Il avait bien l’intention de le découvrir et de rétablir la loi et l’ordre.

Les deux hommes chevauchèrent rapidement jusqu’au lieu de l’Anomalie. Elle ne fut pas dure à trouver, se situant à proximité directe de la route. Le visage grave, Newton descendit de cheval pour aller l’examiner de plus près. Kelvin le suivit avec réticence, ne cachant pas son dégoût pour ces phénomènes.

Face à eux se trouvait un petit tas de cailloux en flagrante violation des lois de la physique les plus élémentaires. En l’occurrence, ils se permettaient de flotter au dessus du sol en ignorant ostensiblement la gravité. Quel spectacle intolérable ! Dire que certains fous étaient fascinés par ces Anomalies, n’y voyant pas le mal. Ils ne se rendaient pas compte de l’aberration monstrueuse qu’elles représentaient. Il ne s’agissait ni plus ni moins que d’artefacts chaotiques défiant les lois naturelles. Elles devaient être éradiquées sur le champ !

— Qu’en pensez-vous, Shérif ?

Kelvin dansait d’un pied sur l’autre, visible impatient d’en finir. Mais il fallait d’abord relever les indices qui leur indiqueraient le coupable. Malheureusement, ce type d’Anomalie pointait dans une direction que Newton n’appréciait guère.

— Je ne connais qu’une seule arme capable de commettre une telle violation, et je la croyais hors circuit.

— Vous voulez parler du « Gravity Killer » ?

— Je n’en connais pas d’autre.

— Mais… N’est-ce pas l’arme de…

— Si.

— Je croyais qu’elle avait raccroché et qu’elle était de notre côté maintenant. Vous lui aviez confisqué son flingue !

— Oui, et je l’ai envoyé à l’armurerie de Fort Quantique comme plein d’autres. Pourtant les faits sont là. Donc, soit le Gravity Killer est à nouveau en circulation, soit on a affaire à un nouveau flingue illégal. Je ne sais pas laquelle des deux options est la plus inquiétante.

Encore pire, il se pouvait qu’Elle fût repassée dans le camp des hors-la-loi. Rien que d’y penser lui faisait mal. Pourquoi avait-il fallu que les sentiments s’invitent dans cette histoire ? Tout aurait été bien plus simple s’il s’était contenté d’appliquer la Loi de manière impartiale.

— Que fait-on maintenant, Shérif ?

Pour toute réponse, Newton dégaina le « Jugement de la Physique » et, d’un seul coup de son Colt bien nommé, il abattit l’Anomalie. Les cailloux retombèrent au sol, à nouveau soumis à la loi de la gravité. Puis il rengaina son arme et se retourna sans un mot et sans un regard en arrière. Il ne daigna parler qu’un fois remonté sur son cheval et prêt à partir.

— Kelvin, tu vas contacter Fort Quantique pour savoir s’ils n’ont pas perdu de flingue. Moi, je vais aller rendre visite à une vieille connaissance.

Newton appréhendait ces retrouvailles. Cette femme l’avait déjà désarmé aussi bien physiquement que mentalement et il détestait se sentir vulnérable. Ironiquement, et de manière complètement contradictoire, c’était cette sensation de vulnérabilité qui avait fait naître ce sentiment d’attirance. Jamais personne d’autre que cette femme n’avait réussi à l’atteindre. Et cette femme s’appelait Gravity Jane.

Auxiliaire de vie – Témoignage

Je vais écrire un article assez inhabituel pour moi. Pour une fois, je vais être sérieux. J’ai décidé de partager avec vous un témoignage. En effet, je me suis lancé dans un stage de découverte du métier d’Auxiliaire de vie et j’ai envie de rapporter cette expérience car elle m’a touché. Ce que je vais décrire est vu par les yeux d’un néophyte complet qui découvre la profession. Pour replacer le contexte, j’ai une formation d’ingénieur en informatique et j’ai travaillé 5 ans en entreprise. Donc concrètement, je suis au niveau zéro de l’aide à la personne. Mais justement, le but était de découvrir le métier en ayant le moins d’à priori possible. Pour des raisons évidentes de confidentialité, je ne donnerai que des noms fictifs.

 

C’est donc vers 8h du mat que Lady Gaga est passée me récupérer en voiture. Oui, c’est carrément classe de découvrir le métier d’Auxiliaire de vie avec Lady Gaga. Elle commence à me briefer sur l’intervention, qui on va rencontrer, comment ça se passe en général. Lady Gaga est une personne très dynamique, pleine de vie et d’enthousiasme. Moi qui ne suis pas du matin et qui suis plutôt indolent, j’essayai tant bien que mal de paraître cotonneusement énergique (un parfait exemple d’oxymore).

La première dame chez qui nous sommes allés s’appelait Xena (comme la guerrière). En arrivant, nous avons croisé sa fille. Alors quand on dit sa fille, on pourrait penser à quelqu’un de jeune hein. Mais en fait, la fille a 80 ans, soit 8/3 de mon âge à l’heure où j’écris ces lignes. Xena, elle, a 99 ans et va fêter son 100e anniversaire cette année. Ça remet les choses en perspective.

Sa fille, qui ne souhaitait visiblement pas nous parler, s’enfuit rapidement vers son appartement situé juste au dessus. Première chose à se comprendre, nous ne sommes pas forcément les bienvenus. En fait, c’est un métier où nous envahissons la sphère privée des gens, leur intimité, c’est une réaction plutôt normale d’être un peu récalcitrant. D’autant plus que je venais pour la première fois et que je suis un homme. Il ne faut pas se mentir, un homme est moins bien perçu qu’une femme car il ne correspond pas au stéréotype du métier et qu’il est considéré instinctivement comme plus menaçant et invasif.

Toutefois, changer les mentalités fait également partie de la mission. Homme ou femme, on est là avant tout pour remplir un service, apporter une aide. Étant un peu en avance, nous commençons le ménage avant de réveiller Xena à 8h30. Elle nous surveillait déjà probablement du coin de l’œil quand nous sommes allés dans sa chambre pour la lever.

C’est un sentiment curieux d’humilité et d’impuissance qui me traversa quand je posai les yeux sur cette dame qui reposait dans son lit médical. Supervisée par Lady Gaga, Xena se releva difficilement, laborieusement, pour finir par s’appuyer sur son déambulateur. On l’accompagna alors jusqu’à une chaise/toilette (un pot de chambre sous une chaise trouée) où elle put uriner. Ça fait réfléchir de constater la difficulté immense pour cette personne de réaliser des tâches aussi simples et essentielles. La dépendance au quotidien est réelle et psychologiquement très lourde. Une personne qui a tant vécu est obligée d’avoir l’aide de quelqu’un pour uriner et en plus, pour cette fois-ci, devant un inconnu, même si j’essayai de m’effacer pour donner un minimum d’intimité. C’est dur pour l’estime de soi. C’est pour cette raison que Lady Gaga me racontait comment elle essayait de remonter l’amour propre des gens en les mettant en valeur.

Ensuite, direction la table pour le petit déjeuner. Pendant ce temps, Lady Gaga en profite pour me montrer les tâches ménagères et comment les prioriser. L’intervention se fait en temps limité et donc il faut d’abord se concentrer sur l’essentiel. En priorité, les lieux d’hygiène, la cuisine et le lit. Ensuite, on fait en fonction du temps, aspirateur/balai, serpillère. Le lundi est souvent consacré au ménage car il y a eu le weekend avant.

Une petite note à propos des odeurs. Parfois, il peut y avoir de fort relents, par exemple là, à cause des urines. Nous avons dû vider et nettoyer le pot de chambre. Ce n’est pas très agréable, mais c’est la réalité et la difficulté du métier. Il faut le dire.

Ensuite, nous prenons le temps de discuter avec Xena. C’est une part extrêmement importante du travail car il faut bien être conscient que les seules relations sociales de cette dame se font avec les intervenants (auxiliaires de vie, infirmers-ères, kinés…), et la famille évidemment. Un être humain ne peut pas vivre sans relations sociales, il dépérit dans la solitude. C’est pourquoi discuter avec eux, les écouter, échanger n’est absolument pas à négliger. On peut avoir l’appartement le plus propre du monde, la solitude tuera quand même.

Au cours de la discussion, cette vieille dame d’origine espagnole m’expliqua qu’elle était venue en France à cause de la guerre civile. C’est une chose de savoir ce qui a pu se passer dans l’Histoire, c’en est une autre de rencontrer quelqu’un qui l’a vécue. Ça rend les évènements tellement plus réels et tangibles. D’un seul coup, j’eus l’impression de me trouver à côté d’une fenêtre ouverte sur le passé.

Après cela, pendant que nous finissions nos tâches et que Lady Gaga me donnait des conseils et explications, Xena s’est rendue aux toilettes seule à l’aide de son déambulateur. Elle finit peu de temps avant notre départ. Toutefois, comme elle avait déféqué et qu’elle était incapable de s’essuyer seule, cette tâche revenait à l’Auxiliaire de vie. Nouvel exemple de la difficulté quotidienne des personnes dépendantes ainsi que des intervenants.

Après Xena, nous nous sommes rendus chez un vieux couple que nous appellerons Tutti et Quanti (why the fuck not ?). En entrant dans la maison, j’ai découvert un Monsieur Quanti relativement jovial et une Madame Tutti assez à l’aise avec ma présence. Nous discutons un peu pour voir comment ils vont et s’ils ont certaines requêtes spéciales à nous faire. Face à la négation, nous nous mettons au travail pour faire un entretien basique. Salle de bain, toilettes, cuisine.

Peu après, Madame Tutti vient nous demander de l’aide pour faire une lessive. Nous l’accompagnons donc au sous-sol pour lancer une machine. Les escaliers sont très raides et le risque pour une personne âgée de chuter réel (même pour une personne normale d’ailleurs). Parfois, Tutti pousse de gros soupirs. Lady Gaga m’explique que cette dame déprime un peu, qu’elle est lasse et a de plus en plus de mal à faire des choses. La déprime et la perte de volonté sont fréquents chez les personnes dépendantes. C’est très dur de les aider à combattre cela. Finalement, Tutti et Quanti partiront s’enfermer dans leurs chambres, ne désirant probablement pas supporter notre présence davantage. Nous reprenons donc les tâches de ménage et je m’attèle à la vaisselle.

Pendant ce temps, le service de livraison des repas passe. Lady Gaga discute un peu avec les femmes qui s’en occupent. En effet, il appartient également à l’Auxiliaire de vie de vérifier l’état du frigo, de voir s’il y a à manger et de faire attention à la nourriture périmée. Rentrer dans le frigo des gens, c’est encore une fois rentrer dans leur intimité, ce n’est pas anodin. Il ne s’agit pas non plus de gérer leur garde manger pour eux, mais de les aider à le faire.

Un peu plus tard, pendant que nous étions en train de passer l’aspirateur et la serpillère, Madame Tutti vient nous voir car elle a besoin qu’on aille récupérer ses médicaments à la pharmacie. Cela fait partie des mauvaises surprises. Même si Lady Gaga leur a demandé s’il y avait des tâches spéciales à effectuer, Madame Tutti n’y a pas pensé à ce moment-là. Maintenant, nous nous retrouvons à devoir courir à la pharmacie alors que s’approche la fin de l’intervention. Heureusement, nous avions encore le temps de le faire, mais cela impliquait de laisser tomber tout le ménage en cours. Après tout, les médicaments sont plus vitaux que le nettoyage des sols.

Évidemment, si nous n’avions pas eu le temps, il nous aurait fallu refuser, car nous ne pouvons pas nous mettre en retard au détriment des personnes suivantes. Bref, arrivés à la pharmacie, nouvelle mauvaise surprise. Nous avions les ordonnances pour Monsieur et Madame, mais nous n’avions que la carte vitale de Madame Tutti. Par chance, la pharmacie nous a quand même donné tous les médicaments en faisant passer sur la carte de Madame.

De retour à la maison, nous délivrons les médicaments et nous rendons les 20€ que Tutti nous avait fournis au besoin (les intervenants n’avancent jamais d’argent). Pour nous remercier de cette course, la dame veut nous offrir les 20€. Naturellement, nous ne pouvons pas accepter. C’est interdit et, de toute façon, ce ne serait pas éthique d’accepter un paiement pour un service qui fait partie de notre prestation. Ce serait la porte ouverte à toutes les dérives. Mais ça, c’est difficile à expliquer à une vieille dame qui veut juste nous donner de l’argent pour nous remercier.

Finalement, nous prenons le temps de discuter un peu avec le couple avant de nous en aller. Ce qu’il y a de bien avec les personnes âgées, c’est qu’elles ont toujours tout plein d’histoires à raconter ayant vécu beaucoup de choses. En plus, elles aiment ça ! Il suffit de les lancer un peu. Après, on est quand même obligé de les couper pour s’éclipser quand c’est l’heure.

La dame suivante s’appelait Lucie. Je ne me rappelle pas spécialement de son âge, mais elle était plutôt vieille. Elle vivait dans une petite maison à étage, mais à cause de son état, elle ne pouvait plus emprunter l’escalier. Aussi dormait-elle dans un lit médicalisé installé dans le salon. Cette pauvre dame souffrait de cécité partielle, ce qui l’affligeait profondément. Quand nous avons discuté avec elle, elle a tout de suite partagé sa profonde déprime. Même sans mot, la tristesse et le désespoir se lisaient sur son visage éteint.

C’est très dur d’entendre une personne annoncer purement et simplement qu’elle désire « partir définitivement » pour reprendre ses mots. On ne peut rester qu’humble et désemparé devant un tel spectacle. Que répondre ? Quand la cécité s’ajoute à l’absence de mobilité, chaque geste du quotidien devient une épreuve excessivement fatigante. La question se pose naturellement, qu’on le veuille ou non : à quoi bon vivre ?

J’étais face à une réelle détresse quand j’entendais cette femme dire « Je ne vois pas, je ne vois pas ». Elle ne pouvait même pas nous dire d’où venait une assiette de nourriture que nous avons trouvée dans le frigo. Quand la cécité et la perte de mémoire se conjuguent pour augmenter la difficulté, on peut comprendre la lassitude. Sans les intervenants qui viennent quotidiennement et qui essaient de lui apporter un peu de réconfort et de contact humain, il y a probablement longtemps qu’elle en aurait fini avec la vie (d’après ses propres dires). Encore une fois, la tâche la plus importante d’un auxiliaire de vie n’est pas le ménage (ça un robot peut le faire) mais le lien social, le contact humain.

Après le repas, Lucie a rejoint le salon pour regarder la télé. Tandis que nous entamions les tâches ménagères, nous avons vérifié qu’elle était bien installée. C’est alors que nous avons remarqué qu’elle regardait Canal+ en crypté sans vraiment s’en rendre compte. Et à cause de sa cécité, elle n’était pas capable de changer de chaîne seule. Vous reprendrez bien un peu de tristesse sur votre tristesse. Comme à l’accoutumée, après le ménage, nous avons pris le temps de discuter avec elle. C’est sans doute la part la plus importante de notre intervention pour essayer de lui remonter un peu le moral, lui transmettre de la chaleur humaine.

Suite à une courte pause déjeuner, nous nous sommes rendus chez notre seule bénéficiaire de l’après-midi avec qui nous allions passer deux heures. Comparée à la déprime de fin de matinée, Madame Jessica était une feu d’artifice de joie. Très enjouée et blagueuse, Madame Jessica avait développé une complicité évidente avec Lady Gaga. Elles se taquinaient et faisaient même des High Five suite aux bonne blagues. Une mamy qui fait un High Five, ça n’a pas de prix.

Madame Jessica était très gourmande, ce qui est rare parmi les personnes âgés. Habituellement, la perte d’appétit prédomine. Là, elle nous parlait allègrement de chocolat, de gâteau et de champagne que son fils lui avait offert. C’est un moment très agréable de partager et participer à la joie d’une personne. J’ai dû faire une bonne première impression à cette dame car elle a dit espérer me revoir, se déclarant prête à appeler la mairie pour me réclamer. Inutile de préciser que c’est extrêmement gratifiant de se sentir utile pour le bien-être d’une personne.

Durant le ménage, Lady Gaga m’a rappelé une chose très importante : l’attention aux détails. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas chez nous, nous sommes chez quelqu’un. Par conséquent, nous ne pouvons pas en faire qu’à notre tête, même si ça nous paraîtrait être du simple bon sens. Il faut essayer d’être le moins invasif possible, de perturber le moins possible notre environnement et laisser l’appartement rangé de la même manière qu’on l’a trouvé, que ce soit la position d’une chaise, ou le sens d’un tapis de bain. Bien sûr, il est possible de demander au bénéficiaire s’il désire qu’on fasse différemment, mais nous n’avons aucun droit, aucune légitimité à forcer un changement dans son environnement.

D’ailleurs, à la fin du ménage, Lady Gaga m’avait prédit que Jessica ferait un petit tour pour vérifier que nous n’avions pas fait de modification indésirable. Elle commença par la chambre, puis la cuisine où elle examina un à un les boutons de la gazinière ainsi que la manière dont était mis le sac dans la poubelle. Sans doute a-t-elle vérifié le reste après notre départ. En dehors d’être un petit toc, c’est également un besoin compréhensible pour se rassurer. Des gens viennent chez elle, dans son environnement, elle est en quelque sorte dépossédée de son intimité. C’est normal de vouloir garder le contrôle des choses pour se sentir chez elle.

Durant d’autres discussions et échanges, Madame Jessica nous parla de ses fils. Elle nous expliquait qu’elle avait deux fils et que le plus gentil des deux était mort sur le coup dans un accident de voiture. Nouveau moment d’humilité face à la réalité de drames qui habitent les vies des gens. Les personnes âgées ont plus de chances que d’autres d’assister à des malheurs. Dans le même temps, elle se plaignait de son autre fils qui était moins gentil. Il n’est pas vraiment conseillé de s’impliquer dans une telle discussion, même si on sait que ce fils n’est pas si méchant qu’elle le pense. Nous n’avons pas à donner notre avis sur les affaires de famille et certainement pas à prendre parti, ce serait une implication malvenue. On se contente donc de hocher la tête. Il y d’autres sujets sur lesquels on évite d’intervenir : la religion, la politique…

Ensuite, la discussion redevint plus légère. J’eus même l’honneur de faire un ou deux High Five avec Madame Jessica. Une bien belle manière de finir la journée et de repartir chez soi avec l’impression d’avoir apporté quelque chose dans la vie de quelqu’un. Non, ce n’est définitivement pas le ménage, mais le contact humain le plus important.

J’ai beaucoup appris aujourd’hui grâce à ma tutrice Lady Gaga. C’est une personne bourrée de valeurs et de bon sens qui aime transmettre cette humanité aux autres. Je lui suis reconnaissant d’avoir partagé son savoir et son expérience avec moi. Et à demain pour de nouvelles aventures.

 

Deuxième jour, c’est reparti ! Premièr arrêt chez Madame Xena, tout comme hier, nous venions pour l’aider à se lever et prendre son petit déjeuner. Lady Gaga en profita pour me mettre un peu à l’épreuve et voir ce que j’avais retenu. C’est là qu’on se rend compte qu’il y a énormément de choses à prendre en compte et auxquelles faire attention. De plus, c’est différent chez chaque personne.

Cette fois-ci, je participai au lever de Madame Xena. Ça n’a peut-être l’air de rien dit comme ça, mais quand on sait qu’une erreur peut entraîner une chute ou un grand inconfort, c’est quand même un peu impressionnant. On a quand même la vie d’une personne entre les mains. Pas forcément dans le sens vital, mais dans le sens où elle dépend de nous pour mener sa vie quotidienne.

Deuxième arrêt de la matinée chez Gillian. Cette dame est malheureusement atteinte de la maladie de Parkinson. Cela ne l’empêche pas d’être absolument charmante et agréable. C’est quand on voit des gens contents de notre arrivée qu’on se dit qu’on leur apporte quelque chose. Les problèmes d’équilibre et la confusion mentale sont le quotidien de cette personne. Il faut savoir faire preuve de patience, de compréhension et d’attention. Il faut les aider à trouver le fil de leur pensée.

Malgré ses difficultés, Madame Gillian continuait d’entretenir seule son appartement. C’est source d’estime pour elle d’être encore capable de faire des choses. C’est important de se sentir utile ! De plus, elle continuait à prendre soin de son apparence et à s’apprêter chiquement. Lady Gaga ne manqua pas de le souligner, toujours pour renforcer l’estime de soi. Ce sont ces détails qui permettent à ces personnes de se sentir toujours exister, d’avoir l’impression de compter, d’être humaines. Il ne faut pas le négliger.

Ce n’était pas pour le ménage, mais pour les courses que nous pouvions aider Gillian. Nous primes le temps d’élaborer la liste avec elle. À cause de sa maladie, il fallait beaucoup penser pour elle car elle oubliait tout et ne savait pas forcément ce qu’elle avait dans ses placards et ce dont elle avait besoin. De plus, comme beaucoup de personnes âgées, elle perdait l’appétit et c’était bien de l’encourager à acheter de la nourriture qu’elle aimait pour se faire plaisir et manger.

En plus des courses, Madame Gillian avait un problème de cumulus. Sans doute était-il tombé en panne car elle n’avait plus d’eau chaude. Nous sommes donc également passés à l’agence gérant l’appartement qui nous a donné le numéro d’un électricien.

De retour de notre sortie, nous avons essayé d’appeler l’électricien pour Madame Gillian, en vain. Lady Gaga m’expliqua qu’elle n’était pas censée le faire, mais qu’elle rappellerait l’électricien dans l’après-midi depuis son téléphone personnel pour expliquer la situation et demander à l’électricien de prendre rendez-vous avec Madame Gillian. Si nous avions laissé cette tâche à la dame, elle aurait eu toutes les chances d’oublier. Normalement, il appartient au fils de gérer ce genre de situation, mais les personnes en perte d’autonomie ont toujours beaucoup de mal à le reconnaître auprès de leur famille. Il convient également de respecter leur souhait de discrétion et nous ne pouvons pas forcer la main, cela briserait la relation de confiance.

Pour finir, nous avons emmené Madame Gillian jusqu’à l’espace senior de la ville. Là-bas, elle pouvait déjeuner à la cantine et jouer au scrabble l’après-midi. Durant la marche, il fallait être particulièrement attentif aux obstacles car une chute peut vite arriver. La moindre bosse, le moindre trou peut amener un déséquilibre. L’observation et l’anticipation sont primordiales. Arrivés à destination, nous avons laissés Madame Gillian avec ses compères seniors, notre intervention s’arrêtait là.

Lady Gaga m’expliqua qu’une de ses plus grandes sources de satisfaction professionnelle était d’arriver garder les personnes actives, avec des petits projets qu’elle construisait petit à petit avec elles. Qu’il s’agisse d’une simple balade ou d’aller rencontrer d’autres gens. C’était une manière de continuer d’exister plutôt que de rester emprisonné entre quatre murs en attendant la fin.

Le début d’après-midi fut désagréable mais intéressant. J’ai vu de très bons et beaux côtés de ce métier, même si certains sont durs, j’allais avoir l’occasion d’en voir un mauvais. Nous devions nous rendre chez Cruella. Madame Cruella a un mari en perte d’autonomie, elle a fait une demande d’aide pour la soutenir, ce qu’on appelle de l’aide à l’aidant. Lady Gaga m’a expliqué que, concrètement, cette dame ne voulait qu’une aide ménagère. Ça ne lui plaisait pas vraiment car, comme on a pu le voir, le ménage ne constitue pas le cœur du métier. Même si le ménage fait partie des attributions, il est fait dans le but d’apporter un confort à la personne et s’inscrit dans une démarche de contact social. Il est d’ailleurs bien d’impliquer les personnes qui le peuvent encore à participer pour justement se sentir utiles et capables (estime de soi).

Malheureusement, cette dame semblait croire qu’elle avait « recruté une femme de ménage ». Quand nous sommes entrés dans l’appartement, nous sommes tombés en plein repas. En plus de Madame Cruella et de son mari, il y avait les petits enfants et un étranger à la famille (son architecte d’intérieur apprendrions-nous plus tard). Inutile de préciser que ce n’étaient absolument pas des conditions normales d’intervention et nous aurions dû annuler sur le champ.

Après à peine un bonjour, nous avons été relégués au placard à vélos pour nous changer. Niveau estime de l’intervenant, on a vu mieux. Lady Gaga prit sur elle et nous nous sentîmes obligés de nous effacer dans le décor car nous n’avions rien à faire au milieu d’un tel repas de famille. Nous nous sommes donc cachés dans la salle de bain et la chambre pour faire le ménage car après tout, c’est Monsieur qui était dans le besoin et que notre prestation devait avant tout l’aider lui. La gêne était évidente et palpable. Pendant que je passais le balai pour remonter vers la cuisine je suis passé dans la salle à manger. Impossible de faire du ménage pendant que des gens sont en plein repas. Il n’était raisonnablement pas possible de poursuivre, aussi Lady Gaga voulut s’entretenir avec Madame Cruella.

Elle lui expliqua diplomatiquement que la situation était inconfortable et qu’il n’était pas vraiment possible de travailler dans ces conditions. Si un tel repas était prévu, il aurait fallu prévenir pour annuler. Cruella se mit d’abord sur la défensive, précisant que c’était imprévu et qu’elle n’y pouvait rien. Lady Gaga n’eut pas le temps d’expliquer que dans ce cas là, nous ne pourrions pas faire d’avantage que Cruella passa à l’offensive. La dame accusa tour à tour Lady Gaga de prendre trop de temps pour se changer, d’être trop prétentieuse, de tirer au flanc et de prendre du temps pour autre chose que du ménage (oui, le métier d’auxiliaire de vie implique autre chose que du ménage). Il y avait visiblement une accumulation de rancune qui explosait sous mes yeux.

Lady Gaga ne put supporter un tel mépris et un tel irrespect. J’étais moi-même sous le choc, incapable de réagir. D’un ton calme mais décidé, Lady Gaga expliqua qu’elle laissait le seau et la serpillère dans la cuisine et qu’elle s’en allait. Évidemment, cela déclencha l’ire de Cruella qui nous poursuivit à travers l’appartement en proférant des menaces et en tentant de joindre la mairie au téléphone. Elle hurlait à la « faute professionnelle » en disant qu’elle payait pour avoir un service et donc qu’elle était l’employeuse de Lady Gaga.

En réalité, il s’agissait d’une prestation fournie par un organisme prestataire. À aucun moment Cruella ne pouvait se prétendre employeuse et donner des ordres à Lady Gaga qui restait une employée du service social de la mairie et qui n’en répondait qu’à eux. Quand bien même aurait-ce été une relation d’employeur à employé, ce comportement odieux n’était pas acceptable. Ce n’est pas parce qu’on paie une personne qu’elle devient un esclave sur laquelle on peut s’essuyer les pieds.

Mon analyse, c’était que Cruella pensait disposer d’une domestique, d’une femme de ménage (d’ailleurs elle a essayé de joindre le service « aide ménagère » de la mairie alors qu’il s’agissait d’une aide à domicile). Puis elle s’est emportée en voyant que Lady Gaga ne se laissait pas faire, essayant de faire tourner l’affaire au rapport de force en sortant les menaces. Pourtant Lady Gaga avait ouvert la porte d’une issue diplomatique en exposant calmement et poliment le soucis, il aurait suffit d’en discuter pour travailler ensemble sur la manière d’améliorer la situation. Cruella avait sans doute trop d’orgueil pour la conciliation. Si elle avait du temps pour aller sur des chantiers avec des architectes et l’énergie pour nous poursuivre dans les couloirs en nous accablant, elle n’avait peut-être pas besoin de tant d’aide que cela ou, en tout cas, pas d’une auxiliaire de vie dont le rôle était là avant tout pour établir une relation et un contact humain. Dommage pour son mari, victime impuissante des événements.

Suite à cela, je me suis retrouvé avec une Lady Gaga secouée par les émotions et en proie aux pleurs. C’était bien normal après avoir été rabaissée de la sorte par cette odieuse femme. Il n’était pas évident de faire fi d’un tel conflit, d’autant plus dans le cadre du travail et cela créait une situation embarrassante. Lady Gaga avait un profond souci du professionnalisme, il s’agissait d’une grande fierté pour elle. Mais tout le professionnalisme du monde ne peut pas occulter la dignité humaine, et là il s’agissait d’une attaque sur sa dignité. Je la soutenais de tout mon cœur à 100% et je tentai tant bien que mal de lui apporter du réconfort. Elle avait besoin d’être rassurée car en tant que personne raisonnable et humble, elle se remettait toujours en question. Mais le problème ne venait définitivement pas d’elle, elle n’avait rien à se reprocher.

Je suis du même genre, je la comprenais donc bien. Je ne peux pas me laisser écraser par une emprise que les gens pourraient penser avoir sur moi. Il y a quelques années, j’ai eu un conflit avec mon supérieur hiérarchique et j’ai donc dû choisir entre m’écraser et m’en aller. J’ai fait le même choix qu’elle, je suis parti. Sauf que pour moi, en l’occurrence, il s’agissait d’une démission vu que j’étais en conflit avec mon employeur. Là, heureusement pour elle, elle n’en répondait qu’à ses supérieurs et nous sommes d’ailleurs immédiatement allés à la mairie pour expliquer la situation.

Madame Grahou, sa supérieure, comprit très bien la situation. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois qu’il y avait un incident avec Cruella et ça s’était déjà mal terminé avec une autre intervenante. De plus, Madame Grahou avait déjà fait remonter la situation pour expliquer que Cruella n’avait sans doute pas besoin de bénéficier d’une aide à domicile. En tout cas, elle semblait du côté de Lady Gaga, et c’était très important pour elle de se sentir soutenue par son service en un moment pareil. En tout cas, j’espère qu’il n’y aura pas de retombées sur elle. Elle n’a rien à se reprocher, ce sont les personnes mauvaises, irrespectueuses et odieuses qui créent ces situations désagréables. Au nom de quoi faudrait-il accepter de les subir ?

Nous avions donc un peu de temps libre avant la prochaine intervention, temps que nous mîmes (attention forme verbale qui tâche) à profit pour discuter, se calmer et se réconforter. Il est vraiment douloureux pour une personne investie dans son travail de se faire cracher dessus de la sorte.

Pour cette deuxième intervention de l’après-midi, nous sommes retournés chez Madame Xena. Peu de ménage en prévision car nous étions passés le matin. Au final, nous avons discuté et, surtout, nous l’avons écoutée. De la compagnie, c’est parfois juste ce qu’il faut. Parler, raconter son histoire, c’est avoir l’impression d’exister.

Elle nous a parlé de son passé. À 23 ans, elle a eu un grave accident où elle s’est faite renversée par un camion militaire alors qu’elle circulait à vélo. Son œil était sorti de son orbite et elle avait été laissée pour morte dans le fossé avant que quelqu’un ne l’emmène inconsciente à l’hôpital. Au final, un chirurgien réussit à la soigner et aujourd’hui, à 99 ans, elle est encore capable de lire le journal.

Ensuite, elle nous a parlé de l’époque de la guerre civile espagnole. À 19 ans, elle avait dû s’enfuir dans les montagnes de Leon pour rejoindre les Asturies et échapper aux troupes de Franco. Imaginez-vous à 19 ans, dans les montagnes, avec un bébé de 3 mois dans les bras, sans repères, avec pour seule nourriture des pissenlits et des soldats aux trousses. Elle finit par atteindre les Asturies, retrouver son mari et prendre un bateau anglais pour la France. Sur les eaux, elle dut encore passer deux jours en cale parce que des bateaux de Franco tentaient de les intercepter. Ce qu’ils ne purent faire car il s’agissait d’un bateau anglais.

Plus tard encore, en France, elle réussit à échapper aux trains de déportation et même à retrouver son mari. Après avoir vécu tant de choses et de dangers, elle n’arrivait pas à croire qu’elle était encore en vie, là, à 99 ans. L’émotion la gagna, une émotion évidente, sincère, humaine et partagée. Des fois, on se demande pourquoi on a besoin de la fiction quand on voit ce que certaines personnes ont réellement vécu.

Dernier arrêt de la journée chez Madame Diane. Cette vieille dame était atteinte de la maladie de Parkinson. Malgré son affliction, ce fut une personne extrêmement joyeuse et pleine de vie qui nous a accueillis. Elle paraissait vraiment contente de nous recevoir et il est toujours plaisant de sentir que les gens attendent et apprécient notre venue. C’est la preuve et la reconnaissance qu’on leur apporte quelque chose.

Diane était très souriante et en me découvrant, elle commença à dire spontanément : « C’est un très beau jeune homme, qu’il est beau. Et il est gentil hein ! » Puis s’adressant à Lady Gaga : « Vous aussi vous êtes belle, vous êtes beaux tous les deux. Qu’ils sont mignons, qu’ils sont gentils ». Deux secondes après, on avait l’impression qu’elle me redécouvrait et elle repartait pour un tour. C’était un peu flatteur mais également un peu perturbant au bout de la 25e fois.

Notre mission principale consistait à lui faire prendre le repas du soir. Après avoir préparé la table et la nourriture, il fallait amener Madame Diane de la chambre jusqu’à la cuisine. Elle n’avait pas beaucoup d’équilibre et il fallait la tenir le long du trajet. Je trouve toujours très impressionnant et intimidant de se dire qu’on a la vie d’une personne entre les mains et que si on fait une mauvaise manœuvre, cela peut mener à la chute. Évidemment, j’ai préféré laisser Lady Gaga procéder.

Madame Diane avait toujours un excellent appétit et ça faisait plaisir de la voir se régaler. Pour elle, notre venue était synonyme de repas où elle allait se délecter. À ce stade-là, tout plaisir était bon à prendre. Diane pouvait manger seule, mais Lady Gaga m’expliquait qu’elle devait parfois nourrir des personnes à la cuillère.

Ensuite, il nous fallait la mettre au lit. Nous avons donc effectué le voyage en sens inverse avant de l’aider à se coucher. Puis nous avons terminé de ranger et nettoyer la cuisine avant de fermer les volets et de lui souhaiter une bonne soirée. Il y avait une certaine tristesse à laisser cette dame dans le noir, seule dans son grand appartement avec la télé pour unique compagnie. Il était 18h.

 

Troisième et dernier jour. Je me suis levé avec difficulté ce matin. J’ai eu la déraison de vouloir regarder le débat présidentiel jusqu’au bout, ce qui m’a laissé trop peu d’heures de sommeil. Comme à l’accoutumée désormais, Lady Gaga est passée me récupérer sur le coup des 8h15.

Pour notre première intervention, nous nous sommes arrêtés chez Madame Babette. Elle habitait une demeure ancienne construite sous l’ère Napoléonienne d’après ses dires. Babette était très agréable, alerte et accueillante. Après avoir fait connaissance, nous sommes allés dans la chambre pour faire le lit.

Moi d’un côté, Madame Babette de l’autre, je suivais ses instructions pour la réfection du lit. Chacun ses petites manies et la dame avait sa manière de faire. Comme me le disait Lady Gaga, il faut s’adapter aux personnes et respecter leurs souhaits ou leurs manières de faire car ils sont chez eux. En tout cas, c’était agréable de travailler en coopération. À ce moment, on se sent réellement dans le rôle d’aide et pas de domestique (quand la personne a encore suffisamment d’autonomie pour participer).

Suite à cela, il fallait aider Madame Babette à se laver. Évidemment, il y avait une gêne compréhensible à se montrer nue devant moi. Toutefois, après avoir un peu discuté du sujet, Madame Babette relativisa et comprit que j’étais là pour observer le métier. Nous convînmes donc de me faire rentrer dans la salle de bain une fois qu’elle serait derrière le rideau de douche.

Pendant que Lady Gaga aidait à la douche, elle m’expliqua quelques trucs. Madame Babette était encore suffisamment autonome pour se laver et n’avait besoin que d’une aide minimale. Brosser le dos, passer le savon, tenir le pommeau de douche, aider au séchage du dos et des jambes. Pour cette raison, il n’y avait pas besoin d’une infirmière et la tâche revenait à l’auxiliaire de vie.

Après la douche, nous avons accompagné Madame Babette pour le petit déjeuner. Elle nous offrit à boire (café et jus de fruit) pour que nous partagions ce moment avec elle. Bien sûr, ce fut le moment de discuter et elle nous raconta un peu sa vie. Ayant habité cet endroit depuis longtemps, elle avait eu le loisir d’en voir l’évolution. Auparavant, il n’y avait que des champs là où maintenant tout est construit. Ça doit faire étrange de voir le monde se transformer autour de soi sur une si longue durée.

Ensuite, la discussion tourna sur la télévision et fatalement, l’actualité politique. Madame Babette notifia son hostilité à la famille Le Pen en utilisant des formules peu flatteuses. La politique fait partie des sujets sur lesquels nous n’avons pas à donner notre avis, tout comme la religion. Il s’agit du règlement, nous ne sommes là ni pour faire du prosélytisme ni du militantisme. La meilleure attitude consiste donc à ne généralement pas répondre.

Deuxième intervention chez Madame Diane que nous avions couchée hier soir. Tout comme la veille, elle nous accueillit avec sourire et bonne humeur. Commencer une journée avec deux personnes aussi agréables donnait du baume au cœur. Ce matin, il nous fallait faire un peu d’entretien.

Tout d’abord, changement des draps du lit. Madame Diane souffrait hélas d’incontinence et ce genre de chose arrivait souvent. Nous avons donc ôté les draps, lancé une machine et refait le lit avec d’autres draps propres. Cela sembla beaucoup amuser Diane de me voir faire le lit. Ensuite, entretien des toilettes, de la salle de bain et de la cuisine.

Durant notre intervention, nous avons eu l’opportunité de voir passer l’infirmière pour une piqûre et le kiné pour faire marcher Madame Diane dans l’appartement. Ce fut l’occasion de rappeler que l’auxiliaire de vie fait partie d’une équipe d’intervenants dans divers domaines qui participent à maintenir les personnes à domicile. Malheureusement, la profession est encore assez mal perçue et souvent dénigrée, rabaissée à la simple aide ménagère, même par les autres intervenants. Évidemment, tout dépend des individus.

Tout comme la veille, nous étions également présents pour aider Madame Diane à prendre son repas. Elle associait toujours notre passage à la prise du repas et nous demandait à manger pendant qu’on faisait le ménage. Il a fallu lui expliquer qu’elle aurait à manger après le passage du kiné pour la calmer.

Même procédure qu’hier, voyage de la chambre à la cuisine où elle put trouver son plaisir dans le repas. Pendant ce temps, nous avons reçu un message. Madame Lucie, la dame souffrant de dépression et de cécité que nous avions vue le premier jour et que nous devions voir après, a été retrouvée par terre chez elle. Apparemment, elle avait chuté et s’était brisé le tibia. Elle avait donc été hospitalisée et, par conséquent, notre intervention était annulée. Cela faisait partie du métier également. Il y avait beaucoup de personnes âgées qui pouvaient se retrouver hospitalisées du jour au lendemain, ou même mourir. C’est pour cette raison qu’il faut toujours garder une certaine distance professionnelle et ne pas s’impliquer émotionnellement. Sans cette carapace de protection, il y a trop de choses qui peuvent blesser. Cela n’empêche pas d’être humain sur le moment, il ne faut juste pas prendre comme une mission personnelle d’aider ces personnes, une fois l’intervention terminée, il ne faut plus y penser. Bien faire la séparation entre vie professionnelle et privée.

Bien sûr, j’avais de la peine pour Madame Lucie, mais ça devait arriver tôt ou tard. De toute façon, nous n’y pouvions rien. Autant se concentrer sur le bon côté des choses, j’allais pouvoir faire une sieste à midi pour rattraper mon retard de sommeil.

Pour la première intervention de l’après-midi, nous nous sommes rendus chez Madame Titi. Elle possédait un fort joli canari, c’est pour ça que j’ai choisi ce pseudonyme. Madame Titi était une personne très très fatiguée. Aimable et polie, elle n’avait pas forcément envie de parler car tenir une conversation requiert certains efforts. Il faut savoir respecter cela aussi. Parfois, certaines personnes n’ont pas spécialement envie de parler et il faut se contenter du silence. Comme me disait Lady Gaga : « De toute façon, ne t’inquiète pas. S’ils ont envie de parler, ils te le feront savoir. » Personnellement, le silence ne me gêne pas.

Chez Madame Titi, nous intervenions pour faire du repassage. Étant une ancienne vendeuse de prêt-à-porter, elle avait un certain attachement aux vêtements et aimait les ranger impeccablement. Elle nous expliquait donc précisément comment repasser et plier correctement le linge. Encore une fois, ce métier requiert de l’adaptation et de l’écoute, même si nos tâches sont les mêmes, toutes les personnes sont différentes. Par conséquent, chaque intervention est différente. L’auxiliaire de vie doit être à l’écoute pour apporter du confort. Évidemment, il y a des limites et quand les demandes vont trop loin, il faut savoir dire non et recadrer. Pas forcément évident, surtout quand le métier est déprécié et méprisé.

Après le repassage, Lady Gaga s’occupa du courrier de Madame Titi. La gestion administrative était une autre des tâches qui pouvaient échoir à l’auxiliaire de vie. En effet, Madame Titi n’était plus vraiment en état de lire son courrier et d’y répondre, il fallait bien que quelqu’un le fasse. Bien entendu, cela se faisait en discutant avec Madame Titi, pour la tenir informer de tout.

Pour ma dernière intervention, nous sommes retournés chez Madame Xena. Tout comme hier après-midi, nous lui avons surtout tenu compagnie. Cette fois-ci, elle nous a surtout parlé de sa famille et même montré quelques vieilles photos. Avant de nous quitter, elle parla un peu de moi. Elle parut surprise d’apprendre que j’avais quitté l’informatique pour m’intéresser à ce métier. Elle me conseilla de ne pas m’arrêter là et de continuer plus loin (sous entendu vers quelque chose de plus prestigieux). Encore une fois, dépréciation du métier d’auxiliaire de vie, perçu comme simplement une femme de ménage.

 

L’heure était finalement venue de faire le bilan et j’avoue avoir été extrêmement satisfait de cette expérience. Lady Gaga a rendu ce stage très instructif grâce au partage de son expérience, à sa patience et ses conseils. J’ai découvert un beau métier, dur mais humain. C’est un métier qui m’a apporté du sens, qui est gratifiant par l’aide qu’on apporte à des gens qui en ont besoin. C’est également un métier encore très mal reconnu et qui mériterait un peu plus de considération. Nous serons potentiellement tous, un jour ou l’autre, dans un besoin d’assistance pour finir notre vie, alors il est important de considérer ceux qui nous l’apporteront.

La métallurgie pour les nuls

Aujourd’hui en rentrant à vélo, j’ai entendu des enfants criailler. Ce verbe s’utilise également pour les oies et les perdrix en plus de vous donner des points de style, alors n’hésitez pas à le ressortir en toute situation. Ces criaillements, disais-je donc, ont très logiquement déclenché une association d’idées dans mon crâne insondable. De cet amalgame insaisissable est ressortie une vieille chansonnette enfantine qui n’a rien à voir avec les noisettes.

Une souris verte qui courait dans l’herbe

Je l’attrape par la queue, je la montre à ces Messieurs

Ces messieurs me disent : trempez-la dans l’huile,

Trempez-la dans l’eau, ça fera un escargot tout chaud.

J’eus alors l’impression qu’on avait fait l’amour à mon cerveau de manière étrangement désagréable et malsaine. Qui a écrit ce truc ? Michaëlle Le Quilleuc nous répond Wikipedia. Ma deuxième question est donc : pourquoi vouloir chanter ça à un enfant ? C’est pour lui faire passer quel message exactement ? Attardons-nous un instant sur les paroles.

« Une souris verte« , alors déjà, une souris n’a jamais eu de pelage vert. Je n’ai pas fait de recherches exhaustives, mais je pense que ça se saurait. Dommage d’ailleurs, ça ferait un bon camouflage pour échapper aux prédateurs, surtout en courant dans l’herbe. Ceci étant, admettons que son pelage soit vert justement à cause de la course dans l’herbe, de la même manière qu’on peut saloper une salopette avec de la chlorophylle. J’essaie quand même d’être conciliant. Et pour votre information, le Gang des souris vertes est une association de malfaiteurs français ayant opéré de 2003 à 2006.

« Je l’attrape par la queue« , alors non, il ne faut pas faire ça ! Je le répète à tous les enfants (et les adultes aussi) : ne faites pas ça chez vous, ni ailleurs, à aucune souris, ni aucun animal. Une queue, ce n’est pas fait pour soutenir le poids d’un animal, ça sert uniquement pour son équilibre, c’est tout. Soulever par la queue est au mieux désagréable, très probablement douloureux, et au pire peut causer des blessures plus ou moins graves. Pour résumer, soulever par la queue c’est plutôt pas très très sympa pour faire dans l’euphémisme. Alors à moins d’envisager une carrière de tortionnaire sadique avec option torture animale, ne le faites juste pas. Et ne chantez pas ce mauvais exemple aux enfants.

« Je la montre à ces Messieurs« , on se demande bien qui sont-ils et pourquoi il faut leur montrer des souris. Cela étant, si quelqu’un découvre réellement une souris à pelage vert, je pense que de nombreux scientifiques pourraient être intéressés. Nous aurions alors identifié ces fameux Messieurs (et les Madames scientifiques, ça n’existe pas hein…)

« Ces Messieurs me disent : trempez-la dans l’huile« , finalement, ce ne sont probablement pas des scientifiques. En fait, j’ai d’un seul coup l’image d’une antique arène romaine dans laquelle le sort du gladiateur vaincu se retrouve entre les mains de l’éditeur (l’organisateur) qui baisse le pouce pour annoncer la condamnation à mort. Sauf que bon, un combat entre un humain et une souris, c’est quand même largement plus déséquilibré que David contre Goliath. Et la souris n’a même pas de fronde. Autrement dit, c’était quand même joué d’avance.

« Trempez-la dans l’eau« , d’abord l’huile, puis l’eau, attention à l’ordre, c’est important ! Tout comme il ne faut pas prendre un animal par la queue, il ne faut pas non plus l’immerger dans des liquides, ce n’est pas très urbain, pour rester poli. D’autant plus si les liquides sont à des températures déraisonnables. Trop chaud et il y a risque d’ébouillantage, trop froid et ce sera l’hypothermie. Et si l’immersion est trop longue, il y aura noyade. Concrètement, il s’agit de diverses mises à morts cruelles (cf doctorat tortionnaire et gladiateur vaincu).

« Ça fera un escargot tout chaud« , encore une fois, NON ! Et là, je commence à m’énerver ! Non, non et non ! Tremper une souris dans de l’huile puis de l’eau en la tenant par la queue n’a jamais donné un escargot (ni chaud ni froid ni tempéré). Ça donne au mieux une souris mouillée et huileuse qu’on a fait grave chier, au pire une souris morte qu’on aura sauvagement exécutée sans raison valable, mais pas un escargot. D’ailleurs, pourquoi un escargot ? Tant qu’à raconter des conneries, autant être plus fantaisiste. J’ai d’ailleurs trouvé une version de la chanson où il est question de crapaud. On est déjà plus dans la même taille d’animal, même si le passage de mammifère à amphibien laisse tout aussi perplexe que le passage de mammifère à gastéropode. Ressortez le vieux chapeau du magicien, au moins, il n’y a pas d’appel explicite à la torture animale.

Finalement, s’il fallait trouver une morale à cette chansonnette, j’opterais personnellement pour la suivante : ne croyez pas les adultes, ils racontent que des conneries aux enfants. Voilà ! Et laissez tranquilles les souris, et tous les animaux tant qu’on y est. Ils n’ont rien demandé.

Ensuite, peut-être y a-t-il une métaphore cachée que je n’aurais su déceler. Dans ce cas, je saurais gré à qui me l’expliquerait. En faisant un effort, j’aurais bien une théorie sous le coude. Il s’agirait d’une métaphore métallurgique. Ce qui m’a mis sur la voie : cette histoire d’huile, d’eau et de chaleur. L’huile et l’eau sont des fluides utilisés pour le refroidissement dans le procédé de trempe des métaux. Et là, d’un seul coup, tout fait sens !

Pour ceux qui ne connaissent pas le principe de la trempe, je vais tenter de le vulgariser. Je ne suis moi-même pas un expert et mes TP méca d’école d’ingé sont loin. Toutefois, j’ai lu un article qui explique le procédé assez simplement (par ICI). Concrètement, il s’agit de modifier la structure cristalline d’un métal en faisant varier la température. Par exemple, si on chauffe du fer à haute température, des atomes de carbone peuvent s’immiscer dans la structure cristalline pour remplacer les atomes de fer qui y étaient présents. Si on effectue un refroidissement suffisamment rapide, en utilisant notamment de l’huile ou de l’eau, on conserve cette nouvelle structure cristalline qui dispose de propriétés différentes.

Pour expliquer pleinement l’analogie, la trempe permet de transformer la structure cristalline (donc en quelque sorte la nature du métal) afin d’en changer les propriétés. Ce qui serait l’équivalent d’un passage d’une souris à un escargot. Donc en fait, cette chanson est une vulgarisation du procédé de trempe expliqué aux enfants, CQFD. Par contre, pour la couleur verte, je ne vois toujours pas…

La prochaine fois, je vous parlerai de la poule qui picote du pain dur, parce que picorer c’est tellement trop mainstream.