Dura lex, sed lex ! Partie 4

Les Ruines, ces vestiges d’une civilisation ancienne et inconnue courraient pendant des kilomètres sous le sol des collines rocheuses. Elles n’étaient pas spécialement dissimulées, juste abandonnées, là, au premier qui les trouveraient. Gravity Jane les connaissaient presque par cœur, elles lui avaient servi de terrain de jeu pendant des mois. Aussi, lorsque le groupe arriva sur place, elle fut tacitement désignée comme guide. Peu de temps après, la troupe composée d’elle-même, du Shérif Newton, de Günther et de cinq soldats atteignit l’entrée de la zone inexplorée.

— Vince est déjà là, annonça Jane. Et il n’a pas dû y aller de main morte avec les explosifs, c’est un miracle que la caverne ne soit pas effondrée.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? S’enquit le Shérif.

— Ce trou béant, là, et ces gravats, ici.

En parlant de gravats, Jane repéra un mouvement discret. Newton aussi avait remarqué ce qui n’allait pas. Un impudent rocher flottait ostensiblement à hauteur de tête, ce qui n’était absolument pas dans ses attributions. Le Shérif se renfrogna face à cette flagrante violation des lois de la gravité et dégaina le Jugement de la Physique pour mettre prestement fin à ce vol non autorisé.

— Il a dû utiliser le Gravity Killer pour déblayer le passage, les effets subsistent plus ou moins longtemps, analysa Jane.

— Avançons rapidement, Vince peut trouver le Timekiller à tout moment !

Pour suivre ses propres directives, le Shérif franchit le seuil de la zone inexplorée. Les autres suivirent sans commenter. Ils progressèrent précautionneusement dans ce qui devait être une rue. Malgré l’urgence, difficile de ne pas ressentir une certaine appréhension en explorant ces lieux d’un autre temps. Même Jane, pourtant habituée et aventureuse, éprouvait toujours de la retenue respectueuse dans les Ruines.

De quel savoir disposaient les anciens habitants ? Ils avaient fabriqué tous ces flingues géniaux qui hérissaient le poil de Newton, mais leurs inventions ne s’arrêtaient pas là. Par exemple, la cité disposait d’une sorte d’éclairage publique qui marchait encore aujourd’hui ! Un peu partout étaient accrochés des sortes de tubes luminescents dont personne n’avait compris le fonctionnement. Quand on les retirait de leur support, ils s’éteignaient, aussi avait-on simplement fini par les laisser en place. Leur lumière pâle tirant sur le verdâtre n’était certes pas des plus agréables mais avait le mérite de rendre l’exploration plus aisée.

La rue rejoignit une avenue ornée de statues. Ces œuvres perturbantes représentaient des créatures tantôt humanoïdes, tantôt animales, mais toutes inconnues de l’Homme. Les observer trop longtemps provoquait un malaise indicible, aussi le groupe préféra les ignorer pour continuer la progression. Au bout de l’artère siégeait un imposant bâtiment. Instinctivement, on pouvait se dire qu’un flingue aussi puissant que le Timekiller devait reposer dans un édifice d’égale importance.

En remontant l’avenue, Günther remarqua quelque chose près de maisons en ruines. Il attira l’attention du groupe avec des petits jappements informels.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ! Demanda l’un des soldats.

Jane et Newton s’approchèrent pour examiner l’objet de la surprise.

— On dirait… une énorme queue de serpent, commenta le Shérif.

— Nan mais vous avez vu la taille du machin ? Ça doit pouvoir gober un homme en un coup ! Poursuivit le soldat.

— Heureusement pour nous, il est mort.

— Et s’il y en a d’autres ?

Newton tourna la tête vers Jane, sans doute en attente d’un commentaire.

— Je n’ai jamais entendu parler d’une telle créature et, heureusement, je n’en ai jamais croisée durant mes explorations.

— On va supposer que c’était une erreur de la nature. Poursuivons, nous avons plus important à nous soucier.

— Mais s’il y en a d’autres ? Insista le soldat, visiblement en proie à la panique.

— T’es ophiophobe ou quoi ?

— Oui, j’ai la phobie des serpents, ça peut arriver à tout le monde !

— Il manquait plus que ça… Soupira Newton en se passant la main sur le visage. Bon écoute, soit tu te ressaisis et tu te dis qu’on en croisera pas d’autre, soit tu retournes à l’entrée. On n’a pas besoin de quelqu’un qui va nous faire une crise d’angoisse au pire moment.

La tête du soldat tourna en direction de la sortie, signe qu’il envisageait sérieusement la seconde option. Puis il se ravisa.

— Nan mais j’ai peur tout seul, je préfère continuer avec vous.

— Alors allons-y, nous avons déjà perdu beaucoup trop de temps !

Tandis qu’ils se remettaient en marche, Jane fixa Newton du regard. Ce dernier ne manqua pas de la remarquer.

— Quoi ?

— Tu connais le mot ophiophobe, toi ?

— Eh ouais, t’as vu, des fois je peux avoir l’air intelligent et cultivé.

Jane dévisagea le Shérif de la tête au pied avec un nouveau regard avant de reprendre.

— C’est vrai ce qu’on dit, l’intelligence, ça rend sexy.

— On dit aussi ça des uniformes…

— Toi, tu cumules les deux. Pas étonnant que j’aie du mal à te résister.

— J’apprécie le compliment, mais on devrait vraiment presser le pas.

Le groupe atteignit l’imposant édifice sans autre surprise. Ils espéraient tomber sur Vince mais furent déçu de ne trouver qu’un grand hall avec une série de salles vides. Jane connaissait l’utilité de ces salles, aussi invita-t-elle ses camarades à l’accompagner dans l’une d’elles.

— Par ici !

— Mais y’a rien là-dedans ! Protesta Newton.

— Attends une seconde.

Jane patienta le temps de laisser entrer tout le monde, puis elle trifouilla un panneau sur le mur. Des portes se fermèrent en coulissant, ce qui déclencha l’effarement de ses compagnons.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Jane, qu’est-ce qu’il se passe ? S’inquiéta le Shérif.

Une voix désincarnée lui répondit dans une langue incompréhensible. Suite à cela, ils eurent une sensation de mouvement tandis que la salle commençait à vibrer légèrement dans un sourd grondement.

— Jane ?

— Pas de panique tout va bien, j’ai déjà utilisé ce genre de salle. Nous sommes simplement en train de descendre. Voyez ça un peu comme une diligence, sauf qu’il n’y a pas de chevaux et qu’elle se déplace verticalement.

— Plus comme un train alors ?

— Heu… ouais.

Les paroles de Jane rassurèrent un peu les hommes effarouchés. Même s’ils n’affichaient pas la plus grande sérénité, ils se montraient suffisamment calmes pour qu’on pût entendre une petite musique douce flotter dans l’air. La mélodie agissait comme une sorte de tranquillisant, incitant tous les occupants à rester silencieux. Un ou deux se surprirent même à osciller en rythme, se balançant d’un pied à l’autre. Quant à Günther, il prenait tout ceci avec un flegme à faire pâlir de jalousie un Franglais.

Après de très longues secondes, un petite sonnerie retentit et les portes coulissèrent à nouveau pour s’ouvrir sur un hall relativement similaire au précédent. Difficile d’estimer à quelle profondeur ils se trouvaient, mais l’air était indubitablement plus lourd et chaud. Même sans connaître les standards des anciens habitants, ce quartier-ci dégageait une évidente impression de zone industrielle. Le bruit lointain, constant et régulier de multiples machineries y était sans doute pour quelque chose, de même que la décoration beaucoup plus spartiate.

— Nous devrions prendre à gauche à ce carrefour, proposa Jane.

Newton regarda dubitativement les panneaux directionnels.

— Tu sais déchiffrer ces écritures bizarres ? Demanda-t-il.

— Tu m’as pris pour une linguiste ou quoi ? Nan, c’est juste qu’il y a un petit pictogramme de flingue, là. Du coup, je me suis dit que c’était la direction à prendre.

— Tu as raison, dans le doute, toujours suivre les flingues.

Tandis qu’ils s’engageaient sur la voie de gauche, Günther renifla quelque chose. Sans doute piqué par une mouche, le canidé fila comme une balle dans un dédale adjacent. Lorsque Jane le rattrapa, elle faillit défaillir, son cerveau luttant difficilement pour accepter ce qu’elle voyait. Elle resta coite jusqu’à l’arrivée du Shérif qui manifesta la même stupeur.

— Ahahah… Dire que j’ai tiré cette tête là… Toussa la cause de la torpeur.

Ceci eut pour effet de réveiller Jane qui tenta vainement d’articuler des mots incohérents.

— Que quoi… Vous… Je…

La personne assise par terre lui répondit en crachant un peu de sang.

— Oui, je suis Gravity Jane… Je suis… toi… dans le futur.

— Mais vous saignez, vous êtes blessée !

— Ouais… Je vais crever… Confirma la Jane du futur.

Prise de panique, Jane du présent se baissa pour tenter d’épancher le sang pendant que Günther gémissait d’impuissance. La blessée la stoppa dans son élan en l’attrapant par le col. Elle n’avait pas beaucoup de force, mais ce geste simple suffit à obtenir l’attention recherchée.

— Pas le temps… Pour ça… Écoute ! Vince est… un peu plus loin…

Une nouvelle quinte de toux la saisit. Parler drainait probablement ses dernières forces. Elle détenait tellement de réponses et si peu de temps pour les donner.

— Ne fais… Pas… erreur… Sauve-la !

Sa main relâcha le col, ses yeux partirent dans le vague. Avant d’expirer, elle répéta son conseil dans un ultime souffle.

— Sauve… la.

Puis elle s’éteignit. Morte. Jane resta tétanisée d’horreur face au corps sans vie. Comment ne pas l’être ? Elle venait d’assister à sa propre mort. Le monde avait cessé de tourner en cet instant. Incapable d’assimiler ce qui s’était passé, elle restait prostrée sans bouger. Au bout d’un moment, elle se rendit compte que Newton la tirait par l’épaule. Elle se laissa faire. Il la releva et la tourna vers lui. Elle le regarda sans vraiment le voir. Son esprit était embrumé. Il parlait mais ses paroles semblaient si lointaine.

— Jane ! Jane !

Il saisit son visage, délicatement mais fermement à la fois.

— Jane ! Infundibuliforme !

Elle fronça les sourcils.

— Pandiculation ! Sardanapalesque !

— Quoi ?

— Galéjade ! Compendieux !

— Mais t’as avalé un dico des mots loufoques ou quoi ?

— Peut-être…

— Ben mon gars, ça va faire mal au cul quand ça va ressortir !

— Ahahah, content de te voir de retour.

Jane amorça une rotation de la tête mais Newton l’interrompit.

— Nan, ne restons pas là. Viens ! Nous devons arrêter Vince ! Günther, toi aussi mon vieux.

Les deux obtempérèrent et se laissèrent guider sans protester sur le chemin du retour. Ainsi rejoignirent-ils les soldats qui faisaient impatiemment le guet dans la rue. Le Shérif s’adressa aux militaires.

— Vince n’est plus loin, tenez-vous prêts et tirez à vue !

Puis il se tourna vers Jane.

— Tu te sens prête ?

Pour toute réponse, elle dégaina ses revolvers avec un moue résolue.

— Bien, allons-y !

Vince allait mourir. Jane formula cette promesse dans sa tête. D’une manière ou d’une autre, elle allait tuer cette raclure de bidet infecte. Ils auraient dû le tuer la première fois plutôt que de l’arrêter. Elle ne ferait pas deux fois la même erreur.

L’escouade progressa jusqu’à une sorte de petite place ronde faisant office d’impasse. Si Vince était bien là, il devait se trouver dans un des bâtiments. Les soldats commencèrent à se déployer en arc de cercle pour couvrir toutes les directions. Jane préféra rester le long des murs. La place n’offrait aucun couvert en cas d’embuscade contrairement aux aspérités des bâtiments. Et dans un combat de flingues, le couvert restait la meilleure défense.

Un bang retentit. Toutes les têtes pivotèrent. Vince ! Une fraction de seconde plus tard, un déluge de feu s’abattit sur l’auteur du premier coup. Le tonnerre était bien là, par contre, le plomb manquait à l’appel. Ce barrage aurait dû le réduire en pulpe. Au lieu de cela, l’intrus avançait indemne et goguenard sous les tirs. L’invraisemblance de la situation frappa le groupe de surprise et fit cesser le feu.

— Ahahah, je ne me lasserai jamais de ce flingue, jubila Vince.

Ce disant, il pavanait l’objet de sa satisfaction dans une main. Plus intriguant et révoltant, il tenait un membre tranché dans son autre main.

— Le Résonateur Blanc ! Il transforme toutes les balles des chargeurs en balles à blanc, comprit le Shérif.

— Tout juste, maintenant sauras-tu reconnaître ce flingue là ?

— Le One-Gun Army… À couvert et rechargez ! Hurla Newton.

La plupart des soldats furent suffisamment disciplinés pour réagir à la sommation. Celui qui resta figé fut la première victime. Des clones commencèrent à germer sur la place et se mirent à mitrailler dans le tas. Ce fut à ce moment que Jane se félicita pour sa prévoyance. Ayant trouvé refuge derrière un mur, elle eut tout le loisir de recharger ses revolvers avec de vraies balles. Pendant ce temps, elle tentait de garder un œil sur le vrai Vince. Ce n’était pas très dur, il s’agissait de celui qui portait un avant-bras coupé.

Ainsi vit-elle le bandit traverser précipitamment la cour en semant de nouveaux clones à chaque coup de feu. Il tentait visiblement d’accéder à un autre bâtiment et cela le rapprochait de Jane. Tant mieux, le tir n’en serait que plus facile. Elle attendit le bon moment. Quand il atteignit la porte et qu’il s’immobilisa, elle surgit de sa cachette et elle tira.

Les balles auraient touché leur cible si un clone ne s’était pas matérialisé pour encaisser les coups. Bon sang ! Vince lança un regard foudroyant en direction de Jane avant de plaquer la main coupée sur un panneau. Ce mauvais coup d’œil outra Günther qui s’élança à l’assaut du bandit dans l’intention de le corriger vertement. Par réflexe mimétique, Jane fit de même. La porte s’ouvrit. Vince s’engouffra dans le bâtiment avec le coyote sur les talons.

S’il prenait autant de risques pour entrer là-dedans, c’était probablement parce que le Timekiller s’y trouvait! Pas le temps de recharger, elle courut aussi vite que possible pour atteindre la porte. À l’intérieur, elle trouva Günther aux prises avec le bandit. Vince repoussa le canidé d’un coup de pied douloureux et arma le One-Gun Army pour l’achever.

Jane plongea juste à temps pour plaquer Vince et dévier le tir. S’ensuivit une foire d’empoigne au sol où elle tentait alternativement d’étrangler et d’assommer son adversaire. Mais elle n’avait pas affaire au dernier des bagarreurs et reçut son lot de coups. Peu importait, elle le tenait et ne le lâcherait pas !

Bang ! Jane se retourna en sursaut pour voir le cadavre d’un clone s’écrouler. Derrière lui, Newton se tenait debout avec le canon encore fumant du Jugement de la Physique. Le temps de hocher la tête en signe de remerciement et Vince avait réussi à attraper le Gravity Killer. Il plaqua le flingue contre le torse de Jane et appuya sur la détente.

La suite fut plutôt trouble. Le monde tournoya autour de Jane sans aucun point de repère. Tout ses sens étaient engourdis et elle ne pouvait former la moindre pensée cohérente. Elle entendit vaguement des coups de feu et des « Waaa ! » d’un Gûnther furieux sans pouvoir imaginer ce qu’il se passait. Même si le Gravity Killer ne tuait pas sur le coup, il avait tendance à étourdir ses victimes. Il lui fallut quelques longues secondes pour retrouver ses esprits.

De retour dans la réalité, Jane évalua rapidement la situation. Privée de gravité, elle flottait quelque part à hauteur de plafond. Dans la salle, Vince et Newton se battaient à mains nues n’ayant vraisemblablement plus de munitions dans leurs flingues. À ce petit jeu-là, le bandit l’emportait sur le Shérif. Il profita d’avoir repoussé son adversaire pour… Non ! Le sang de Jane ne fit qu’un tour. Sans réfléchir, elle poussa sur ses jambes et se propulsa vers Vince.

Elle eut l’impression que la scène se jouait au ralentit. Le bandit se saisit du Timekiller et se retourna avec un sourire triomphant. À la place du canon se trouvait une sphère transparente à l’intérieur de laquelle flottait une horloge au milieu de volutes fuligineuses. Quand il pressa la détente, les volutes s’agitèrent et l’horloge commença à remonter le temps en vibrant. Le monde sembla comme aspiré vers le flingue.

Le Shérif, récupérant du dernier coup reçu, se jeta machinalement sur son adversaire pendant que Günther s’attaquait à une jambe. Trop tard, les aiguilles de l’horloge tournaient de plus en plus vite entraînant la réalité dans un siphon d’annihilation. Seul subsistait un petit îlot d’existence autour du Timekiller. Jane percuta Vince lui faisant relâcher la gâchette. Une détonation retentit et le temps fut tué.