Dura lex, sed lex !

Dans l’Ouest Sauvage, durant la Ruée vers l’Or, un chariot cahotait paisiblement sur la route menant à la petite ville au nom très inspiré de New Town. À son bord, Jack et Joe ne montraient pas réellement d’empressement pour arriver à destination. Cela aurait pu paraître étrange, voire suspect, dans ce climat où tout le monde se précipitait pour accumuler le plus de richesses possible. Toutefois, ils n’étaient venus ni pour miner, ni pour orpailler. Non pas qu’ils n’aimaient pas l’or, bien au contraire, mais cette profession vous exposait à de nombreux risques désagréables. Comme par exemple, devenir la cible des bandits qui trouvaient moins éreintant de récolter le fruit du labeur d’autrui en vous collant une balle entre les omoplates avant de vous détrousser. Pas forcément dans cet ordre d’ailleurs.

Non, Jack et Joe avaient opté pour une carrière un peu moins dangereuse et un peu plus neutre, ils étaient minéralogistes. Évidemment, ils évaluaient la qualité de l’or, mais également son authenticité. À cette époque un peu folle, une nouvelle sorte de bandit avait fait son apparition : les Philosophes. Ces gredins trouvaient plus facile de transmuter des stocks de métaux moins nobles en or que de se fatiguer à le récolter. Dans un sens, ils avaient raison. Sauf que personne n’avait jamais réussi une transmutation parfaite et, même si pour un œil non averti la différence était indécelable, les propriétés de l’or transmuté variaient par rapport à l’original. Il fallait donc l’expertise de minéralogistes confirmés pour déceler les fraudes.

Pour résumer, ils avaient un travail raisonnablement bien payé et relativement peu exposé à la violence, ce qui ne les empêchait pas d’en être témoins, bien évidemment. Mais mieux valait en être témoin que victime. Ainsi donc avançaient-ils vers leur destination avec un esprit aussi tranquille que le rythme de leur chariot.

— Hey Jack, je connais une blague marrante !

— J’imagine que c’est mieux qu’une blague pas marrante…

— Qu’est-ce qu’un silicate ?

Jack jeta un coup d’œil suspicieux à Joe. Même s’il sentait le piège, il se hasarda à répondre.

— C’est un sel combinant la silice à d’autres oxydes métalliques ?

— Faux ! C’est un chat stupide ! Ha ha !

— Quoi ?

— En tout cas, ça prouve que t’es bien un minéralogiste.

— Comment ça ?

— Ben quand je t’ai dit silicate, tu as pensé au sel plutôt que de penser silly cat : chat stupide en franglois.

— Je ne maîtrise pas trop le franglois…

— Moi ça m’a fait rire en tout cas !

— Tant mieux pour toi, t’essayeras de la sortir au saloon pour te faire des amis.

Même s’ils étaient collègues, les deux compères n’avaient jamais réussi à bien communiquer, ce qui produisait souvent des dialogues de sourds. L’un s’en rendait plus compte que l’autre, sans pour autant réussir à y remédier. Jack hésitait sur la suite à donner à la conversation quand il découvrit une scène défiant son esprit cartésien.

— Hey Joe ! Regarde-moi ça !

— Qu’est-ce que…

— Comme tu dis.

— Mais j’ai encore rien dit.

— C’est bien ce que je dis.

— Comment tu peux dire la même chose que moi si je n’ai rien dit ?

— Bah, en ne disant rien non plus !

— Pour un gars qui ne dit rien, je t’entends beaucoup.

— Si j’avais pas besoin de tout t’expliquer, tu m’entendrais moins.

— Dis tout de suite que je suis un imbécile.

— En tout cas, tu n’as pas inventé la poudre à canon, ça c’est sûr !

— Répète-moi ça !

— Je croyais que tu ne voulais plus m’entendre.

— Je vais te réduire au silence, moi ! Tu vas voir !

— En attendant, je propose de déguerpir au plus vite et d’aller prévenir le shérif Newton.

— Tu veux dire le Shérif de New Town.

— Non, le Shérif Newton.

— De New Town.

— Mais tu comprends rien !

— C’est toi qui dis n’importe quoi !

À quelques kilomètres de ces échanges verbaux affligeants, dans la petite ville de New Town, le Shérif Newton affrontait deux bandits plutôt tenaces. John Veine et Teren Kill avaient déjà éliminé ses deux fidèles adjoints faisant de lui le dernier rempart de la loi et de l’ordre face au chaos et à l’anarchie.

John Veine arma sa Winchester et tira en direction du Shérif avec un « Bang ! » retentissant. Heureusement, le tonneau qui faisait office de planque de fortune arrêta la balle.

— À mon tour maintenant !

Le Shérif riposta en faisant tonner le canon de son arme. Le « Bang ! » meurtrier aurait pu achever sa cible déjà blessée si celle-ci n’avait pas audacieusement plongé à terre. Dans un rictus victorieux John Veine railla.

— Raté !

Newton n’avait pas dit son dernier mot.

— Tu oublies que j’ai un Volcanic, ça envoie beaucoup de plomb ces engins- !

Bang ! Bang ! Incapable de réagir après cette ultime esquive, John Veine succomba sous les coups de feu du Shérif qui ne cachait pas son contentement. Plus qu’un hors-la-loi et sa ville serait débarrassée de la vermine. Toutefois, il tempéra ses ardeurs et se retint de poursuivre l’offensive. Il était lui-même blessé et une attaque téméraire aurait pu signer son arrêt de mort. Teren Kill prit cela pour un aveu de faiblesse.

— Alors, Shérif, on est à bout de souffle ? Et si on finissait ça avec un bon vieux duel ?

Un duel ? Newton ne pouvait pas refuser, la loi l’imposait. Aussi quitta-t-il sa confortable planque pour se présenter au milieu de la rue. Même si ses chances de victoires s’annonçaient minces, il n’avait pas peur. Après tout, il était un duelliste confirmé comme tout bon Shérif qui se respectait.

— Tu es sûr de vouloir faire ça, Teren Kill ?

— Certain ! Je suis sûr que tu es à cours de munitions après tout ce que tu as craché, sinon tu aurais poursuivi ton offensive !

— Finement analysé…

Mais faux. Il lui restait une balle, une dernière et ultime balle. La vraie question était : restait-il aussi une balle à Teren Kill ? Quoiqu’il en fût, les jeux étaient faits, il ne restait qu’à découvrir le dénouement.

— Dégaine, Shérif !

Le hors-la-loi affichait un sourire triomphant, tellement convaincu de sa victoire imminente. Petit impertinent ! Bang ! La ville retint son souffle. Le rictus de Teren Kill se mua progressivement en grimace d’horreur tandis qu’il réalisait l’atrocité de la situation. Newton resta concentré, craignant une ultime fourberie.

Le bandit posa un genou à terre. Trouverait-il un dernier souffle de vigueur pour reste en vie, ou la bataille sanglante cesserait-elle ici ? Le suspense retenait tout le monde en haleine. Ce fut ce moment que choisit Kelvin pour entrer en trombe dans le saloon.

— Shérif Newton, une affaire importante requiert votre attention immédiate !

Tous les visages pivotèrent vers l’intrus qui se sentit subitement tout petit.

— Bordel, Kelvin ! Tu viens de briser toute l’intensité dramatique du moment !

— Ah, désolé… Où en est la partie ?

— On a presque fini. Si Willy tire autre chose qu’un pique, Teren Kill meurt et on gagne.

Tous les yeux de la salle suivirent dans un silence religieux la main qui se dirigea lentement vers la pioche. Chacun retenait son souffle. Une carte fut tirée puis ramenée lentement face cachée. Willy n’osa pas la retourner immédiatement, il redoutait le dénouement. Il avait à peu près trois chances sur quatre de perdre. Il voulait faire persister encore un moment l’illusion qu’il pouvait s’en sortir. Il inspira une fois, puis une deuxième fois. Après la troisième inspiration, il poussa un petit cri en retournant la carte d’un geste brusque.

— Et merde !

Newton se réjouit aussitôt.

— Ha ha ! Une nouvelle victoire pour la loi et l’ordre ! Je ne vous le répéterai jamais assez : le crime ne paie pas.

— C’est de la chance, c’est tout ! On refait une partie ?

— Plus tard peut-être. D’après Kelvin, une affaire requiert mon attention immédiate. Ne vous en faites pas, je reviendrai vous mettre une raclée. En attendant, je vous offre une bière pour vous consoler.

— Eh, c’est gentil ça ! Vous êtes vraiment le meilleur Shérif de tout l’Ouest !

Ainsi acclamé, Newton quitta le saloon à la suite de Kelvin pour aller voir ce qui méritait d’interrompre une partie de Bang ! Arrivé au petit bureau spartiate du Shérif, son office donc, il découvrit deux individus nerveux. Son intuition naturelle lui souffla qu’ils ne devaient pas être de grands brigands. Du moins, s’ils s’adonnaient à des activités condamnables, elles devaient plutôt être du domaine de la fraude que du braquage. Il se retourna vers son adjoint.

— Alors ? Qu’ont-ils fait ces deux-là ?

Kelvin n’eut pas le temps d’expliquer la situation, Jack s’offusqua immédiatement.

— On a rien fait !

— Parle pour toi, Jack !

— Pourquoi ? T’as fait quelque chose, Joe ?

— Non, mais c’est pas à toi de le dire !

— Quoi ? Mais si on a rien fait, on a rien fait.

— Et si j’avais fait quelque chose que tu ne savais pas ? Hein ? Tu y as pensé à ça avant de m’inclure dans tes déclarations et de potentiellement mentir à un représentant des forces de l’ordre ?

— On a passé les derniers jours côte-à-côte, si tu avais fait quelque chose, je l’aurais vu.

— J’aurais très bien pu faire quelque chose avant ça. Par exemple, le mois dernier, j’ai embrassé Maggie, tu ne le savais pas, hein ?

— Maggie ? Mais elle est mariée, non ? Et tu l’as embrassée ?

— En fait, c’est plutôt elle qui m’a embrassé, mais en tout cas tu ne le savais pas !

— Mais on s’en fout, ça n’a aucun rapport avec ce qui nous amène ici.

Le Shérif Newton sauta sur l’occasion pour interrompre ce simulacre de vieux couple.

— Et si vous me disiez pourquoi vous êtes avant que je ne vous bâillonne pour épargner mes oreilles de vos discutailleries insipides ?

Joe réagit immédiatement.

— Ah non ! Ce serait une violation directe de l’article 9 de la loi fédérale en vigueur dont vous êtes le représentant et le garant.

— Depuis quand tu connais par cœur les articles de loi, Joe ?

— Tu ne les connais pas, toi ? Pourtant, nul n’est censé ignorer la loi.

— Non, mais il y a quand même une marge de manœuvre entre ignorer la loi et connaître mot pour mot chaque article.

Les voilà repartis dans un chamaillis insupportable. Sentant qu’il serait difficile d’obtenir quoique ce fût de la part de ces deux-là, Newton prit Kelvin en aparté.

— C’est qui ces gugusses ?

— Ce sont les nouveaux minéralogistes de la ville, Jack Goldhand et Joe Diamond.

— Tu veux dire qu’ils vont habiter ici, à New Town, de manière permanente ?

— Hélas, je le crains.

— Je dirais plutôt que ça craint ! Vue leur capacité à agacer, je ne sais pas s’ils vont se faire beaucoup d’amis. Enfin bref, c’est leur problème, en espérant que ça ne devienne pas le notre. Et donc, pourquoi ils sont là ?

— Ils disent avoir découvert une Anomalie sur la route.

— Quoi ? Où ça ?

— À cinq Miles à l’Est.

Newton posa un regard profondément désapprobateur sur son adjoint.

— Kelvin, tu me déçois beaucoup.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Tu pourrais utiliser les unités du Système International quand même !

— Ouais, je sais, mais j’ai toujours du mal à convertir les Miles en Kilomètres.

— Bon, allons voir ça.

Avant de partir, il interrompit les deux minéralogistes toujours en train de se chamailler dans une énième conversation de sourds. Leur capacité de mésentente était proprement surréaliste.

— Vous deux, vous pouvez prendre congé, mais ne quittez pas la ville.

— On n’a pas l’intention de quitter la ville, on vient d’arriver.

— Parle pour toi, Jack !

— Quoi ? Tu as l’intention de quitter la ville ?

— Nan, mais…

Newton leva la main.

— Stop ! Vous pourrez recommencer à parler seulement lorsque je ne pourrai plus vous entendre.

— Mais…

— Ah ! Qu’est-ce que je viens de dire ?

— Nous…

— Chut ! Mes oreilles sont fragiles et ont besoin de silence.

— Et si on…

— Silence, ça rime avec « la ferme ! »

Ainsi se replia-t-il à reculons en tentant de contenir le flux intarissable de répliques jusqu’à ce qu’il eût refermé la porte du bureau. Une fois la porte fermée, et malgré l’épaisseur du bois, il entendit les moulins à parole se remettre à tourner à plein régime. Newton jeta un œil à Kelvin qui affichait un stoïcisme admirable. Peut-être devait-il prendre exemple sur son subordonné et faire preuve d’une discipline mentale plus rigoureuse. En attendant, il y avait une Anomalie qui attendait d’être inspectée.

Cela faisait plus de deux ans qu’il n’y en avait pas eue près de New Town. Le Shérif Newton s’était félicité de leur éradication suite à une campagne pugnace. Inutile de dire que ce retour lui déplaisait profondément et l’inquiétait en même temps. Qui ou quoi osait venir troubler la paix de sa petite ville ? Il avait bien l’intention de le découvrir et de rétablir la loi et l’ordre.

Les deux hommes chevauchèrent rapidement jusqu’au lieu de l’Anomalie. Elle ne fut pas dure à trouver, se situant à proximité directe de la route. Le visage grave, Newton descendit de cheval pour aller l’examiner de plus près. Kelvin le suivit avec réticence, ne cachant pas son dégoût pour ces phénomènes.

Face à eux se trouvait un petit tas de cailloux en flagrante violation des lois de la physique les plus élémentaires. En l’occurrence, ils se permettaient de flotter au dessus du sol en ignorant ostensiblement la gravité. Quel spectacle intolérable ! Dire que certains fous étaient fascinés par ces Anomalies, n’y voyant pas le mal. Ils ne se rendaient pas compte de l’aberration monstrueuse qu’elles représentaient. Il ne s’agissait ni plus ni moins que d’artefacts chaotiques défiant les lois naturelles. Elles devaient être éradiquées sur le champ !

— Qu’en pensez-vous, Shérif ?

Kelvin dansait d’un pied sur l’autre, visible impatient d’en finir. Mais il fallait d’abord relever les indices qui leur indiqueraient le coupable. Malheureusement, ce type d’Anomalie pointait dans une direction que Newton n’appréciait guère.

— Je ne connais qu’une seule arme capable de commettre une telle violation, et je la croyais hors circuit.

— Vous voulez parler du « Gravity Killer » ?

— Je n’en connais pas d’autre.

— Mais… N’est-ce pas l’arme de…

— Si.

— Je croyais qu’elle avait raccroché et qu’elle était de notre côté maintenant. Vous lui aviez confisqué son flingue !

— Oui, et je l’ai envoyé à l’armurerie de Fort Quantique comme plein d’autres. Pourtant les faits sont là. Donc, soit le Gravity Killer est à nouveau en circulation, soit on a affaire à un nouveau flingue illégal. Je ne sais pas laquelle des deux options est la plus inquiétante.

Encore pire, il se pouvait qu’Elle fût repassée dans le camp des hors-la-loi. Rien que d’y penser lui faisait mal. Pourquoi avait-il fallu que les sentiments s’invitent dans cette histoire ? Tout aurait été bien plus simple s’il s’était contenté d’appliquer la Loi de manière impartiale.

— Que fait-on maintenant, Shérif ?

Pour toute réponse, Newton dégaina le « Jugement de la Physique » et, d’un seul coup de son Colt bien nommé, il abattit l’Anomalie. Les cailloux retombèrent au sol, à nouveau soumis à la loi de la gravité. Puis il rengaina son arme et se retourna sans un mot et sans un regard en arrière. Il ne daigna parler qu’un fois remonté sur son cheval et prêt à partir.

— Kelvin, tu vas contacter Fort Quantique pour savoir s’ils n’ont pas perdu de flingue. Moi, je vais aller rendre visite à une vieille connaissance.

Newton appréhendait ces retrouvailles. Cette femme l’avait déjà désarmé aussi bien physiquement que mentalement et il détestait se sentir vulnérable. Ironiquement, et de manière complètement contradictoire, c’était cette sensation de vulnérabilité qui avait fait naître ce sentiment d’attirance. Jamais personne d’autre que cette femme n’avait réussi à l’atteindre. Et cette femme s’appelait Gravity Jane.

La métallurgie pour les nuls

Aujourd’hui en rentrant à vélo, j’ai entendu des enfants criailler. Ce verbe s’utilise également pour les oies et les perdrix en plus de vous donner des points de style, alors n’hésitez pas à le ressortir en toute situation. Ces criaillements, disais-je donc, ont très logiquement déclenché une association d’idées dans mon crâne insondable. De cet amalgame insaisissable est ressortie une vieille chansonnette enfantine qui n’a rien à voir avec les noisettes.

Une souris verte qui courait dans l’herbe

Je l’attrape par la queue, je la montre à ces Messieurs

Ces messieurs me disent : trempez-la dans l’huile,

Trempez-la dans l’eau, ça fera un escargot tout chaud.

J’eus alors l’impression qu’on avait fait l’amour à mon cerveau de manière étrangement désagréable et malsaine. Qui a écrit ce truc ? Michaëlle Le Quilleuc nous répond Wikipedia. Ma deuxième question est donc : pourquoi vouloir chanter ça à un enfant ? C’est pour lui faire passer quel message exactement ? Attardons-nous un instant sur les paroles.

« Une souris verte« , alors déjà, une souris n’a jamais eu de pelage vert. Je n’ai pas fait de recherches exhaustives, mais je pense que ça se saurait. Dommage d’ailleurs, ça ferait un bon camouflage pour échapper aux prédateurs, surtout en courant dans l’herbe. Ceci étant, admettons que son pelage soit vert justement à cause de la course dans l’herbe, de la même manière qu’on peut saloper une salopette avec de la chlorophylle. J’essaie quand même d’être conciliant. Et pour votre information, le Gang des souris vertes est une association de malfaiteurs français ayant opéré de 2003 à 2006.

« Je l’attrape par la queue« , alors non, il ne faut pas faire ça ! Je le répète à tous les enfants (et les adultes aussi) : ne faites pas ça chez vous, ni ailleurs, à aucune souris, ni aucun animal. Une queue, ce n’est pas fait pour soutenir le poids d’un animal, ça sert uniquement pour son équilibre, c’est tout. Soulever par la queue est au mieux désagréable, très probablement douloureux, et au pire peut causer des blessures plus ou moins graves. Pour résumer, soulever par la queue c’est plutôt pas très très sympa pour faire dans l’euphémisme. Alors à moins d’envisager une carrière de tortionnaire sadique avec option torture animale, ne le faites juste pas. Et ne chantez pas ce mauvais exemple aux enfants.

« Je la montre à ces Messieurs« , on se demande bien qui sont-ils et pourquoi il faut leur montrer des souris. Cela étant, si quelqu’un découvre réellement une souris à pelage vert, je pense que de nombreux scientifiques pourraient être intéressés. Nous aurions alors identifié ces fameux Messieurs (et les Madames scientifiques, ça n’existe pas hein…)

« Ces Messieurs me disent : trempez-la dans l’huile« , finalement, ce ne sont probablement pas des scientifiques. En fait, j’ai d’un seul coup l’image d’une antique arène romaine dans laquelle le sort du gladiateur vaincu se retrouve entre les mains de l’éditeur (l’organisateur) qui baisse le pouce pour annoncer la condamnation à mort. Sauf que bon, un combat entre un humain et une souris, c’est quand même largement plus déséquilibré que David contre Goliath. Et la souris n’a même pas de fronde. Autrement dit, c’était quand même joué d’avance.

« Trempez-la dans l’eau« , d’abord l’huile, puis l’eau, attention à l’ordre, c’est important ! Tout comme il ne faut pas prendre un animal par la queue, il ne faut pas non plus l’immerger dans des liquides, ce n’est pas très urbain, pour rester poli. D’autant plus si les liquides sont à des températures déraisonnables. Trop chaud et il y a risque d’ébouillantage, trop froid et ce sera l’hypothermie. Et si l’immersion est trop longue, il y aura noyade. Concrètement, il s’agit de diverses mises à morts cruelles (cf doctorat tortionnaire et gladiateur vaincu).

« Ça fera un escargot tout chaud« , encore une fois, NON ! Et là, je commence à m’énerver ! Non, non et non ! Tremper une souris dans de l’huile puis de l’eau en la tenant par la queue n’a jamais donné un escargot (ni chaud ni froid ni tempéré). Ça donne au mieux une souris mouillée et huileuse qu’on a fait grave chier, au pire une souris morte qu’on aura sauvagement exécutée sans raison valable, mais pas un escargot. D’ailleurs, pourquoi un escargot ? Tant qu’à raconter des conneries, autant être plus fantaisiste. J’ai d’ailleurs trouvé une version de la chanson où il est question de crapaud. On est déjà plus dans la même taille d’animal, même si le passage de mammifère à amphibien laisse tout aussi perplexe que le passage de mammifère à gastéropode. Ressortez le vieux chapeau du magicien, au moins, il n’y a pas d’appel explicite à la torture animale.

Finalement, s’il fallait trouver une morale à cette chansonnette, j’opterais personnellement pour la suivante : ne croyez pas les adultes, ils racontent que des conneries aux enfants. Voilà ! Et laissez tranquilles les souris, et tous les animaux tant qu’on y est. Ils n’ont rien demandé.

Ensuite, peut-être y a-t-il une métaphore cachée que je n’aurais su déceler. Dans ce cas, je saurais gré à qui me l’expliquerait. En faisant un effort, j’aurais bien une théorie sous le coude. Il s’agirait d’une métaphore métallurgique. Ce qui m’a mis sur la voie : cette histoire d’huile, d’eau et de chaleur. L’huile et l’eau sont des fluides utilisés pour le refroidissement dans le procédé de trempe des métaux. Et là, d’un seul coup, tout fait sens !

Pour ceux qui ne connaissent pas le principe de la trempe, je vais tenter de le vulgariser. Je ne suis moi-même pas un expert et mes TP méca d’école d’ingé sont loin. Toutefois, j’ai lu un article qui explique le procédé assez simplement (par ICI). Concrètement, il s’agit de modifier la structure cristalline d’un métal en faisant varier la température. Par exemple, si on chauffe du fer à haute température, des atomes de carbone peuvent s’immiscer dans la structure cristalline pour remplacer les atomes de fer qui y étaient présents. Si on effectue un refroidissement suffisamment rapide, en utilisant notamment de l’huile ou de l’eau, on conserve cette nouvelle structure cristalline qui dispose de propriétés différentes.

Pour expliquer pleinement l’analogie, la trempe permet de transformer la structure cristalline (donc en quelque sorte la nature du métal) afin d’en changer les propriétés. Ce qui serait l’équivalent d’un passage d’une souris à un escargot. Donc en fait, cette chanson est une vulgarisation du procédé de trempe expliqué aux enfants, CQFD. Par contre, pour la couleur verte, je ne vois toujours pas…

La prochaine fois, je vous parlerai de la poule qui picote du pain dur, parce que picorer c’est tellement trop mainstream.

La Caverne d’Alibasteuf, partie 5 et Fin

Précédemment, dans la Caverne d’Alibasteuf : Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, était morte, son corps brisé par le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême. Ainsi libérée de sa Carcasse Terrestre Bien-Aimée, son esprit s’envola vers les Royaumes Inconnus de l’Après-Vie. Elle n’avait nulle peur en cet instant, bien au contraire : elle ressentait une sérénité et une complétude cosmique inimaginable de son vivant. Bientôt, le souvenir de sa violente vie terrestre deviendrait un rêve fugace et éphémère qu’elle oublierait rapidement.

Pas si vite ! Quelque chose l’empêchait de partir naviguer dans le cosmos, comme une amarre attachée à son âme. Non contente de la retenir, cette force invisible commençait à la tirer en arrière. Elle aurait bien été incapable de dire s’il s’agissait d’un bien ou d’un mal et, n’ayant pas vraiment le choix, cela importait peu. Comme sous l’effet de la gravité, son esprit retomba en accélérant vers son enveloppe charnelle. Apparemment, les Royaumes Inconnus de l’Après-Vie devraient attendre un peu plus longtemps avant d’être parcourus par l’Aventurière à la Tignasse Lacérante.

Sonya ouvrit difficilement les yeux. Sa tête la faisait atrocement souffrir, autant que le reste de son corps d’ailleurs. C’était comme si elle avait pris la pire cuite de sa vie, qu’on avait multiplié les conséquences désagréables par dix et appliqué les retombées sur l’intégralité de ses cellules. Dans tous les cas, se sentir aussi mal l’informait qu’elle était indubitablement vie, ce qui devait probablement être un point positif.

Lentement et précautionneusement, elle porta une main à sa poitrine. Ses doigts touchèrent l’Amulette de Résurrection, désormais brisée. Une chance qu’elle n’avait rien de magnétique… Son bras retomba. Elle tenta d’émettre quelques grognements de plainte, incompréhensibles par une oreille tierce, mais relativement clairs dans sa tête.

— C’était pas indiqué sur la notice, les effets secondaires de la résurrection… Je me sens comme un Vieux Crottin Piétiné.

— Je suis ravi que vous soyez à nouveau en vie ! Un visiteur décédé ne peut plus être satisfait, et la satisfaction des clients demeure ma priorité !

— GG FFS… Je suis presque contente de te voir.

— ‘Presque’ reste insuffisant. Aussi, afin d’augmenter votre satisfaction, et accessoirement de rester en vie, je vous recommande vivement de rouler un peu sur votre droite.

Sonya souffrait déjà à l’idée de solliciter le moindre muscle.

— Pourquoi ? Je suis bien là, je vais me reposer un peu.

— Quand Dieu ordonne, on l’écoute !

— Toi et ton complexe mégalomaniaque… Bon, d’accord, je roule.

L’aventurière pivota sur son flanc droit dans un Immense Râle de Souffrance à Peine Exagéré. Ce faisant, elle se retrouva nez à nez avec un étrange masque. Autrefois blanc, désormais d’un jaune sale et parsemé d’éraflures, il n’avait que deux trous ronds pour les yeux.

— C’est quoi ce truc moche ?

— Enfilez-le vite ! Ne discutez pas !

N’ayant pas la force de contester les ordres du Feu Follet Autoproclamé Divinité, elle s’exécuta et revêtit le masque. Après l’avoir ajusté pour avoir les yeux en face des trous, elle ressentit une sensation étrange qu’elle n’aurait su identifier. En tout cas, la douleur se fit moins lancinante, ce qui lui permit de se relever et de s’épousseter.

— La voilà !

Sonya eut juste le temps de se retourner pour voir une volée de Carreaux Magiques Perforants à Tête Chercheuse lui pénétrer dans le buste avec la désagréable conséquence de la tuer à nouveau. Du moins, elle aurait dû mourir, mais, pour le moment, elle se contentait d’être étalée sur le dos avec de Vagues Signaux de Souffrance Très Lointains. Son corps étant trop endommagé pour accepter de bouger, elle en fut réduite à observer fixement la suite.

Scion, le Roi des Vilains Voleurs Volages, se pencha sur elle pour arracher l’Amulette de Résurrection brisée. Puis, avec un soupçon de doute, observa Sonya droit dans les yeux. Après un instant d’hésitation, il dut conclure à sa mort car il se contenta de lui fermer délicatement les paupières. À quelle autre conclusion aurait-il pu aboutir, elle ne bougeait plus un muscle, elle ne respirait même plus et ne sentait même plus son cœur battre. Elle devait être morte ! Et pourtant, elle demeurait consciente !

— Je savais bien qu’il faudrait la tuer deux fois. Maintenant que ce problème est réglé, il nous faut mettre la main sur l’Administrateur de Caverne avant qu’il ne finisse par trouver un moyen d’ouvrir un chemin à la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres.

Sur ces paroles, Sonya entendit le Roi s’éloigner. Toutefois, ses deux lieutenants restèrent un peu plus longtemps. Difficile de savoir ce qu’ils traficotaient en ayant les yeux fermés. Miss Lolita ‘Sourire d’Acier’ fut la première à briser le silence en s’adressant à Sir Galipa ‘le Vicellard’.

— Qu’est-ce que tu fous ? On a du boulot !

— Pas besoin de se presser, on vient d’éliminer la menace principale ! Je voudrais juste vérifier qu’elle ne cache pas d’artefact dans son soutien gorge.

— Et pourquoi pas dans sa culotte pendant que t’y es !

— Chaque chose en son temps ma chère !

— Tu me dégoûtes ! T’es un gros porc et en plus t’es nécrophile ! Comment ça peut t’exciter de peloter un cadavre bardé de carreaux ? Je préfère me barrer !

— On ne m’appelle pas ‘le Vicelard’ pour rien, j’ai une réputation à tenir.

Après le départ de Miss Lolita, Sonya sentit Sir Galipa se pencher sur elle. Cet individu répugnant allait-il vraiment satisfaire sa Lubricité Immonde sur son corps inerte ? L’idée seule était révulsante ! Sonya aurait voulu hurler et arracher le cœur de son agresseur. Tout ce qu’elle réussit à faire fut de légèrement bouger sa main droite pour empoigner un objet.

Un soudain afflux d’énergie l’envahit. Dans le même temps, elle recouvra la sensation de son corps. Ainsi put-elle sentir les affreuses mains sur son soutien gorge. Une Fureur Meurtrière Assaisonnée de Dégoût Ultime se déversa dans ses veines. Elle ouvrit les yeux et trouva immédiatement le regard de Sir Galipa. La surprise le paralysa et lorsqu’il ouvrit la bouche comme pour hurler, Sonya le frappa de toutes ses forces avec l’objet attrapé par sa main. Le seul son qu’il y eut fut celui d’un crâne à moitié tranché par une lame.

Mort sur le coup, le corps du lieutenant s’écroula sur Sonya pour l’arroser de ses fluides écarlates. Avec un Gros Soupir Énervé, elle le repoussa sur le côte pour se relever. Une violente énergie l’animait, accompagnée d’un désir de tuer plus pressant que d’habitude. Bien évidemment, chaque organe, os et muscle hurlait de désapprobation. Mais c’était comme si elle les entendait depuis un autre continent séparé par un très large océan.

— Ah, vous revoilà ! Pendant un instant, j’ai cru vous perdre à nouveau. Heureusement, la malédiction fonctionne toujours !

Au mot « malédiction », elle tourna un Regard Extrêmement Accusateur et Malveillant envers GG FFS.

— Je suppute votre surprise et, avant que vous n’essayiez de parler, je dois vous informer que la malédiction vous a rendu muette. Malgré ce côté désagréable, je vous recommande de conserver le masque. Étant donné l’état de votre corps, le retirer vous conduirait à une mort certaine et définitive. Or, un client mort ne peut plus être satisfait ! Je réitère mes excuses pour le désagrément occasionné et vous préconise d’attendre passivement une équipe médicale dont l’arrivée est très incertaine.

Le mot « attendre » entrait en contradiction irritante avec son Désir de Meurtre Imminent.

— Afin de renforcer votre patience, laissez-moi vous parler des artefacts dont vous vous êtes équipée. Ce Masque de Psychopathe Profond a autrefois appartenu à Jazon Vor. Il s’agit d’un revenant souffrant d’hydrocéphalie avec une seule idée en tête : massacrer le plus de personnes possibles pour venger la mort de sa mère. Aussi ne vous étonnez pas de souffrir de Pulsions Meurtrières Irrépressibles.

Sonya profita des explications pour retirer les carreaux plantés dans son torse. Elle avait effectivement envie de tuer.

— Dans votre main, vous tenez son arme de prédilection : l’Incontournable Machette. Il s’agit d’une arme plutôt ordinaire si on fait fi de la malédiction. Tandis que le masque vous rend quasiment immortelle et vous remplit d’une soif de meurtre insatiable, la machette vous donne l’énergie pour accomplir vos desseins… Mais où allez-vous ? Vous devez attendre l’équipe médicale !

Cela faisait plus d’une minute qu’elle n’avait tué personne, c’était insupportable. Elle voulait trancher quelqu’un, elle avait besoin de massacrer quelqu’un. Maintenant !

Mue par un instinct de traqueur surnaturel, elle se mit en mouvement à travers les décombres. Elle ne se montrait pas particulièrement discrète n’ayant à l’esprit que sa soif de sang. Aussi fut-ce par chance ou sous l’effet de la malédiction qu’elle se retrouva dans le dos de ses prochaines victimes. Affairées à examiner un artefact suintant de magie, elles n’avaient absolument aucune conscience de la menace au souffle roque qui pesait sur leurs têtes.

— Mais c’est un peigne !

— Mécréante, ceci n’est pas un peigne. C’est Ze Peigne !

— C’est sa dénomination technique ?

— Non, son vrai nom est : l’Omni-Teinteur de la Chevelure Photonique.

— C’est un peu pompeux….

— Il appartenait au Roi Le Beau Charles, réputé pour avoir la plus magnifique chevelure de tous les royaumes de Labaholoin. Ce petit bijou démêle tous les cheveux en un seul passage, sans les arracher et sans faire mal. En plus, il permet d’appliquer un gel magique pour faire tenir la coiffure toute la journée. Et pour couronner le tout – jeu de mot avec royauté… – il peut appliquer n’importe quelle coloration durable de la racine à la pointe sans abîmer le cheveu. C’est l’accessoire de la coquetterie ultime !

— J’imagine qu’il faut aimer être coquet…

— Tu me désespères. Laisse-moi te montrer, je vais me teindre les cheveux en couleur octarine.

— C’est quoi ça comme couleur, « octarine » ?

— Ton inculture me sidère. Admire plutôt le résultat.

— Je ne vois absolument aucune différence.

— C’est parce que tu n’es pas un magicien. Tu ne peux pas percevoir cette teinte enchanteresse.

— Non, par contre je peux apercevoir un type avec un masque bizarre derrière ton épaule. C’est un effet secondaire du peigne ?

— Quoi ?

Tuer, c’était facile, trop facile. Massacrer avec le sens de la mise en scène dramatique, voilà qui devenait plus intéressant. Ainsi, Sonya éprouva-t-elle une immense satisfaction à voir Brushing Joe se retourner et hoqueter de surprise, puis succomber à un cocktail de terreur et d’incompréhension quand elle le transperça avec la Machette Incontournable. Il prononça quelques dernières bulles de sang avant de s’effondrer mollement.

Son fidèle acolyte féminin, Milany « Cure-dent » réagit instinctivement en perforant la meurtrière avec sa Rapière Télescopique Hertzienne. Elle ne crut qu’un court instant en sa victoire, constatant avec détresse l’inefficacité de son attaque. Sonya, baissa les yeux sur la lame qui perçait un trou de plus dans son corps. Elle songea fugacement à se reconvertir en passoire, puis sa folie meurtrière revint à la charge.

D’un geste brutal, elle trancha la main qui tenait la rapière. Pendant que sa victime hurlait en se tenant le moignon, l’Aventurière Psychopathe sortit la lame de son corps pour la jeter négligemment sur le côté. Terrorisée à juste titre, Milany prit ses jambes à son coup. Sonya engagea la poursuite dans une froide marche déterminée, le sombre instinct octroyé par la malédiction lui indiquant exactement où allait sa victime. Tôt ou tard, elle finirait par la retrouver, c’était inéluctable.

— Il est loin le temps où tout le monde écoutait Dieu…

Sans ralentir le pas, Sonya tourna la tête pour observer GG FFS qui flottait paresseusement à sa hauteur. Il n’éveilla qu’un intérêt proche du néant. Elle n’avait de pensées que pour sa cible.

— Au risque de me répéter, je vous recommande à nouveau d’attendre les secours. La malédiction, bien que puissante, ne vous rend pas invulnérable. Vous pouvez toujours être découpée en morceaux, broyée, vaporisée ou explosée. Même si vous ne mourrez pas, il sera alors infiniment plus difficile de vous soigner.

Une infime partie de sa conscience voulut prendre en compte ces avertissements et opter pour la sagesse. Après tout, elle avait déjà bien combattu pour défendre la caverne et la suite dépendait surtout de la capacité de Roger à faire entrer la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres. Toutefois ce sentiment fut rapidement balayé par sa Témérité Naturelle couplée à la colère meurtrière induite par la malédiction.

Le résultat fut sans appel et l’Aventurière Psychopathe poursuivit sa traque impitoyable. Ainsi se retrouva-t-elle aux abords du Poste de Contrôle n°3. D’après la piste de sang, Milany « Cure-dent » devait se trouver à l’intérieur et elle n’était certainement pas seule. L’instinct maudit lui commanda de se mettre en embuscade sur le côté de la porte. Cette position lui permit d’entendre le Roi Scion qui perdait son sang froid à l’intérieur.

— Comment ça « ils sont rentrés » !

L’Ingénieux Karl lui répondit flegmatiquement.

— Ils sont rentrés en empruntant le Passage Secret de Secours Réglementaire.

— Merci pour cette information, Karl, je n’avais pas deviné… Ce que je veux savoir, c’est comment un petit Administrateur de Caverne Couard a pu l’ouvrir ce passage ? Je croyais que tous les Postes de Contrôle étaient sous notre contrôle.

— C’est amusant ça : un poste de contrôle sous contrôle.

— Est-ce que j’ai l’air de beaucoup rire, Karl ?

— Non. Le stress vous fait perdre votre sens de l’humour.

— Des informations, Karl, je veux des informations ! Comment a-t-il fait ?

— Je ne sais pas, peut-être y a-t-il un Terminal d’Accès Vaudoumatique dont nous n’avions pas connaissance ou un Trigger de Sécurité Secret dans la Matrice Magicielle. À moins qu’ils aient récemment installé un Override Manuel qui n’était pas sur les plans.

— Ton charabia ne m’aide pas beaucoup.

— C’est vous qui m’avez demandé des détails…

Scion prit une Longue et Lente Inspiration.

— Bon, combien de Héros Héroïques ont pu entrer ?

— J’ai pu shunter les protocoles de sécurité assez rapidement pour refermer le passage. Je dirais qu’une petite troupe a pu pénétrer, une dizaine grand max.

— C’est déjà beaucoup trop ! Bon, Miss Lolita, veuillez me suivre. Toi aussi, Milany.

— Quoi ? Moi ? Je viens de me faire couper la main !

— Et alors ? Aux dernières nouvelles, tu en as une deuxième.

— Mais…

— J’ai besoin de tout le monde alors avance !

À contre cœur, Milany franchit le pas de la porte en première, et ce fut son dernier pas. Un Coup de la Corde à Linge réalisé à l’aide d’une Machette Étonnamment Aiguisée lui fit perdre la tête. Immédiatement après, l’Aventurière Psychopathe surgit dans l’embrasure pour attaquer le Roi Scion frappé de stupeur. Elle porta un coup avec toute sa force, mais sa lame fut stoppée par un gantelet. Miss Lolita, au sang très froid, fit étalage de ses dents d’aciers qui justifiaient amplement son surnom.

— Dis-moi l’increvable, tu t’es déjà fait Power Fistée ?

Sans attendre de réponse, elle frappa Sonya avec son Poing du Titan pas Content. La plupart du temps, un coup donné avec un gantelet laissait des marques, mais lorsque ce gantelet était magiquement énergisé pour libérer une puissante onde de choc, cela occasionnait une Absence de Conscience Momentanée.

Une chose était certaine, un tel déchaînement de violence avait de quoi refroidir même les Pulsions Meurtrières Maudites les plus Vindicatives. Le peu de conscience qui restait à l’Aventurière Psychopathe s’évertuait à démêler une épineuse question : restait-il un peu de corps après ça ? Sans doute, puisqu’elle était toujours là. Mais où ça « là » ?

Peut-être son âme s’était-elle retrouvée piégée par la Malédiction Éternelle du Revenant Hydrocéphale ? Ou alors son esprit errerait à l’infini dans les Royaumes Interstitiels de la Non-Mort-Non-Vie ? Pire encore, elle pouvait avoir échoué dans le Grand Néant Absolu ! À ce moment-là, Sonya se rendit compte qu’il était tout de même très difficile de ressentir de la peur ou de l’angoisse sans signaux corporels.

— Elle est morte ?

Entendre la voix de Miss Lolita répondait à la question.

— Difficile à dire… En tout cas, elle ne ressemble plus à grand-chose.

Il y avait presque un soupçon de désolation dans l’expression du Roi Scion.

— Laisse-moi en faire de la Pulpe de Grognasse, comme ça on sera sûr !

— Avec le recul, je ne sais pas si j’ai bien fait de prendre ce Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême, son manque de classe me sidère. Ceci étant dit, il a raison, c’est le seul moyen d’en finir une bonne fois pour toutes.

— Quoi ? Je te choque ? Je pensais que tu étais un Roi, pas une grosse tafiole lopette ! Je commence à me sentir mal entre tes mains.

— Pourquoi tant d’homophobie et de sexisme ?

— Je t’emmerde ! Maintenant, je vais m’écraser sur la tronche de cette garce jusqu’à ce qu’on la confonde avec de la confiture. Ensuite, tu iras me reposer dans l’armurerie et j’attendrai d’être saisi par un Vrai Mâle Bourré de Testostérone.

Scion se contenta de répliquer par un immense soupir de lassitude. Puis, ne souhaitant vraisemblablement pas poursuivre la discussion, il s’attela à la besogne. Le son des os et de la chair broyés témoignaient de l’atroce mutilation que le corps de Sonya subissait. Elle ne ressentait absolument rien, à part l’irritation évidente de laisser gagner le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême.

— Au nom de la justice, je vous arrête !

À qui appartenait cette puissante Voix Inspirante de Justicière Éclatante ?

— Oh non, pas elle ! Bon ben… On se rend.

— Voilà qui est sage. Lâchez vos armes et personne ne sera blessé !

Les Vilains Voleurs Volages s’exécutèrent sans faire d’histoires. Qui que fût la personne à qui appartenait cette voix, elle disposait visiblement d’une autorité incontestable. S’ensuivit tout un remue-ménage qui devait correspondre à l’arrestation des malandrins. Hélas, la Conscience Limitée et Vacillante de Sonya ne lui permit pas de suivre en détail ces instants jubilatoires. Quel dommage, après tous ces efforts…

Un peu plus tard, quand le calme revint, la Justicière Éclatante se fit à nouveau entendre.

— Où en est-on dans le décompte ?

Une Voix Assurée d’Acolyte Vétérane lui répondit

— On a fait le tour. Dix-neuf voleurs morts, vingt et un arrêtés dont six avec résistance. Aucun blessé de notre côté. Ça semblait être un peu le chaos ici, ils n’ont pas eu le temps de s’organiser pour nous accueillir.

— D’après Roger, nous pouvons remercier Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante.

— C’est elle ?

— Oui, du moins, ce qu’il en reste… Terrible fin.

— Quel acharnement, c’est monstrueux.

— Atroce.

— Effroyable.

— Inhumain.

— Ignominieux.

— Horrible.

— Révulsant.

— Épouvantable.

— Abject.

— Je pense qu’on peut trouver encore beaucoup d’adjectifs, on devrait arrêter là. Le point positif, c’est que son visage a dû être épargné. Nous devrions peut-être lui retirer son masque pour qu’elle recouvre un soupçon de décence.

Bien que l’intention fût honorable, cela ne sonnait pas comme une bonne idée.

— Nous vous recommandons de ne pas effectuer cette action et d’appeler au plus vite une aide médicale appropriée.

Sonya n’imaginait pas éprouver ce sentiment un jour, mais elle était heureuse d’entendre GG FFS. Sa joie s’accrut encore lorsque Roger arriva en renfort.

— Il a raison ! Il s’agit du Masque de Psychopathe Profond de Jazon Vor. Il transmet à son porteur la Puissante Malédiction du Revenant Hydrocéphale.

La Justicière Éclatante parut sceptique.

— Et alors ?

— Alors les deux principales caractéristiques de cette malédiction sont de transformer en tueur psychopathe et, plus intéressant, de conserver l’âme ancrée au corps.

— Tu veux dire qu’elle pourrait être toujours « en vie » là-dedans ?

— C’est exactement ce que je voulais dire. Il faut la soigner avant de lui retirer le masque et tout ira bien.

— La soigner ? Il m’aurait paru plus charitable de l’achever rapidement, vu son état.

— Vous n’y pensez pas, elle peut encore être sauvée !

— Dans ce cas, il va nous falloir Miracle.

— Un miracle vous voulez dire ?

— Aussi.

En attendant l’arrivée de ce miracle, Sonya eut le loisir de se représenter Roger et les deux Héroïnes Héroïques penchés sur son corps, en train de s’horrifier devant l’étendue des dégâts. Difficile de savoir ce qui était le pire : imaginer l’état de sa carcasse ou ouvrir les yeux pour constater de visu. Ayant de toute façon perdu la vue, le dilemme ne se posait pas réellement. Toutefois, il fallait bien s’occuper les pensées pour patienter.

Peu de temps après, une Voix Enchanteresse de Médecin Désabusée se manifesta.

— Vous avez demandé un médecin ?

— Ah, Miracle ! Te voilà. Nous avons besoin de tes talents inégalés pour soigner Sonya.

— Sonya ? C’est ce petit tas de viande là ?

— Oui.

— Je sais bien que je m’appelle Miracle et que les héros ne meurent soi-disant jamais, mais ça me paraît un soupçon optimiste.

— Tu peux au moins essayer s’il te plaît.

Roger s’immisça.

— J’ai peut-être une babiole qui pourrait vous servir. Il s’agit de l’Anneau de Viande Infinie du Boucher Gorzak.

— Contextuellement, ça paraît approprié, étant donné qu’on se trouve face à une vraie boucherie. Cependant, je ne vois pas trop en quoi un anneau de boucher pourrait nous aider.

— En fait, Gorzak était un marchant de viande, il avait trouvé les humains les plus savoureux de son monde. Il utilisait cet anneau pour régénérer les chairs et les organes de ses esclaves après les avoir découpés. Ce qui lui permettait de vendre la meilleure viande à l’infini sans avoir à se soucier de l’approvisionnement.

— Mais c’est atroce !

— C’était il y a très longtemps, dans un autre univers, très très loin… Le fait est que cet anneau devrait vous aider.

— On ne perd rien à essayer. Bon, faites-moi de la place et du silence. Je vais opérer.

La dite opération dura relativement longtemps, quelques heures probablement. Difficile de bien cerner le passage du temps. Tout ce que Sonya entendit, ce furent des bruits de chair reconstituée, d’os ressoudés, d’organes réinsérés, de fluides réinjectés, et tout un tas d’autres trucs à déconseiller aux âmes sensibles.

Progressivement, l’Aventurière Psychopathe retrouva des sensations, des sensations fatalement lointaines, à cause de la malédiction, mais tout de même présentes. Elle se sentait à nouveau vivante, les émotions s’en trouvaient spectaculairement vivifiées. Assister de cette manière à la renaissance de son corps était une expérience plutôt exaltante. Bientôt, elle pourrait émerger des limbes de la conscience pour revenir parmi les vivants.

— Et voilà ! Une fois de plus, Miracle a réalisé un miracle. Ma réputation est sauve, tout comme Sonya.

La Justicière Éclatante se réjouit.

— Elle respire et elle ressemble à quelque chose.

L’Acolyte Vétérane renchérit.

— Elle fait même plus que ressembler à quelque chose, elle est complètement canon. Pas vrai, Roger ?

L’intéressé se défendit.

— Quoi Roger ?

— C’est bon, on sait tous que tu la mates.

— Il y a une différence entre voir et mater…

— C’est ça, ouais… Regardez, elle ouvre les yeux !

La première chose que vit l’Aventurière Psychopathe, ce fut une Gorge Ostensiblement Vulnérable penchée sur elle. Dans le réflexe le plus naturel du monde, elle s’en saisit pour l’étrangler de toutes ses forces. Tout comme elle fut revigorée, son désir de massacrer était revenu en force. Cependant, sa victime parût peu affectée par l’agression.

— Ah oui, c’est vrai ! La malédiction…

La Justicière Éclatante ôta le masque, libérant Sonya de sa soif meurtrière. Elle put ainsi retrouver ses esprits et la parole par la même occasion.

— Ah ! Merci ! Je me sens beaucoup mieux, tant physiquement que mentalement.

— J’en suis ravie. Dans ce cas, pourriez-vous retirer vos mains de mon cou ?

— Heu… Oui, désolé.

— Merci.

L’Héroïne Héroïque aida l’Aventurière à la Tignasse Lacérante à se relever. C’était agréable de se sentir à nouveau en pleine forme, tout particulièrement après être morte et avoir été transformée en Zombie Tueur Hyposensitif.

— Roger nous a expliqué en détail ce qui s’est passé. Je ne sais pas si vous êtes courageuse ou téméraire, mais votre dévouement pour la justice ne fait aucun doute. Vous n’avez pas hésité à combattre les Vilains au péril de votre vie afin de défendre l’honnêteté et l’intégrité. Pour cette raison, je souhaiterais vous inviter à rejoindre la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres.

Elle ? Sonya ? L’Aventurière à la Tignasse Lacérante ? Invitée dans la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres ? Cette proposition la prit un peu au dépourvu.

— Heu… Je ne sais pas trop quoi dire… C’est à dire qu’à la base, je voulais juste venir chercher des objets…

L’Acolyte Vétérane attrapa Sonya avec un bras et fit de grands mouvements avec l’autre pour englober toute la Caverne d’Alibasteuf.

— Tu vois tout ce qu’il y a ici ?

— Heu… Oui.

— Hé bien, dis-toi qu’on pourra mettre des trucs encore plus cools à ta disposition.

— Ça a l’air prometteur… Et il y aura de l’action et des aventures ?

— Oh oui ! Jusqu’à la nausée…

En fallait-il plus pour l’Aventurière à la Tignasse Lacérante ?

— Ok, ça m’intéresse.

La Justicière Éclatante se réjouit.

— Je suis ravie de l’entendre ! Allons au Siège Épique de la Ligue, nous pourrons discuter des détails là-bas.

— D’accord, mais d’abord j’ai trois questions.

— Je vous écoute.

 Premièrement, les lettres « SM » sur votre costume, ça veut dire S…

— Super-Meuf.

— Ah ? J’aurais dit autre chose vue la combinaison en latex moulant…

Son interlocutrice hésita entre froncer les sourcils, soupirer avec lassitude ou regretter sa proposition. Elle se résigna à écouter les deux autres questions.

— Deuxièmement, pourquoi vous portez votre soutien-gorge par dessus votre costume ?

— Pour la même raison que les mecs portent leur slip par dessus.

— Bien entendu…

Un jour Sonya percerait ce Mystère Insondable.

— Dernière question, est-ce que je peux faire un petit tour dans la caverne avant d’y aller. Je ne voudrais pas être venue pour rien quand même…

— Pour le moment, Roger doit superviser le rangement. Vous pourrez toujours repasser plus tard. Et si vous rejoignez la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres, vous disposerez même d’un accès VIP.

— Vous savez me prendre par les sentiments. Très bien, je vous suis.

Avant de partir, Sonya salua son compagnon d’infortune. Avec le recul, elle devait admettre avoir apprécié leur collaboration.

— À plus tard, Roger. Au final, t’es un type assez cool. Et garde-moi le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême dans un coin, je dois toujours le transformer en Humiliante Cuvette de Chiotte pour Troll Souffrant de Diarrhée Aiguë.

— Vous pouvez compter sur moi ! Je vous dis « au revoir », Aventurière. Cette soirée fut des plus excitantes, même si je ne ferai pas ça tous les jours.

Et ce fut ainsi que Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, quitta la Caverne d’Alibasteuf pour rejoindre la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres. Ce jour marqua le début des Péripéties Épiques Improbables, des Combats Dantesques Apocalyptiques et de l’Odyssée Cosmique Inénarrable qui feront d’elle la Légendaire Aventurière à la Tignasse Foudroyante.

Fin

La Caverne d’Alibasteuf, partie 4

Précédemment, dans la Caverne d’Alibasteuf : plaquée au fond du Carrosse Pastèque Vert et Oblong, Sonya, la Princesse à la Tignasse Lacérante, expérimentait contre son gré les sensations d’accélération d’une Lionne Particulièrement Athlétique chassant l’antilope. Elle attendit que la vitesse de défilement du décor devînt suffisamment déraisonnable pour pouvoir en faire abstraction. À ce moment, un Petit Sentiment Inquisiteur s’alluma dans sa tête. Quelque chose n’allait pas, mais quoi donc ? Son impression de déjà vécu martelait avec insistance qu’il manquait un élément capital.

L’accélération s’étant réduite à néant, Sonya s’autorisa à se lever pour passer la tête à travers le toit ouvrant. De là, elle interrogea Jack, l’Épouvantail Chauffeur au Crâne Cucurbitacé.

— Il n’est pas censé y avoir de la musique ?

— La radiocassette est pétée, mais ma bougie me dit qu’on ne va pas tarder à vibrer du melon.

— Comment ça ?

— Écoute !

La princesse tendit l’oreille. Elle n’entendit rien, du moins, rien de plus que les bruits d’un carrosse de course filant plus vite qu’un Acinonyx Jubatus sous Anabolisant. Elle décida donc de tendre également sa deuxième oreille. Oui ! Elle percevait les vibrations maintenant. Elles s’amplifiaient, se rapprochaient.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est le son de l’apocalypse ! Le héraut de la mort routière ! L’Aubergine Sonore du Métal Super-Lourd !

Sonya jeta un coup d’œil vers l’arrière pour découvrir le monstrueux poursuivant qui les avait pris en chasse. Il s’agissait d’une énorme voiture aubergine menaçant de les écraser s’ils osaient ralentir. Plus horrible encore : à l’avant du véhicule se juchait la Spectaculaire Araignée Marionnettiste. Avec quatre de ses pattes, elle manipulait un assemblage de filins au bout duquel se balançait un troubadour. Sur son Luth Électrique Hyper-Saturé, il grattait frénétiquement les accords les plus gras de la création pendant que le corps de l’aubergine pulsait au rythme de percussions à fendre la pierre.

Passé l’effet de surprise, la princesse se surprit à apprécier le gros son. Instinctivement, elle se mit à donner des coups de tête en rythme avec les pulsations de l’aubergine, sa tignasse lacérant chaotiquement l’air. Son enthousiasme se refréna lorsque son nez percuta le toit.

— Ça envoie grave hein !

Sonya se retourna vers le chauffeur en tentant d’étancher son saignement nasal. La forêt laissa place à une large plaine au bout de laquelle se trouvait l’Enchanteur Château Chatoyant du Prince Charmant. Pour insister sur la féerie de la vision, un arc-en-ciel de poussière étoilée se déploya pour auréoler la structure. Le bal avait déjà commencé…

— Accélère, Jack ! Je suis déjà en retard !

— T’en fais pas princesse ! Tu vas bientôt t’en tamponner l’osselet du bal !

— Comment ça ?

— L’aubergine a lancé le Signal de Ralliement de la Horde Jardinière. On ne pourra jamais leur échapper dans cette plaine !

La princesse regarda derrière. De l’orée de la forêt jaillirent une nuée de véhicules fruitiers et légumiers remplissant l’air de leurs vrombissements menaçants. Plus rapides et agiles que les autres, les fruits rouges fondaient déjà sur le carrosse pastèque. Jack lui hurla dessus.

— Reste pas plantée comme une feuille de chou ! Va chercher la Sarbacane à Pépins Explosifs dans la malle sous le siège !

Sonya rentra dans l’habitacle. Soulevant le siège, elle découvrit un coffre remplit d’armes exotiques difficilement identifiables. Pas le temps de les examiner en détail ! Elle attrapa la sarbacane et ressortit la tête par le toit. Une Fraise Mobile se trouvait déjà à leur hauteur. Le Copilote Jardinier s’arma d’une fourche qu’il lança tel un javelot. Le projectile manqua de peu la tête de la princesse. Pour riposter, elle prit une pleine bouchée de pastèque avant de souffler dans la sarbacane. Les pépins explosèrent sur le flanc de la fraise, l’envoyant valser dans les airs pour s’écraser en compote un peu plus loin.

— Bien envoyé poupée! Mais c’est que le début, attention à gauche !

La Princesse à la Tignasse Lacérante poursuivit le combat, alternant l’ingestion de pastèque et les crachats de pépins. Sous ses tirs, la Framboise Fulgurante finit en sorbet, la Myrtille Véloce en confiture et le Cassis Foudroyant en sirop. Quelques fourches s’étaient plantées dans le flanc du carrosse n’occasionnant aucun dégât réel. Ainsi, Sonya s’autorisa-t-elle à pousser une Exclamation Victorieuse Infantile avant de jeter un œil à ce qui arrivait ensuite.

— Heu… Jack ? Je crois qu’il va me falloir un plus gros calibre.

— Il doit y avoir un Banazooka dans la malle !

Le temps de descendre, de fouiller le coffre, de s’emparer de l’arme et de remonter, deux autres véhicules arrivaient déjà à hauteur du carrosse. Épaulant le Banazooka, Sonya visa le Navet Bourdonnant et tenta de tirer dessus. Aucun projectile ne fusa. En fait, elle n’avait aucune idée de comment utiliser cette arme qui ressemblait juste à une banane géante !

— Il faut d’abord l’éplucher !

— Quoi, mais tu crois que j’ai le temps ?

— T’as intérêt à te magner, Courgette d’Abordage en approche à tribord !

— Et merde !

La Princesse à la Tignasse Lacérante s’empressa d’armer le Banazooka. Pendant ce temps, un jardinier furieux avait sauté du Navet Bourdonnant et tentait d’escalader le carrosse en utilisant les fourches plantées dans le flanc. Pas facile d’éplucher une banane géante ! De l’autre côté, des assaillants lançaient des lianes à grappin pour accrocher les deux véhicules ensembles. La situation devenait critique !

Sonya finit de peler son fruit au moment où la tête du jardinier furieux surgissait à sa hauteur. Trop tard pour tirer, mais pas trop tard pour frapper.

— Tiens ! Mange !

La bouche du jardinier s’ouvrit de surprise juste avant que le bout épluché de la banane ne s’écrasât sur son visage. Ce coup le fit retomber sur le navet et l’impact déclencha une explosion réduisant le véhicule en soupe. Derrière Sonya, des voix s’élevèrent en cœur.

— Témoin !

Elle se retourna avec un Visage Incrédule de Perplexité Complète, se demandant bien ce que pouvait signifier cette exclamation. Cette latence mentale laissa le temps à des gros bras de la saisir et de la tirer hors de l’habitacle. Par réflexe, elle envoya un coup dans les parties génitales. Par chance, il s’agissait d’un homme. Il lâcha immédiatement prise pour se recroqueviller, ce qui ouvrit l’opportunité pour une Pichenette Réglementaire. Ainsi chuta-t-il entre les deux véhicules vers une mort certaine.

Pas le temps de souffler, deux jardinières abordèrent le carrosse pour l’encercler. L’une portait un Sabre Poireau et l’autre un Poignard Carotte. Sonya se jeta sur celle au poireau. Elle fut assez rapide pour attraper le bras avant qu’il n’assénât un coup de taille. Ne lâchant pas prise, elle pivota pour faire face à l’autre assaillante qu’elle repoussa d’un violent coup de pied. La Jardinière au Poignard Carotte fut éjectée du carrosse et finit sa vie sous les roues de l’Aubergine Sonore du Métal Super-Lourd.

— Témoin !

Ne se laissant pas distraire cette fois-ci, Sonya profita du témoignage de la Jardinière au Sabre Poireau pour s’emparer de son arme et l’envoyer rejoindre son amie. Puis elle se demanda quelle mouche les avait piqués pour qu’ils hurlent “Témoin !” à chaque fois qu’ils assistaient à la mort de quelqu’un. Elle conclut à une probable folie, puis rangea cette interrogation au fond de son esprit avant d’aller trancher les lianes grappins.

Profitant du répit, elle jeta un œil à l’Enchanteur Château Chatoyant du Prince Charmant. Ils étaient presque arrivés !

— Pas si vite ! Tu ne crois tout de même pas t’en sortir comme ça ?

Sonya se retourna pour découvrir qui avait osé aborder son carrosse.

— Tu ne ressembles pas à une Jardinière, qui es-tu ?

— Je suis Cendrelion, la Princesse-aux-Pieds-si-Spéciaux-que-Personne-ne-peut-Porter-ses-Souliers.

— C’est vachement long comme titre… Et tu veux quoi ?

— La Fée Latrice était ma marraine, et tu l’as vaporisée. Je viens pour la venger !

— Tu es triste parce qu’elle ne pourra plus te donner de coup de main ?

— Son doigté féerique ne sera jamais remplacé !

— Tu sais, tu peux aussi le faire avec ta propre main. On n’est jamais mieux servie que par soi-même…

— Hein ? Mais de quoi tu parles ?

— Heu… Je crois que je me suis égarée. Si on combattait plutôt ?

— Avec plaisir !

Cendrelion attrapa sa Robe Argentée Scintillante à deux mains et la déchira virilement pour laisser apparaître une Armure Citrouille Renforcée. Puis elle s’arma de deux Serpes Dorées Druidique Garanties Dix Ans.

— C’est l’heure de la récolte !

Sans plus de cérémonie, elle entama les hostilités avec un simple mais colérique Fauchage de Blé Mûr. Sonya esquiva aisément pour contre-attaquer avec un Touillage de Potage Énergique. Ce faisant, elle désarma son adversaire d’une de ses Serpes, ce qui lui valut un Regard Féroce de Rage Ardente.

À ce moment, l’Aubergine Sonore du Métal Super-Lourd augmenta l’intensité rythmique pour accompagner l’agressivité redoublée de Cendrelion. Cette dernière porta sèchement un Éminçage de Légumes sans Planche de Découpe, ce qui provoqua une perplexité totale lorsque Sonya observa son sabre tomber en rondelles. Il ne manquait qu’une raillerie en guise d’assaisonnement.

— Que se passe-t-il, Princesse ? Tu n’as plus de jus dans le poireau ?

Ce disant, l’effrontée se mit à jongler avec sa serpe restante, la faisant passer d’une main à l’autre tandis qu’elle approchait avec une Allure de Vipère Prédatrice. Ainsi désarmée, Sonya se trouvait dans une posture fâcheuse. Il lui fallait une idée !

— Tiens, attrape !

Cendrelion réceptionna expertement la poignée du Sabre Poireau.

— Joli réflexe ! Dommage d’avoir perdu ta serpe pour attraper ça.

Réalisant s’être fait avoir, la Princesse Citrouille succomba à sa rage latente pour se jeter tous ongles dehors sur Sonya. Le combat tourna rapidement à la foire d’empoigne. Des mains cherchèrent des gorges à étrangler ou des cheveux à tirer. Des genoux percutèrent des gonades qui n’existaient pas. Tout ceci en tentant de ne pas tomber du carrosse, bien évidement.

— Heu… Poupée, je crois qu’y a un gros pépin. Et c’est pas un pépin de pastèque !

— J’suis un peu occupée là !

— Tu fais comme tu veux, princesse, mais un Japaleño Kamikaze nous fonce droit dessus et je n’ai pas l’intention de rester pour le feu d’artifice !

Ce disant, Jack, l’Épouvantail Chauffeur au Crâne Cucurbitacé, déploya un Parapente en Feuilles de Bananier avant de s’envoler dans le ciel. Abandonnées à leur sort devant un danger imminent, les princesses se serrèrent mutuellement, les mâchoires crispées, attendant l’explosion inévitable.

— Soyez témoins !

Ce furent les dernières maudites paroles que Sonya entendit avant l’impact. Quand ses neurones se reconnectèrent, elle volait dans les airs, sans doute propulsée par l’explosion. Instinctivement, elle se saisit du corps de Cendrelion pour le chausser comme une Planche à Neige. Puis elle s’engagea dans une figure acrobatique osée. Elle n’avait pas vraiment le choix, si elle voulait gagner !

Après un Double Frontflip 1080° Tail Grab, elle se réceptionna parfaitement sur la pente du pont levis en train de se relever et finit sa course au milieu de la cour de l’Enchanteur Château Chatoyant du Prince Charmant. Sonya salua la foule en délire agglutinée sur les escaliers en gradins pendant que le jury brandissait des pancartes annonçant des scores parfaits.

À ce moment-là, au milieu de cette folle effervescence, il apparut, avançant vers elle avec son sourire de cristal et ses cheveux de cascade dorée. Les sons s’atténuèrent et la vue se flouta pour ne laisser qu’un seul visage net et parfait. Plus il approchait, plus le cœur de Sonya tambourinait, et quand il s’arrêta face à elle, les battements firent de même.

La Princesse à la Tignasse Lacérante s’inclina pour recevoir la médaille de diamant. Ensuite, le Prince Charmant l’embrassa sur la joue gauche, puis la droite. Leurs yeux se croisèrent, et elle se noya dans la mer d’émeraude de son regard. Elle approcha lentement ses lèvres des siennes, exhalant de désir. Le temps semblait suspendu dans une éternité.

Tout était parfait, comme dans un rêve ! Mais… Une seconde… C’était un rêve ! Et comme le voulait l’Impitoyable Loi de la Lubricité Onirique, on se réveillait toujours quand on arrivait au meilleur moment. Dépitée, Sonya laissa son esprit remonter comme une bulle vers la surface cruelle de la conscience.

Elle ouvrit les yeux. Elle se trouvait debout au milieu de la Caverne Principale. Autour d’elle, il n’y avait qu’un désordre immense. On aurait dit qu’une ruée de Rhinocéros Particulièrement Soupe au Lait avait piétiné l’endroit. La voix guillerette de Perce-Cœur tinta à ses oreilles.

— Ah, vous êtes réveillée, j’en suis ravie !

— J’ai fait un rêve des plus étranges et des plus mouvementés.

— Ce n’est pas vraiment étonnant. Il y a eu beaucoup d’action dans la réalité. Votre imagination a dû intégrer cela dans vos songes.

— Comment ça ? Que s’est-il passé dans la réalité ?

— Quand vous avez sombré dans l’inconscience, j’ai pris le contrôle de votre corps pour combattre les voleurs.

L’esprit encore un peu embourbé, Sonya observa à nouveau la dévastation autour d’elle avec une pointe d’incrédulité.

— Et comment en est-on arrivé à tout détruire ?

— C’est ce qui arrive quand tout le monde se jette dans la mêlée en utilisant n’importe quel artefact lui tombant sous la main. Je pourrais vous raconter tout en détail, mais je suis sûr que votre imagination a déjà fait un travail satisfaisant.

— Mouais… Combien de Vilains Voleurs Volages sont morts ?

Treize.

— C’est tout ? J’aurais imaginé plus. Ça veut dire qu’il en reste vingt-quatre. Où sont les autres ?

— Les plus intelligents ont opté pour un repli. Ils ont compris qu’ils n’étaient pas de taille.

La voix de Roger crépita dans le casque.

— Allô ? C’est vous ? Vous êtes en vie ?

— Ben oui c’est moi ! Qui voulez-vous que ce soit ?

— Je ne sais pas, vous pourriez très bien être un voleur en train d’utiliser le Copieur Vocal de Fourbie l’Arnaqueur.

— Roger… Si t’étais devant moi, je te collerais une baffe.

— D’accord, c’est vous. Écoutez ! La situation est grave ! Vous vous rappelez de l’Artefact Omniscient de Narration Pédante ?

— Oui.

— Pour rire, je vous avais dit qu’il narrait à Scion.

— Oui, d’ailleurs c’était une très mauvaise blague.

— En fait, il s’avère que ce n’était pas une blague du tout. Il narre vraiment à Scion.

— Ah ? Et qui est Scion ?

— C’est le Roi des Vilains Voleurs Volages.

— Hum… Ça me semble fâcheux. Est-ce que ça veut dire qu’il sait tout ce qu’on fait depuis le début ?

— Oui.

— Je me sens un peu violée dans mon intimité.

— Votre intimité n’est pas le plus grave.

— Viens me le répéter en face.

— Le plus grave, c’est que Scion est parti s’équiper dans la Chambre du Gros Bill et que je n’ai toujours pas réussi à ouvrir le Passage Secret de Secours Réglementaire.

— Ah oui… Effectivement, c’est plutôt grave. Et… Est-ce que par hasard, tu saurais de quoi il s’est équipé ?

— Pas vraiment non, mais il n’y a que des objets pétés là-dedans. Quoi qu’il ait pris, il vaudrait mieux éviter la confrontation.

— Une option sûrement sage et prudente. Malheureusement, je pense que ce choix n’est plus disponible.

— Comment ça ?

— Scion est devant moi, et je crois qu’il n’est pas là pour discuter origami.

— Non, ne le combattez surtout pas. Il faut…

— On se reparle plus tard !

Le Roi et l’Aventurière se retrouvaient enfin face à face. Mais le Roi n’était pas venu seul. Ses Fidèles Lieutenants Lèche-Bottes l’accompagnaient et ils s’étaient probablement aussi bien équipés que leur leader. Malgré sa témérité naturelle, Sonya devait admettre que ses chances de gagner s’en trouvaient considérablement amenuisées.

— Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, je suis enchanté de vous rencontrer. J’ai beaucoup entendu parler de vous dernièrement.

— J’ai cru comprendre qu’une babiole te racontait toute mon histoire. C’est plutôt gênant, tu ne saurais pas comment arrêter cela par hasard.

— Bien sûr que si ! La solution est extrêmement simple ! Il suffit de terminer votre histoire, en vous tuant.

— Ah… C’est-à-dire que j’avais d’autres projets en fait…

— Ne me remerciez pas, ça me fait plaisir de vous aider. À ce sujet, je voudrais vous présenter quelqu’un que vous connaissez je crois.

D’un mouvement aussi calme que son ton de conversation, il dégaina l’arme attachée dans son dos. Sonya découvrit avec effroi et une pointe de colère qu’il s’agissait du Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême. Pour ajouter à l’horreur de cette vision, la puissante voix de Caverne Métallique Injectée de Testostérones se permit de la railler.

— Comme on se retrouve, grognasse ! Finalement, j’ai trouvé quelqu’un pour me porter. Et tu sais quoi ? Je lui ai demandé de ne pas me nettoyer afin d’avoir le plaisir de m’essuyer sur ta tronche !

Sonya sortit immédiatement de ses gonds. Le plus grand talent de ce marteau était sa capacité à l’énerver dès la première phrase.

— Espèce de raclure immonde ! On devrait te refondre en cuvette de chiotte !

— Je vais te remettre à ta place, chienne ! Un bon coup de pied et tu vas rentrer à la niche !

— C’est l’expression de ta frustration que j’entends ? Tu te sens obligé de compenser ton impuissance en frappant des femmes ?

— Je suis le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême et je suis puissant ! Si je tape sur les femmes, c’est parce qu’elles ne comprennent que la violence pour rester à leur place !

Le Roi réagit face à l’arme désobligeante.

— Whoa ! C’était pas très gentleman tout ça ! C’est si dur que ça d’avoir un peu de classe ?

— Qu’est-ce que tu parles d’être gentleman ? Tu veux la tuer ! Quelle classe y a-t-il là-dedans ?

— Le différend qui m’oppose à Sonya est purement professionnel. Ma motivation pour la tuer n’est absolument pas liée au sexisme !

— Hé ben moi, c’est personnel et c’est sexiste ! Maintenant, on peut y aller ?

Scion s’adressa à Sonya sur un ton d’excuse.

— Je suis réellement navré pour cet échange regrettable. Avant de mourir, je tiens à ce que vous sachiez que je me dissocie totalement des idéaux nauséabonds de cette arme.

— Si ça peut apaiser ta conscience… Par ailleurs, il va falloir réussir à me tuer aussi !

— Oh ça ? Il s’agit d’une simple formalité. Nous avons mis la main sur quelques artefacts très intéressants. Par exemple, Miss Lolita “Sourire d’Acier”, ici présente, a débusqué le Magnetron Déshabilleur du Voyeur Coquin. Il permet, lorsqu’on l’active, de retirer tous les objets magnétiques sur une personne.

La lieutenant n’attendit pas pour faire la démonstration. D’une manière étonnamment douce, Sonya fut dépossédée de tout équipement ayant le moindre morceau de métal magnétisé. En fait, il ne resta sur elle pas grand-chose de plus que la Barge et la Méga-Couche. Elle ne sut pas vraiment comment réagir, ni même quoi penser, face à cette tournure d’événement inattendue.

— Quant à Sir Galipa “le Vicelard”, il a mis la main sur le Gantelet Télékinétique du Peloteur Frustré. Et il a promis de l’utiliser de manière tout à fait décente !

Lolita “Sourire d’Acier” porta un regard en coin.

— C’est ça, ouais ! Après que je lui aie bouffé la moitié de l’oreille pour avoir essayé de me toucher les fesses à distance.

Galipa “le Vicelard” répondit par un coup d’œil mi-rancunier mi-apeuré, avant de brandir la main vers l’Aventurière à la Tignasse Lacérante. Une force invisible la souleva pour l’immobiliser à quelques centimètres du sol. Impossible de se débattre ! Sonya crut discerner un sentiment inhabituel, voire complètement inconnu. Était-ce… de la crainte ? Elle était prise au piège, elle se sentait impuissante et elle avait peur de mourir sous les coups d’un marteau odieux.

Non ! Elle ne voulait pas mourir, pas maintenant, pas comme ça ! La panique et l’angoisse montaient. Elle se débattait vainement pendant que le Roi Scion roulait caricaturalement des épaules. Une fois son échauffement terminé, il assura sa prise sur le marteau. Dire que c’était cette maudite arme qui allait tuer Sonya. Sa rage outrepassa sa peur, bien que ce ne fût pas plus utile pour échapper à son destin. Mais au moins, elle mourrait avec le feu en elle !

— Très bien ! On ne bouge plus, ça va cogner !

Juste avant l’impact, elle crut entendre le Gros Marteau Phallique de la Virilité Suprême la railler une dernière fois. Elle ne se souvint pas de ses paroles. Son corps brisé vola en tournoyant anarchiquement. Elle ne sut même pas si elle ressentit de la douleur. Ensuite, le sol se rapprocha. Puis elle s’écrasa.

Et ce fut le noir complet.

La Caverne d’Alibasteuf, partie 3

Précédemment, dans la Caverne d’Alibasteuf : parée d’un équipement à faire mourir d’envie Jack Plein les Fouilles, Sonya, l’Aventurière à la Tignasse Lacérante, épiait ses ennemis grâce à la fonction zoom de son Casque Tactique Omniscient de Wolle Aque. Tel un Falconidae Générique Furieux s’apprêtant à fondre sur le Chien de Prairie Innocent et Inconscient, elle se préparait à sauter sur le petit groupe de Vilains Voleurs Volages. La parfaite illustration de la Mort qui Venait du Ciel ! Une seconde, n’était-elle pas censée avoir déjà sauté ?

— J’ai une impression de déjà vécu !

Étant seule, elle pensait se parler à elle-même. Toutefois, la voix de Roger, l’Administrateur de Caverne, crépita dans ses oreilles.

— Oui, moi aussi j’ai remarqué ! Ce doit encore être un coup de l’Artefact Omniscient de Narration Pédante. Il faudra que je trouve un moyen de le désactiver un jour…

— Roger ? Je t’entends dans mon casque ! C’est magique !

— Non, c’est vaudoumatique ! Je vous l’ai expliqué il y a quelques minutes seulement !

— Ah oui, c’est vrai… Sinon, je m’interrogeais, ton Bidule de Narration Pétante là, il narre à qui ?

— Il narre à Scion.

Sur ces mots, il se mit à pouffer bruyamment, chaque expulsion d’air provoquant un Crépitement Hautement Irritant dans le casque de Sonya. Elle serra les dents très fort.

— Tu as de la chance d’être hors de portée de poing.

Roger reprit contenance.

— Hum… Plaisanterie à part, vous ne devriez pas vous poser trop de Questions Technico-Métaphysico-Phylosophico-Magique. D’abord, ça vous fait mal au cerveau. Ensuite, on n’a pas toutes les réponses.

— Mouais…

— Ce qui serait vraiment plus productif dans l’immédiat, ce serait de faire une Diversion Vraiment Très Bruyante. Et je mets l’emphase sur “Bruyante”. Comme ça, je pourrai tranquillement et discrètement rejoindre le Poste de Contrôle n°3. Merci beaucoup !

Sonya hocha la tête en signe d’acquiescement. Évidemment, son interlocuteur ne le vit pas. Il fit donc une Insistante Demande de Confirmation.

— Oui, oui ! C’est bon ! Un max de barouf ! Je m’en charge !

L’Aventurière à la Tignasse Lacérante se redressa de toute sa stature. Il était temps de sauter. Le problème quand on se sent trop bien équipé, c’est qu’on a tendance à oublier les règles de sécurité de base, par exemple : ne pas se laisser tomber du haut d’une voûte de caverne située à une quarantaine de mètres du sol. Sonya se rappela ce détail une fois en l’air. Battre des bras pour voler sembla futile sur le moment, elle se contenta donc de Stresser à Grosses Gouttes en priant pour que les Bottes Gyro-Gravitiques du Chat Moqueur fonctionnassent. Et elles fonctionnèrent !

Sonya atterrit indemne dans un Impact Fulgurant Creusant un Cratère Craquelé. Le sol trembla et la poussière se souleva. Face à elle, 3 triples Vs médusés hésitèrent sur la réaction à avoir après la surprise. La scène aurait empourpré de jalousie un Comédien Cascadeur de Théâtre d’Action de la dimension Bollymood, surtout quand elle ajouta un Bruyant Gloussement Triomphalement Machiavélique.

— Toute résistance est futile ! Rendez-vous ou périssez !

Voilà de quoi renforcer l’intensité dramatique ! Cet ultimatum eut pour effet de réveiller la défiance naturelle dans l’âme de Scarlet “la Tornade de Lames en Furie”. Fortuitement, la brigande se trouvait dans le rayon des épées courtes et elle avait eut le temps de s’équiper convenablement de Lames Suintant la Magie Runique par tous les pores métalliques. Confiante mais inconsciente, elle se jeta à l’assaut dans un expert balai mortel baptisé les Mille Pétales Miroitants du Sakura Humide de Rosée. Sonya devait avouer que la technique était impressionnante, voire hypnotisante. Elle opta donc pour la formation défensive du Rocher Stoïque Pris au Dépourvu par la Tempête, une manœuvre audacieuse qui consistait à encaisser l’ensemble des coups en comptant sur la supériorité de son armure. Ce qui fonctionna.

Scarlet, constatant l’inefficacité de ses attaques, se replia par réflexe pour analyser son adversaire, ses yeux à la recherche de brèches et d’interstices dans les jointures de l’armure. Sonya en profita pour dégainer son épée possédée qu’elle dressa fièrement devant elle. Un Petit Visage Souriant de Froideur Amicale se dessina dans le métal.

— Bonjour, je suis Perce-Cœur, enchantée de faire votre connaissance ! Vous semblez être une épéiste digne de ce nom. Quel dommage de devoir vous tuer.

— Ce n’est pas le tout de fanfaronner, il faut assumer ses paroles !

— J’assume pleinement ! Je vais vous occire en trois mouvements !

Cette raillerie fut la Goutte d’Eau qui Fit Déborder l’Océan de Vase. Scarlet vit écarlate et se jeta à nouveau à l’assaut. Sonya se sentait bizarrement peu concernée par ce combat entre son épée et la voleuse. Tout juste eut-elle l’impression de donner un léger coup de main à la lame. Tout se passa si vite que le cerveau de l’aventurière peina à analyser à posteriori l’enchaînement des actions.

Agile comme le Chat Expert des Gouttières, Scarlet engagea avec la Feinte du Tigre Famélique. Il en fallait plus pour tromper Perce-Cœur qui contra facilement avec le Fil à Couper l’Herbe sous le Coussinet. Au contact des lames, celle de la voleuse vola en éclat. L’arme possédée en profita pour enchaîner avec le Battement d’Aile du Papillon Quantique pour faire exploser la deuxième épée de son adversaire.

Ainsi désarmée et désarçonnée, Scarlet “la Tornade de Lames en Furie” ne sut réagir face à la Subite Lourdeur de Plomb Atmosphérique. Ce troisième mouvement lui fit littéralement perdre la tête. Sonya en demeura perplexe. Non pas qu’elle fût choquée par la décapitation sanglante de la voleuse. Elle n’arrivait simplement pas à décrire l’expérience de manier une arme dotée d’une âme. En fait, elle avait plutôt l’impression d’être manipulée par l’épée que l’inverse.

Les deux autres triples Vs en profitèrent pour mettre en œuvre la technique millénaire et éprouvée dite de la Fuite Ventre à Terre du Toutou Craintif. C’était assurément préférable à l’Arrêt Cardiaque de Hamster Émotif. Sans vraiment réfléchir, Sonya dégaina l’Arbalète de Poing à Répétition Impossible de Gui Tell. Puis, sans vraiment viser, elle pressa la détente en direction des fuyards. Georges “le Masseur aux Doigts d’Acier” s’écroula pour interpréter avec un réalisme stupéfiant le rôle d’un porc-épic mutant.

L’aventurière poursuivit le mitraillage en espérant toucher le dernier survivant. Malheureusement, celui-ci avait déjà bifurqué hors de vue au bout de l’allée. Mais c’était sans compter sur les Carreaux Magiques Perforants à Tête Chercheuse. Eux aussi bifurquèrent, et non contents de chercher, ils s’octroyèrent également le luxe de trouver, comme en témoigna le Sonore et Incontournable Cri de Wilhelm.

— Trois de moins. Plus que trente-sept !

La voix de Roger murmura dans son oreille.

— C’est bien, mais il va falloir faire plus bruyant. Si je n’atteins pas le Poste de Sécurité n°3, je ne pourrai jamais ouvrir le Passage Secret de Secours Réglementaire pour permettre à la Ligue Héroïque de Défense des Aventuriers Intègres d’arriver en renfort.

— Et alors quoi ? Tu veux que jappelle les voleurs pour qu’ils viennent me voir ?

— Hé bien, puisque l’idée est lancée, il me semble approprié de vous signaler que le Casque Tactique Omniscient de Wolle Aque dispose d’un amplificateur vocal.

— Ah…

— Vous pourriez peut-être les provoquer en évoquant leurs mamans avec des termes peu élogieux. Ensuite, vous enchaînez avec une petite volée de noms d’oiseaux bien choisis, puis une critique véhémente sur la taille de leurs attributs sexuels. Ça devrait suffire à vous attirer toutes leurs foudres.

— …

— Allô ? Vous êtes toujours là ?

— Oui. J’étais simplement en train d’évaluer le potentiel d’imbécillité de cette suggestion.

— Quelle est la conclusion ?

Sonya poussa un Long Soupir de Lassitude Exacerbée.

— Je n’ai pas d’autre idée…

— Alors c’est adjugé ! Je compte sur vous !

— C’est ça, ouais… Bon alors, amplificateur vocal, comment ça marche.

Le casque afficha sur la visière un petit message énoncé par une douce voix magicielle.

— Amplificateur vocal activé.

— Ah ! En fait c’était facile, il suffisait de le dire.

L’Aventurière à la Tignasse Lacérante entendit sa phrase résonner dans toute la Caverne Principale. Elle se rendit compte qu’elle n’avait pas prononcé les paroles les plus épiques pour honorer une voix aussi puissante. Elle eut une petite honte passagère qu’elle balaya d’un raclement de gorge.

— Hum… Hum… Youhou ! Les voleurs volubiles ! J’ai ouï dire de source sûre que vous aviez tous de toutes, toutes petites gonades. En plus, on raconte partout que votre maman a trompé votre papa avec un martin pêcheur. Et puis que la cigogne qui vous a apporté, elle avait trop bu. Du coup, elle volait trop bas et elle vous a fait percuter des cheminées. C’est pour ça que vous êtes moches et bêtes. Voilà ! Je suis dans l’allée 5 des Épées Courtes si vous voulez démentir ces accusations. Sinon, tout ce que j’ai dit sera considéré comme approuvé avant d’être répété et amplifié, car qui ne dit mot consent. Allez, je vous attends mes poussins, venez vite !

Sonya éprouva un instant de satisfaction à la fin du discours avant de se rendre compte qu’elle avait prononcé une Logorrhée d’Amphigouris Aviaires Peu Reluisante. Roger commenta sobrement.

— Ça devrait faire son office.

— Ouais. Bon, comment on arrête ce bidule d’amplification là ?

Heureusement, le casque se montra compréhensif et s’empressa de spécifier.

— Amplificateur vocal désactivé.

L’attente ne fut pas longue. Quelques secondes plus tard, un Gros Tom en Furie déboula au bout de l’allée. Il portait la Cuirasse des Fabuleux Pecs d’Acier. L’aventurière ne put s’empêcher de ressentir une certaine contrariété à l’idée que cette armure lui avait été précédemment refusée. On ne leur refusait jamais rien aux hommes, ou plutôt, ils ne se refusaient jamais rien.

— C’est toi qui as insulté ma maman ?

Injecter plus de testostérone dans cette voix l’aurait fait passer dans les fréquences inaudibles.

— Non, c’est deux rayons plus loin.

Le mastodonte disparut dans un râle énervé. Sonya n’arrivait pas à croire que cette vieille blague avait fonctionné. Profitant du répit, elle songea avec envie au gros marteau arboré par la brute.

— Il s’agit du Gros Fer 7 de Grolf le demi-géant. Il s’en servait pour un jeu qui consistait à projeter des rochers dans des cavernes afin de marquer des points.

Sonya tourna la tête pour découvrir la présence de GG FFS, le Gentil Guide Feu Follet Solitaire.

— Ah, mais t’es là toi ?

— Bien sûr, je tiens à assurer un service client irréprochable à votre égard.

— Hé bien, merci pour l’info.

— Yaaaaaaaaargh !

Ce devait être le cri de rage du Gros Tom en Furie qui réalisait s’être fait berner. Et ça, ce devait être son lourd pas de charge qui venait dans cette direction. Et là, il réapparaissait en irradiant de colère bestiale. Amusant de constater que, quand on se sent surprotégée, on a tendance à se considérer comme une spectatrice non concernée. Pourtant, c’était bien vers l’aventurière qu’il chargeait. Perce-Cœur choisit ce moment pour interpeller Sonya.

— Au fait, il me paraît urgent de vous communiquer une information.

— Quoi donc ?

— Ma description était quelque peu exagérée, je ne fais pas exploser toutes les armes au contact, seulement les épées.

— Ah, mer…

D’un geste souple mais puissant, le Gros Fer 7 de Grolf cueillit Sonya comme un rocher et l’envoya voler quelques yards plus loin. Si les Bottes Gyro-Gravitiques du Chat Moqueur lui permirent d’atterrir sur ses pieds en absorbant l’énergie cinétique verticale, elles eurent beaucoup plus de mal à compenser la vitesse horizontale. C’est ce qu’aurait pu se dire Sonya en se retrouvant encastrée dans un rayon après en avoir transpercé trois autres, si elle avait eu des notions de physique mécanique et si elle n’était pas un peu sonnée.

Tandis qu’elle tentait de reprendre ses esprits, de nombreuses Silhouettes Rouges Clignotant de Manière Menaçante apparurent sur l’affichage tête haute de son casque. Les triples Vs n’avaient pas mis longtemps à localiser le lieu de son crash et convergeaient vers sa position. L’Aventurière à la Tignasse Lacérante s’extraya des décombres et prit le temps d’épousseter son armure des miettes d’artefacts démolis lors de son atterrissage. Voilà, elle était prête à découper des sashimis.

La première candidate au suicide était Morf’Ul “la Doctoresse Fétichiste”. On se demandait bien d’où pouvait venir ce surnom, car son allure ne respirait pas l’hôpital. Était-ce des osselets qui transperçaient sa joue ? Toujours était-il qu’elle approcha avec un œil fou, une voix nasillarde et aucune arme ou armure visible.

— Salut toiiiii ! J’ai un petit cadeau pour toiiiii ! Dis bonjour à la Tête Miniature de Narcolepsie Instantanée !

— Bon… jour…

Tout devint noir, calme et paisible. Peut-être entendait-elle de lointains échos de voix, mais cela ne retint pas l’attention de son conscient qui sombrait. Le sommeil : quelle félicité ! Toutefois, le repos fut excessivement court et Sonya entra rapidement en phase de rêve.

Elle se trouvait dans une clairière féerique. En tout cas, c’était ce que lui disait son cerveau. Une petite fille armée d’une poupée la regardait. Quand Sonya baissa les yeux sur elle, la petite agita le jouet dans sa direction.

— Ba bo ba bo do do ?

Ce furent à peu près ses paroles. L’aventurière ne sut pas comment les interpréter.

— Ba ba bo do do !

La poupée subissait maintenant d’atroces secousses qui finiraient par la démantibuler. Afin de sauver le jouet d’un destin tragique, Sonya l’arracha aux mains de l’enfant devenue extrêmement turbulente, ce qui eut pour effet de déclencher un Torrent de Larmes Infantiles Insoutenables. Fortuitement, l’aventurière avait une belle sucette en main. Elle tendit donc la sucrerie à la petite qui eut un instant d’hésitation avant de reprendre ses pleurs. Décidément, elle ne serait jamais douée avec les enfants. N’ayant aucune patience, elle inséra de force la friandise dans la bouche de la pleurnicheuse qui eut le bon goût de la sucer et de se taire. Problème réglé !

À ce moment, une fée décida de s’inviter dans la clairière féerique, ce qui semblait plutôt pertinent.

— Bonjour ! Je suis la fée Lonie et je fais de la magie !

Pour accompagner ses paroles, elle virevolta en dessinant des Traînées d’Étoiles Couleur Arc-en-ciel. C’était fort joli. Après avoir terminé son balai aérien artistique, son visage s’illumina encore d’avantage.

— Oh ! Voilà mon amie qui arrive !

La deuxième fée voleta toute guillerette vers Sonya.

— Coucou ! Moi, je suis la fée Latrice et je suis artisane ! Je taille avec entrain des pipes et des baguettes !

— Oh oui ! D’ailleurs, c’est elle qui m’a offert cette baguette. Et quand je souffle dessus, ça fait des bulles !

La fée Lonie prouva immédiatement ses dires en créant un Nuage de Bulles Dansantes Reflétant Mille Couleurs. Sonya ne put résister à l’envie d’essayer. Elle s’empara de la baguette et souffla à son tour. Malheureusement, cela n’eut pas l’effet escompté. Le manche de la baguette se brisa comme une branche aurait craqué face à un ouragan. Un peu frustrée et gênée, Sonya rendit son bien à la fée.

— Désolé…

— Ouin ! Ma baguette !

La fée Latrice vint immédiatement consoler sa consœur.

— Ne t’en fais pas, je la réparerai !

— Tu es sûr que tu pourras ? Regarde comme le manche est tout plié !

— N’oublie pas que j’ai des doigts de fée ! Sous mon touché, le manche redeviendra plus droit et solide que jamais !

— Vraiment ?

— Bien sûr ! J’en profiterai également pour l’astiquer afin qu’il soit tout beau tout propre !

— Fée Latrice, tu es vraiment une super amie !

— Ça me fait plaisir !

D’un seul coup, Sonya ressenti l’immense urgence d’un rendez-vous à ne surtout par rater.

— Je dois me rendre au bal !

— Oh oui, bien sûr ! Le bal ! Mais il va te falloir un moyen de transport.

— Y’aurait pas un cheval dans le coin ?

— Voyons ! Tu t’adresses à une fée artisane, je peux t’offrir bien mieux qu’un cheval ! Il me faut juste trouver…

La fée Latrice fureta à la recherche d’une chose bien précise connue d’elle seule.

— Ah ! Voilà exactement ce qu’il me fallait !

— Une pastèque ?

— Attends de voir la magie à l’œuvre ! Il me suffit de prononcer la formule : Bibbity Bobbity Boo, que cette grosse pastèque se transforme en carrosse mou !

La poussière étoilée tournoya, enrobant le fruit dans un tourbillon de magie féerique. La pastèque se tortilla, grossissant toujours plus. Ses racines s’enroulèrent pour dessiner des roues. Et bientôt, un magnifique carrosse vert et oblong se dressa fièrement devant Sonya. Sa porte s’ouvrit pour l’inviter à monter, ce qu’elle fit.

Le siège rose à pois noirs était extrêmement confortable. Elle rebondit quelques fois dessus pour en éprouver tout le moelleux. Puis, satisfaite, elle se pencha à la fenêtre pour voir accourir un mirifique Poney-Licorne Arc-en-Ciel Dégoulinant de Niaiserie. Il ferait office d’attelage à lui tout seul grâce à sa Puissance d’Équidé Mignonnement Malsain. Assurément, ça avait plus d’allure qu’un simple cheval.

— Mais au fait, qui va conduire ?

— C’est Jack !

L’aventurière découvrit alors un épouvantail doté d’une tête de citrouille sculptée. Une flamme intérieure donnait vie à ses yeux et sa bouche. Il hocha la tête avant de grimper à la place du chauffeur. Pendant ce temps, Sonya se retourna vers la fée artisane pour écouter son dernier conseil.

— Il y a de quoi te changer sous les sièges.

— Merci, fée Latrice ! Tu es vraiment géniale !

— Oh, tu sais, ça me fait toujours plaisir de donner un coup de main.

— En parlant de main… Tape-m’en cinq !

Le High-Five de la Topissitude Absolue fut explosif… littéralement. Ce qui restait de la fée se trouvait collé au fond d’un petit cratère fumant.

— Ah ah ah ! C’est vraiment des petites natures ces fées !

Sonya se retourna vers son chauffeur railleur. Elle nota un détail qui pouvait avoir son importance.

— Où est passé le poney ?

— Ne me parle pas de ce bonbon sur pattes ! Rien qu’en le regardant, je me sentais devenir diabétique ! De toute façon, on n’a pas besoin de lui.

— Ah bon ? Et comment va-t-on avancer alors ?

Jack tourna sa tête de lanterne vers Sonya. La flamme dansant derrière son sourire figé le rendait presque inquiétant.

— Grâce au pouvoir de la motorisation !

Sur cette déclaration tonitruante, le carrosse se mit à vrombir férocement. Des pots d’échappement crachèrent une pluie de pépins enrobés de gaz roses.

— Attache ta ceinture poupée, ça va défourailler ! Et j’espère que t’aime le métal parce qu’on ne va pas aller au bal en chantonnant des bluettes.

Sonya n’eut pas le temps de répondre. Le carrosse rugit bestialement ! Les roues patinèrent en arrachant des mottes de terre entières ! Et une seconde après, elle se retrouva plaquée au fond du siège avec la Musique de l’Autoroute des Enfers résonnant dans ses oreilles.

Le bal n’attendait pas.

Bar de L’Allusion 2

Pendant ce temps là, dans le Lapsus Lounge du Bar de l’Allusion :

-Bonjour Monsieur, que désirez-vous ?

-Je prendrais bien un jus.

-Pomme, poire ?

-Non.

-Orange ?

-Non.

-Pamplemousse ??

-Non.

-Melon ?!

-Non, potiron.

– !!!

Le Veilleur, partie 1

9h11, devant sa maison, Tina attendait avec une impatience contenue. Toutes ses affaires étaient prêtes et elle avait pris un bon petit déjeuner en prévision du voyage. À ce moment, la voiture bleue de Tony apparut à l’angle de la rue. Ce n’était pas trop tôt ! Ce garçon ne brillait vraiment pas par sa ponctualité. C’était presque une manie chez lui, il lui fallait toujours être en retard d’au moins une dizaine de minutes. Tina avait déjà eu l’idée de se présenter en retard aussi, mais elle redoutait le jour où par miracle il serait à l’heure. Il ne manquerait pas de lui faire la remarque ad nauseam et pour rien au monde elle ne lui accorderait ce plaisir.

La voiture ralentit pour se garer devant elle. La tête souriante de Tony sortit de la fenêtre.

— Le chauffeur de madame est arrivé.

— Effectivement, avec le retard escompté !

— Je ne suis jamais en retard, ni en avance d’ailleurs. J’arrive précisément à l’heure prévue.

— C’est ça… Quand tu auras fini de te prendre pour Gandalf, tu viendras m’aider à charger les affaires.

Le coffre était déjà bien garni de tout le fatras de Tony. La banquette arrière avait même été rabattue pour faire plus de place. Ils se contentèrent d’empiler les affaires par-dessus. Aucun des deux n’avait jamais été un expert du rangement. De toute façon, tout le matériel fragile et coûteux se trouvait dans des valises rembourrées.

— Tu n’as rien oublié ?

— Non maman, j’ai tout vérifié deux fois. Je suis peut-être en retard, mais rarement tête en l’air.

Tina acquiesça. Il disait vrai sur ce point.

— Allons-y, la route est longue. Nous devrions arriver sur place vers 18 ou 19h.

Sans perdre plus de temps, ils embarquèrent. Tandis que Tony démarrait le moteur, Tina sortit son dictaphone. Les deux compères animaient une émission sur Internet et c’était le bon moment pour enregistrer le premier épisode de ce nouveau reportage.

— Les Enquêteurs du Surnaturel vous souhaitent le bonjour. Nous sommes le mardi 6 décembre 2016 et il est 9h18. Nous entamons le périple qui nous mènera jusqu’au petit village reculé de Montignes dans les Âples. Trop petit et éloigné des axes pour être pris d’assaut par les touristes, ceux qui prennent la peine de s’y rendre en ramènent des souvenirs enchanteurs. Coincé entre lac et montagne, les décors y sont magnifiques toute l’année. Assurément, ce havre de beauté mérite d’être loué… et pourtant, c’est en des termes moins flatteurs qu’il s’est fait connaître.

Pour ceux qui ne seraient pas au courant de l’affaire, voici un résumé des faits tels qu’ils ont été portés à notre connaissance. Il y a un peu moins de 2 mois, le 10 septembre 2016, un jeune couple de vacanciers, Betty et Bertrand, ont été portés disparus. Ils devaient libérer la chambre dans la matinée, mais ils ne se sont pas manifesté. Monique, la tenancière du seul hôtel du village, a donc décidé d’aller voir ce qui se passait. Après avoir toqué à la porte et les avoir appelés en vain, elle a fini par entrer. La chambre était vide. Du moins, toutes les affaires de Betty et Bertrand étaient là, il y avait leurs vêtements, portefeuilles, téléphones et clés, mais aucune trace d’eux.

Comment avaient-ils pu s’évaporer pendant la nuit ? Que leur était-il arrivé ? Ce sont les questions auxquelles les enquêteurs ont tenté de répondre une fois les autorités averties par Monique. Malheureusement, ils restèrent perplexes face à l’affaire. Tous les indices menaient à croire que le couple s’était simplement évaporé pendant son sommeil. C’est à ce moment que les choses deviennent intéressantes pour nous. Devant l’absence de conclusion rationnelle, des explications irrationnelles ou surnaturelles ont commencé à émerger.

La plus intéressante d’entre elles provient du folklore local, plus précisément d’une histoire racontée aux enfants pour les inciter à dormir. Cette histoire, c’est celle du Veilleur. Comme son nom l’indique, le Veilleur est un personnage qui veille la nuit. Pendant sa garde, il vient se pencher sur chaque lit de chaque habitant pour vérifier qu’ils dorment bien. Ceux qui sont surpris éveillés à ce moment-là encourent une punition. Ils sont emmenés par le Veilleur pour être plongés dans un sommeil éternel. Difficile de savoir s’il s’agit d’une métaphore pour parler de la mort ou s’il faut le prendre littéralement. Dans le doute, nous nous en tiendrons à la version littérale.

Que penser de tout ceci ? Betty et Bertrand ont-ils été surpris réveillés dans leur lit et punis en conséquence ? Une explication qui peut sembler farfelue, et pourtant, aucune preuve du contraire n’a encore été avancée. Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là…

Dans les semaines qui suivirent, 4 nouveaux cas de disparition similaires eurent lieu. Marie, une artiste qui s’était installée dans le village cette année pour profiter du cadre inspirant. Michel, de passage en visite chez ses parents. Finalement, et encore plus inquiétant, les deux inspecteurs chargés de l’enquête, Charles et Cédric. Devant l’absence de résultats concrets, ils avaient décidé d’éprouver l’histoire du Veilleur en passant une nuit, éveillés, au village. Faut-il en conclure qu’ils n’ont pas trouvé le Veilleur, mais que le Veilleur les a trouvés ? Une preuve irréfutable pour certains…

En tout cas, la superstition a commencé à gagné les services de police et personne ne souhaita retenter l’expérience. Depuis, l’affaire est au point mort et le village s’est résigné à vivre sous la menace nocturne du Veilleur. « Le point positif, c’est que tout le monde s’assure d’avoir un bon sommeil ! » ironise l’une des habitantes interviewée par un des journaux régionaux.

Finalement, la semaine dernière, tandis que l’histoire commençait à retomber comme un mauvais soufflé, un nouveau rebondissement est survenu.

— « Comme un mauvais soufflé » ? Sérieusement ?

— Chut ! J’enregistre.

— On me coupera au montage…

— Tu adores nous rajouter du travail n’est-ce pas ? Concentre-toi sur la route plutôt.

— Difficile de se concentrer quand je t’entends utiliser de telles expressions !

— Vas-tu te taire ! Tu brises mon élan de lyrisme !

— Beuah…

Un regard très très noir le dissuada d’émettre plus qu’une onomatopée.

— Finalement, il y a deux semaines, tandis que l’histoire était en passe de rejoindre les légendes urbaines, un nouveau rebondissement est survenu. Le samedi 26 novembre 2016, à quelques kilomètres du village, dans les montagnes, un groupe de randonneurs a découvert le corps sans vie de Bertrand. Fait notable : il était nu. Quant à la cause de la mort, elle semble être due à une chute. Le légiste a confirmé que le corps n’avait pas été déplacé post mortem et que la date de la mort remontait à la nuit précédente.

Si l’histoire n’était déjà pas assez mystérieuse, elle venait de prendre un tournant encore plus énigmatique. Comment Bertrand s’était-il retrouvé tout nu dans les montagnes ? Il n’avait certainement pas décidé de se mettre dans cette situation de son propre chef. On en venait donc à poser la question : qui se serait donné la peine de lui infliger cela ? Dans quel but ? Peut-être s’était-il enfui d’un endroit où il était détenu, mais, perdu la nuit dans la montagne, il avait succombé à son tragique destin ? Tant de questions, et si peu de réponses.

Tout le monde redoute de voir resurgir les autres disparus dans les mêmes conditions. D’un autre côté, il y a encore un espoir qu’ils soient toujours en vie quelque part, ce qui n’est pas à ignorer. Ceci étant, ces nouveaux éléments ont relancé la police sur la piste de l’enlèvement avec, au rang des suspects, le Veilleur ou ceux qui se cachent derrière. Forces surnaturelles ou groupe suffisamment bien organisé pour ne laisser aucune trace ? Ou peut-être s’agit-il complètement d’autre chose…

Pour vous, nous allons tenter d’élucider le mystère en nous rendant sur place. En attendant, n’hésitez pas à nous donner votre avis dans les commentaires ! C’était Tina des Enquêteurs du Surnaturel.

— C’est bon, je peux parler maintenant ?

— Hum… Je ne sais pas. Tu n’as pas été sage.

— Puisque c’est comme ça, je vais mettre du Lady Glagla pour agrémenter notre voyage.

— Il va nous falloir au moins ça pour survivre. On a beau prétendre que c’est le début d’une aventure passionnante, la route, ça reste chiant comme la mort !

Sur ces paroles, la première musique du disque démarra.

Unexpected Space Adventures

Il finit de l’embrasser avant de l’admirer longuement. Que n’avait-il fait pour la mériter ? Si forte, si belle, si intelligente, il aurait pu passer des heures à narrer ses qualités. Elle sourit.

-Tu es tellement mignon quand tu fais cette tête.

-Quelle tête ?

-Celle où tu me regarde avec des yeux qui débordent d’amour.

Il ne put s’empêcher de rougir à cette remarque. L’instant d’après, ils s’embrassaient de nouveau. Longuement. Très longuement. Transportés sur un nuage, ils pouvaient se perdre longtemps dans ces baisers de bonheur infini. Aussi, lorsqu’ils réussirent à se décoller, il s’enquit.

-N’es-tu pas censée te préparer ?

-Es-tu si pressé de te débarrasser de moi ? Tu as pris rendez-vous avec ta maîtresse juste après mon départ ?

-Ma seule maîtresse sera les jeux vidéo.

-Quel gâchis d’un amant si doué.

Il sourit. Toutefois, ce sourire s’empreignit rapidement d’un mélange de tristesse, de résignation, mais aussi de joie et de fierté.

-Tu vas me manquer, et tu le sais.

-Je sais et, blague à part, je ne t’en voudrai pas si tu ne m’attends pas pendant deux ans.

Le chagrin la toucha, elle aussi. Mais même ainsi, elle restait radieuse.

-Laissons l’avenir à l’avenir. Pour le moment, je t’aime. Et les mots me manquent pour te dire à quel point je suis fier de toi ! Tu vas réaliser tes rêves, tu vas aller sur Mars ! Tu te rends compte comme c’est merveilleux !

Elle répondit avec une voix émue, une larme se dessinant au coin de l’œil.

-Je sais, mais parfois, je me demande ce qu’il me restera quand j’aurais accompli mon rêve. Je me demande si ce sera au prix de te perdre.

-Ne pense pas à des choses qui n’existent pas encore. Aujourd’hui, tu es une aventurière, et tu as besoin d’aventure pour t’épanouir et être heureuse. Le bonheur, c’est tout ce que je te souhaite.

Ce fut en souriant qu’elle laissa échapper quelques pleurs.

-C’est pour ça que je t’aime. Tu as cette sorte de bienveillance et de sagesse. Tu souhaites simplement le bonheur des autres sans jamais penser égoïstement à toi-même.

-Oh, détrompe-toi, jeune scarabée volubile. J’aime aussi penser à mon plaisir personnel de temps à autres…

Un regard coquin souligna ses paroles. Elle répondit en lui donnant un coup de langue sur la lèvre, ce qui provoqua un éclat de rire instantané.

-C’est bien mieux de rire que de pleurer ! En attendant, je pense que tu devrais vraiment y aller.

Elle l’embrassa une dernière fois. Puis elle lui prit la main.

-Tu peux m’accompagner encore un peu, jusqu’au vestiaire.

Ce disant, elle le tira vers la porte qu’elle ouvrit pour le laisser passer. Perdu dans son regard, il ne vit pas l’impact arriver. Reprenant ses esprits, il se rendit compte qu’il avait dû couper la trajectoire d’une Rita Skavvich se déplaçant à haute vélocité. La collision, bien que spectaculaire, n’occasionna heureusement aucun dégât.

Maria aida Julien à se relever. Rita n’attendit aucun soutien pour sauter à nouveau sur ses pieds. Le visage sous une tension évidente, elle regarda alternativement les deux amoureux avant de déclarer sur un ton péremptoire.

-Suivez-moi ! Vite !

Une telle intensité se dégageait de cet ordre qu’ils obéirent par un automatisme inconscient, sans poser de question. Ils la suivirent ainsi en courant à travers les couloirs, sans percuter personne d’autre. Elle ne daigna s’arrêter que lorsqu’ils atteignirent les vestiaires.

En entrant, ils tombèrent sur Viktor Kirov. Son visage affichait la même intensité que Rita et, visiblement, son esprit abritait la même idée, car ils semblèrent se comprendre et se mettra d’accord en échangeant un simple regard. Tandis que Julien restait interdit, Maria finit par demander.

-Mais que se passe-t-il ?

Si le regard de Rita avait été intense auparavant, les adjectifs manquaient pour le qualifier maintenant. Les fixant de ses pupilles les plus graves et sérieuses, elle prononça cette phrase si simple et si inimaginable à la fois.

-C’est la fin du monde.

Avec une latence de plusieurs secondes, le cerveau de Julien assimila l’information. Puis ses cordes vocales tentèrent de s’activer.

-Quewouuuf !

Ce furent à peu près ses paroles, tandis qu’il encaissait la réception d’un paquetage lancé sur lui. L’instant d’après, Maria le trainait par le poignet à l’en faire presque mal. Suite à son atterrissage forcé sur le siège d’un véhicule, il tenta de se redresser. En plus de Rita, Maria et Viktor, trois ou quatre autres personnes s’invitèrent à bord.

En se poussant pour faire de la place, Julien reconnut sa voisine de siège. Il s’agissait de Vanessa Ming. Elle le dévisagea un instant, mais ne fit aucun commentaire. Le véhicule démarra à toute allure pour débouler à pleine vitesse sur la piste.

Pendant que Maria conduisait, Rita se retourna vers les passagers, attirant vers elle toute l’attention, comme un aimant. Cette femme dégageait une telle aura de commandement.

-Nous avons quinze minutes pour faire décoller ce vaisseau.

Quinze minute. Personne ne posa la moindre question. En une phrase, Rita avait dit tout ce qu’il y avait à savoir, tout ce sur quoi ils devaient se concentrer. Du moins, tout ce sur quoi les astronautes devaient se concentrer. Julien, lui, n’était qu’un passager de fortune. Mais il ferait tout ce que Rita dirait. Son esprit lui dictait de procéder ainsi, comme une nécessité vitale et impérieuse.

Une fois débarqués au pied du vaisseau Maria saisit son bras. Elle ne le lâcherait pas. Lui se cramponnait au paquetage reçu, comme s’il s’agissait d’un doudou apaisant. Au pied de la rampe, Rita donna de nouveaux ordres.

-Maria et Mélina, au poste de pilotage. Préparez le décollage. Viktor et Leia, salle des machines. Assurez-vous que le moteur tourne. Jack et Vanessa, faites le tour du vaisseau. Préparez tout le monde.

Ce disant, elle partit vers les techniciens et les opérateurs qui s’agitaient autour de la carlingue. Maria tira Julien à l’intérieur. Ils se frayèrent un chemin jusqu’au pont d’observation.

-Enfile la combinaison, range le sac dans le compartiment et accroche-toi à ce siège.

Sur ces instructions, elle le laissa. Incapable de réfléchir, il s’exécuta. Ce ne fut qu’une fois assis et attaché que son esprit put presque se remettre à fonctionner. En fait, non. Il resta suspendu dans une léthargie mécanique. Cinq autres personnes le rejoignirent, recevant à peu près les mêmes instructions de la part de Vanessa.

Tout le monde se regarda. Personne ne parla. Personne ne pouvait parler. Ce qui se passait était inconcevable. Incapables de faire autre chose, ils observèrent l’extérieur à travers la baie vitrée du pont d’observation.

Dehors, l’agitation régnait. Cependant, au bout de quelques minutes. Les environs immédiats du vaisseau se retrouvèrent désertés. L’appareil se mit alors en mouvement. Ils allaient décoller ! Pour de vrai ! Par réflexe, Julien s’accrocha à son voisin, ou sa voisine. Il ne savait plus, son regard fixé sur le tarmac qui défilait.

Les compensateurs inertiels atténuaient grandement l’accélération, ce qui provoquait un décalage inconfortable entre les sensations du corps et ce que les yeux observaient. Ils décollaient ! Le sol s’éloigna a une vitesse déraisonnable. Impossible de quitter la vitre des yeux. Impossible non plus de réaliser pleinement ce qui se passait, ni ce que ça signifiait.

Tandis qu’ils s’élevaient toujours plus haut dans le ciel, quelque chose traversa le champ de vision offert par la baie d’observation. Ça ne dura qu’un instant, mais ça allait en sens inverse, à toute vitesse. Même pas une minute plus tard. Une lumière aveuglante illumina le ciel.

Julien ferma les yeux. Son cœur failli s’arrêter. Ce n’était pas possible ! Il inspira difficilement. Il avait l’impression d’être resté en apnée pendant plusieurs dizaines de secondes. Il osa ouvrir à nouveau les yeux. Ils devaient approcher de la thermosphère à présent, ou ils s’y trouvaient-ils peut-être déjà.

Le monde entier s’ouvrait sous eux. La vue aurait été absolument fabuleuse, si elle n’avait été aussi abominable. L’adrénaline, sans doute, l’empêchait de défaillir devant ce spectacle. Sous ses yeux horrifié, Julien assistait à la fin du monde.

La destruction totale, par le feu nucléaire.

 

 

Pour vous remettre de vos émotions, je vous offre un énorme cœur, ainsi qu’un poney licorne qui vomit des arc-en-ciel quand il est content. Retirables en boutique avec le bon ci-joint. Allez, bisou !

TV Tropes

Fut-ce le bruit qui me réveilla ? Ou peut-être un sixième sens caché ? En tout cas, j’émergeai de la pile de coussins, tel un zombie tendant un bras hors de sa tombe pour hurler au monde : « Je suis mort-VIVANT ! ». Mon œil se tourna vers la source de perturbation, il s’agissait d’un individu, à priori de sexe féminin. Pas sûr cependant, j’étais encore trop endormi pour confirmer. L’individu me remarqua.

– Ah, mais t’es là ?

-Heu… Je crois, oui. Il me semble que je suis chez moi… Et toi, tu fais quoi là ?

-Ben… comme tu ne montrais plus de signes d’existence, j’ai pensé que je pouvais te piquer ton matos.

-Non merci, ça ira.

-Dommage… Et si tu me racontais ce qui t’es arrivé.

Que m’était-il arrivé ? En voilà une bonne question. Tout avait commencé une semaine auparavant. Ou était-ce deux ? C’était dur de garder la trace du temps parfois. Je me levai pour atteindre le frigo. Machinalement, j’ingérai un cornichon. L’acidité me donna un petit coup de fouet.

J’ouvris les rideaux. Devant la violence du soleil de printemps, je les refermai aussitôt. La femme attendait patiemment mes explications, non sans lorgner sur son butin désormais inaccessible.

-Ça y est ! Je me souviens ! Je sais ce qui m’est arrivé !

-Ce n’est plus d’impatience que je vais mourir, mais de vieillesse. T’as le cerveau lent aujourd’hui…

-Tes railleries me glissent dessus comme une main sur un lutteur turc bien huilé.

-Tu t’y connais en lutte turque toi ?

-Un peu… J’aime les corps luisants et musclés. Et toi, tu aimes les films de gladiateurs ?

-Ça passe.

-Tu as déjà vu un homme tout nu ?

-Ouais… dans un film de gladiateur. Mais quel est le rapport avec ce qui t’es arrivé ?

-Aucun. En fait, je me suis perdu sur l’Internet mondial.

-Tu as visité les sombres entrailles du ouèbe ?

-Non, pas cette fois. Je me suis contenté de tomber dans un piège à clic.

-Lequel ?

-TV Tropes.

-Ça a la viscosité de wikipedia ça…

-Pire qu’un sable mouvant ! À chaque page lue, tu en ouvres trois de plus, c’est atroce !

-Comment t’en es-tu sorti ?

-Coupure de courant.

-D’autres n’ont pas eu cette chance…

 

Ceci est un avertissement : si vous tombez sur ce site, fuyez ! Votre curiosité et votre soif de compréhension de la culture populaire vous tueront ! Toutefois, vous ne risquez rien si vous ne lisez pas l’anglais.

 

P.S.

Arg ! Noooooooooooon ! Malheur à moi ! Pour écrire cet article, j’ai à nouveau ouvert le site de Pandore. Priez pour mon âme !

Le Fer de Lance, un conte Grec

 Et si on les prenait par-derrière ?

 Tu veux dire, à revers ? Hum Instinctivement, je dirais oui.

Herotikles était jeune et fougueux, cela ne l’empêchait pas d’être aussi doué en tactique qu’au maniement de la lance, Gagamammelon devait bien le reconnaître. Une voix plus grave raisonna dans son oreille droite.

 Le garçon a raison, en empruntant ce petit chemin, nous serions parfaitement positionnés.

Myrdada avait toujours la désagréable habitude de se placer derrière son épaule, la droite pour être exact. Toutefois, Gagamammelon avait fini par s’habituer à son souffle humide. Un autre intervenant prit la parole.

 Après de tels orages ? Le petit chemin risque d’être boueux, il faudra être prudents pour ne pas glisser.

“Prudence”, le mot préféré de Condominas. Il avait l’art de modérer les ardeurs. Myrdada revint à la charge.

 L’opportunité de pénétrer leurs défenses est trop belle pour être ignorée. Ce n’est pas un peu de boue qui va nous empêcher d’enfoncer leur arrière-garde.

Des postillons atterrirent sur l’épaule de Gagamammelon, il essuyait souvent les débordements de passion dans les débats enflammés. Et Myrdada était connu pour s’enflammer rapidement.

 Calme tes ardeurs mon ami, Condominas a raison de rappeler qu’emprunter un chemin boueux n’est jamais sans danger. Il nous enjoint simplement à être prudents, et nous le serons. Bien ! Si personne n’a rien à ajouter, nous resterons sur ce plan.

Les officiers affichèrent des mines réjouies et enjouées. La bataille s’annonçait sous les meilleurs auspices.

 Ils peuvent toujours serrer les fesses, on va leur défoncer le cul !

Des mains voilèrent des visages. Franparlon maniait l’art des déclarations peu distinguées. Il ne fallait pas lui en vouloir, il avait eu une éducation quelque peu laxiste. Il n’en restait pas moins un guerrier remarquable, doublé d’un esprit affûté et triplé d’un compagnon affectueux. Sa présence se révélait fort agréable tant qu’on s’accommodait de son verbiage un peu déplacé.

 Ben quoi ? Ce n’est pas ce qu’on est en train de raconter depuis tout à l’heure ?

Condominas soupira…

 Si si, mais il est toujours de bon ton d’utiliser un langage plus policé. Inutile d’alimenter les clichés

 Peau lissée ? C’est comme quand on s’épile ?

Condominas inspira pour développer une explication, puis se ravisa.

 Laisse tomber.

À Gagamammelon de conclure.

 Prenez du repos. Nous attaquerons un peu avant l’aube.

La nuit tomba et les hommes se répartirent en petites poignées autour de feux. La soirée n’apportait qu’un maigre répit face à la fournaise du jour. Avec les flammes, beaucoup se mirent à transpirer. Partout où se posaient les yeux de Gagamammelon, il y avait des corps luisant de sueur illuminant l’obscurité de leurs reflets. Il décida de faire le tour des groupes, écoutant d’une oreille distraite les conversations, rappelant sa présence inspirante aux hommes.

 Je vois que tu as rasé tes poils.

 Effectivement, je trouve très désagréable de me coincer des poils dans le feu de l’action. Je préfère éviter toute distraction pouvant perturber ma concentration.

 Et cette flasque, que contient-elle ?

 De l’huile, c’est pour adoucir les frottements. Ma peau s’irrite facilement et le cuir n’est pas la plus tendre des matières. D’ailleurs, serais-tu assez aimable pour m’aider à m’enduire ?

 Bien sûr, avec plaisir ! Surtout pour le dos j’imagine

Cette idée ne paraissait pas bête du tout. Gagamammelon avait lui aussi remarqué ce problème d’irritation avec les pièces en cuir de son uniforme. Peut-être qu’avec un peu d’huile, il se sentirait plus à l’aise. Il continua son chemin.

 C’est important de prendre soin de sa lance, c’est l’attribut du guerrier ! Par exemple, moi je polis ma lance tous les jours avec application. Regarde comme elle brille !

 Je ne comprends pas tous ces efforts, au premier corps pénétré, elle sera toute sale.

 Ce n’est pas qu’une question de saleté. Si tu laisses ta lance dans un mauvais état, elle va s’abîmer !

 Tu as peut-être raison, peux-tu me montrer comment tu polis ta lance ?

 Il faut un certain coup de main, mais ce n’est pas très compliqué. Observe attentivement.

Gagamammelon avait failli intervenir, mais voyant la raison l’emporter, il poursuivit sa tournée.

 La mienne est plus grande te dis-je !

 Tu fabules, elles sont de la même taille.

 Pas du tout, je l’ai remarqué la dernière fois, je n’ai aucun doute à ce sujet. D’ailleurs, il y a un moyen simple de vérifier : mettons-les côte-à-côte.

 Je n’y crois pas !

 Je te l’avais dit.

 Bah ! De toute façon, ce n’est pas la taille qui compte, c’est la manière dont on s’en sert.

 Peut-être, mais à compétence équivalente, celui qui a la plus longue a l’avantage.

 Pas systématiquement ! Une trop longue peut se révéler plus gênante qu’avantageuse.

 Hum C’est pas faux.

À la vue des discussions, Gagamammelon sentait que le moral de ses hommes était solide. Il allait pouvoir se reposer un peu avec sérénité. En chemin, il tomba sur Franparlon et Condominas. Condominas avait toujours l’espoir d’éduquer Franparlon. Il faisait preuve d’une persévérance et d’un courage tout à son honneur. Toutefois, cette entreprise paraissait vaine…

 Alors on peut dire rondelle, oignon, arrière-train, fondement, popotin, derrière, postérieur, mais on ne peut pas dire cul. Je ne comprends pas, un cul c’est un cul ! Un cul n’est pas un oignon, même si des fois ça sent un peu pareil. Pourquoi avoir nommé quelque chose avec un mot pour ne pas utiliser ce mot ? C’est vraiment bête !

La lassitude de Condominas se lisait sur son visage.

 C’est vrai, j’aurais dû commencer par la notion de niveau de langue

 Le niveau de langue ? Ça ne change rien ! Si tu mets la langue au niveau du cul, ça reste un cul.

 Raaaah, je laisse tomber !

Ce pourrait être un travail pour Hercules. Ou peut-être faudrait-il même un dieu complet. En attendant, Gagamammelon allait profiter d’un repos autant réparateur que préparateur. Il s’endormit paisiblement, bercé par la fierté de diriger l’élite de l’armée Grecque. Demain, ils seraient le fer de lance transperçant leur ennemi en plein cu… Cœur ! En plein cœur !

Gagamammelon se retourna, l’esprit perturbé. Bon sang ! Il ne fallait pas que Franparlon déteignît sur lui. Les discours et les discussions deviendraient vraiment gênants avec un autre champ lexical…