Dura lex, sed lex ! Partie 2

— Pull !

Le pigeon d’argile s’envola. Gravity Jane visa en compensant instinctivement le vent latéral et le mouvement de la cible. Pan ! Elle ne regarda même pas le disque exploser, elle courait déjà vers le poste de tir suivant en sautant une barrière sur le chemin.

— Pull !

Le deuxième pigeon fila sous un autre angle. Elle n’eut guère plus de mal à le viser. Pan ! En plein dans le mille ! Mais ce n’était pas fini ! Elle se remit immédiatement à courir vers le troisième emplacement, réalisant une roulade cette fois-ci.

— Pull !

Son corps entier s’ajusta pour le tir sans l’intervention de son cerveau. Pan ! Beaucoup trop facile ! Elle revint en marchant vers le lanceur manipulé par Gunther. Il restait bien impassible devant la performance de Gravity Jane. Peut-être fallait-il augmenter un peu la difficulté.

— Et si on en lançait trois en même temps ?

— Wuuu…

— T’as raison, trois c’est pour les mous du coude. Lançons-en quatre et je vais courir latéralement en même temps.

Elle aimait se lancer des petits défis pour varier les plaisirs, sinon elle s’ennuyait. Elle se concentra un peu car ce qu’elle s’apprêtait à faire n’était pas si évident que ça. Après deux respirations contrôlées, elle commença à courir.

— Pull ! Pull ! Pull ! Pull !

Les pigeons d’argile s’envolèrent à la suite. Jane visualisait parfaitement les trajectoires, elle savait où tirer et à quel moment, même en plein course. Il s’agissait vraiment d’un talent inné. Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Quatre tirs, quatre touches. Elle était vraiment une tireuse née. Quelle tristesse de ne pas pouvoir utiliser son talent avec des flingues un peu plus élaborés. Son Gravity Killer lui manquait cruellement.

Avec ce flingue, elle se sentait comme une artiste, elle pouvait repousser les limites de sa créativité et de son imagination. C’était assurément plus stimulant que de tirer du plomb en ligne droite en compensant les légères déviations. À très longue distance, il commençait à y avoir du défi, mais cela ne l’amusait que moyennement. Elle n’avait pas l’âme d’une tireuse d’élite. Elle préférait être au cœur de l’action là où ça bougeait dans tous les sens.

Hélas, elle avait plus ou moins abandonné cette vie après cette sale histoire avec Vince l’Apothicalypse. Depuis, elle avait promis au Shérif de se tenir à carreau et de ne plus utiliser de flingue créant des Anomalies. C’était probablement plus sage, mais terriblement ennuyeux. Elle revint vers Gunther en soupirant. Il la regardait toujours avec son air impassible.

— Toi aussi tu trouves ça chiant les armes normales ?

— Wuuu !

— On est d’accord… Tiens, on n’a plus de pigeons, il va falloir en refabriquer.

Sa vie rangée avait eu pour effet de lui faire découvrir d’autres activités, comme le travail de l’argile. Au départ, il s’agissait uniquement de créer des cibles d’entraînement, mais elle avoue honteusement avoir tenté de créer des pots et même des sculptures rudimentaires. Pire, elle en avait retiré un certain plaisir. Si on lui avait dit ça un jour… Elle soupira de nouveau se demandant comme souvent pourquoi elle avait accepté de se ranger. Une partie de la réponse tenait probablement dans le fait qu’elle avait un faible pour Issac Newton.

— Quand on parle du loup…

— Waaa !

— C’est une expression Gunther !

— Wuuu ?

— V’là le Shérif Newton qui s’amène.

— Wuuu !

Ce n’était pas dans les habitudes du Shérif de faire des visites de courtoisie surprises. Il devait se passer quelque chose. À cette idée, Gravity Jane ressentit un petit frisson d’excitation, signe que l’action lui manquait. Elle se dirigea à sa rencontre, suivie par Gunther.

— Holà, Isaac! Je ne t’attendais pas aujourd’hui. J’espère que c’est le vent de l’action qui t’amène.

Newton jeta un œil inquiet à la carabine qu’elle portait avant de répondre.

— Je ne sais pas encore. Est-ce qu’on peut en discuter à l’intérieur ?

— Bien sûr !

Sur ces mots, elle l’invita à entrer en le précédant. Quelque chose semblait le préoccuper. Bien sûr, le Shérif n’était pas le plus gai luron de l’Ouest, toujours rigide comme la loi qu’il défendait, mais elle voyait tout de même quand ça n’allait pas. Elle rangea sa carabine, ce qui parut soulager un peu son invité. Il avait peur qu’elle lui tirât dessus ou quoi ? L’atmosphère avait vraiment besoin d’être détendue, et pour cela…

— Tu veux du thé ?

— Gravity Jane qui m’offre du thé, les temps ont bien changé !

— Et encore, ce n’est pas le pire, si tu voyait mes pots de terre cuite…

Il sourit avant de changer de sujet.

— Je vois que tu as définitivement adopté Gunther. C’est plutôt original d’apprivoiser un coyote.

— Je suis une femme originale. Quant à savoir qui a adopté qui… Qu’en penses-tu Gunther ?

Le coyote répondit du tac au tac.

— Wuuu !

— Ouais, c’est bien ce qu’il me semblait.

Newton leva un sourcil.

— Il a dit quoi ?

— Aucune idée. Mais je pense qu’il t’aime bien. Sinon pour ce thé, tu veux quel parfum ?

— N’importe.

— Je vais essayer d’en trouver, mais je crois que je n’ai plus ce parfum.

Ainsi s’éclipsa-t-elle dans la cuisine. Elle avait toujours une bouilloire qui restait au chaud ce qui rendait la préparation du thé assez rapide. Tandis qu’elle attrapait des tasses, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre qui donnait à l’arrière de la maison. Elle avait cru voir quelque chose bouger, aussi observa-t-elle l’environnement pendant quelques secondes. Ce n’était sûrement rien. Pourtant, son instinct la titillait.

Elle jeta un dernier coup d’œil suspicieux avant de s’attaquer à ses boîtes de thé. Le Monsieur du salon, il voulait du n’importe. Elle n’en avait pas de ça ! Qu’allait-elle donc prendre ? Elle parcourut les options disponibles en se tapotant le menton. Que d’indécision ! Finalement, son choix s’arrêta sur un petit thé vert à la menthe. Et s’il n’était pas content, tant pis pour lui.

Quelques instants plus tard, elle revint dans le salon avec un petit plateau contenant la théière, deux tasses et des petits gâteaux. On aurait dit un goûter de vieille franglaise. C’était à se faire peur. Quand elle arriva, le Shérif regardait suspicieusement par la fenêtre, il se retourna pour analyser brièvement le plateau.

— Pas de sucre ?

Jane lui répondit par un regard extra noir, ce qui convainquit Newton d’aller le chercher lui-même sans faire d’autre commentaire. Pendant ce temps là, elle commença le service. À son retour, ils purent s’installer confortablement en sirotant paisiblement. L’inaction n’était parfois pas si désagréable.

— On n’est pas bien là ?

Le Shérif approuva d’un hochement de tête. Jane poursuivit.

— Bon, et si tu me disais ce qui t’amène. Ça avait l’air sérieux.

Effectivement, il prit son air le plus grave avant de répondre.

— Le Gravity Gun.

Gravity Jane ne s’attendait vraiment pas à cela. Pourquoi venait-il lui parler de son flingue fétiche ? Elle hasarda.

— Tu veux me le rendre ?

— Quoi ? Non !

— Dommage j’aurais essayé.

— J’en conclus que ce n’est pas toi qui l’a.

Qu’est-ce qu’il racontait l’asticot ?

— Tu crois vraiment que si j’avais mon Gravity Gun, je serais ici à me faire chier avec une carabine à plomb ? Je te rappelle que tu me l’as confisqué.

La mine du Shérif s’assombrit.

— Dans ce cas, j’ai une mauvaise nouvelle. Quelqu’un d’autre a récupéré ton flingue.

— Quoi ? Qui ? Comment ?

— Plus tôt dans la journée, j’ai découvert une Anomalie gravitationnelle. J’en ai vu assez pour être sûr qu’elle a été créée par le Gravity Killer, et je cherche le coupable.

— Et c’est à moi que tu as pensé en premier ? La confiance règne !

— Désolé si je fais une association entre le Gravity Gun et Gravity Jane. J’essaie d’oublier, mais ce n’est pas facile.

Jane laissa échapper un sourire en coin.

— C’est vrai que je t’en ai fait baver à l’époque… On va considérer qu’on est quittes maintenant. Tu as d’autres pistes à part moi ?

— J’ai chargé Kelvin de contacter Fort Quantique, là où le Gravity Killer est censé être stocké. Je verrai ce qu’il en est en retournant au poste.

— Très bien, je t’accompagne.

Newton se passa la main sur le visage en marmonnant pour lui-même.

— Je me doutais que ça allait finir comme ça…

— Évidemment ! On parle de mon flingue là, tu crois pas que je vais rester les bras croisés ! Finis ton gâteau pendant que je vais me changer, et on y va.

Elle l’abandonna temporairement à son ronchonnement pour monter dans sa chambre à l’étage. Il lui fallait des vêtements un peu plus adaptés à l’aventure, surtout si elle partait pour plusieurs jours. Probablement allait-elle emporter ses colts, elle les préférait à la carabine. Tandis qu’elle bouclait sa ceinture et rangeait ses revolvers dans leurs holsters, elle entendit Gunther aboyer. Jane ressentit cette même sensation désagréable qu’elle avait eue dans la cuisine. Il se passait quelque chose…

Le suspense cessa immédiatement lorsque des tirs fusèrent. Et il ne s’agissait pas de quelques coups sporadiques, la maison subissait un véritable mitraillage incessant. Toutes les vitres de la façade volèrent en éclats et le bois encaissait difficilement le déluge de balles. À couvert, une arme à la main, Gravity Jane s’approcha précautionneusement de la fenêtre pour évaluer la situation.

Elle prit deux courtes respirations avant de tenter un coup d’œil fugace. Sa pupille se dilata de surprise. À nouveau à couvert, son cerveau analysa ce qu’elle avait vu. Une armée, il y avait une véritable armée là-dehors ! Qu’est-ce que c’était que ce bordel ? Elle retenta un deuxième coup d’œil, exposant sa tête moins d’une seconde. Quoi ! Si ses yeux ne lui jouaient pas de tour, elle venait bien d’apercevoir Vince l’Apothicalypse. Ce gars était censé croupir en prison.

Elle décida de ne pas prendre plus de risques et de se replier vers l’escalier. En bas des marches, elle vit Newton et train de ramper vers la porte de derrière pour échapper à la nuée de plomb qui assaillait la maison. Même si c’était peu glorieux, elle l’imita. Elle n’osa même pas jeter un œil en direction du salon qui devait désormais ressembler à un gruyère.

Une fois dehors, Gravity Jane fut rassurée de voir Gunther sain et sauf. Newton hurla pour couvrir le tonnerre des coups de feu.

— Tirons-nous d’ici !

Gravity Jane ne se fit pas prier, ils enfourchèrent le cheval du Shérif et partirent au galop dans la direction opposée au danger. Elle se retourna uniquement pour vérifier que Gunther était sur leurs talons. N’ayant pas envie de retomber sur l’armée de Vince, ils effectuèrent un généreux détour pour rejoindre New Town. Ce ne fut qu’une fois arrivés au poste qu’ils s’autorisèrent à souffler un peu. À l’intérieur, ils tombèrent sur Kelvin.

— Ah, Shérif ! Je vous attendais, j’ai des nouvelles… Tiens, salut Jane.

— Salut Kelvin, ça chauffe ?

— Pas plus que d’habitude, 310,15 degrés. Et toi ?

— On a failli se faire cramer les miches, mais sinon ça va.

Le Shérif coupa court aux civilités.

— Quelles sont les nouvelles, Kelvin ?

— Ah oui ! Je suis entré en contact avec Fort Quantique et figurez-vous que… Heu… Pourquoi il y a un coyote dans le bureau ?

— C’est rien, c’est juste Gunther. Qu’est-ce qu’ils ont dit au Fort ?

— Des flingues illégaux ont bien été volés, et vous devinerez jamais par qui.

Ce fut Gravity Jane qui répondit.

— Par Vince l’Apothicalypse.

— Ah merde, vous avez deviné. Comment vous saviez ?

— Il a transformé ma maison en gruyère et je le soupçonne d’avoir utilisé le One-Gun Army.

Newton fronça les sourcils.

— C’est le flingue qui crée des clones du tireur ? Effectivement, ça expliquerait l’armée qui nous est tombée dessus.

Kelvin s’enquit.

— Et du coup, vous l’avez arrêté ?

— Tu déconnes, on s’est carapatés oui !

— Je me disais aussi que je surestimais votre héroïsme.

— Dis-donc, Kelvin…

— « Donc ».

— …

— …

— Wuuu ?

Jane reprit la parole.

— Gunther demande quels flingues ont été volés ?

— Il a vraiment demandé ça ?

— Bien sûr que non, c’est moi qui demande…

— J’aurais trouvé ça classe de parler le coyote.

— Kelvin, les flingues !

— Ha oui ! Du coup, après inventaire, il manque bien le One-Gun Army et le Gravity Killer, ce qui explique l’Anomalie et l’attaque. Il manque également, le Bombardier et le Résonateur Blanc.

— Ben on est pas dans la merde…

— Par contre il y a un truc qui me chiffonne.

Que pouvait-il y avoir de plus inquiétant encore ?

— Fort Quantique rapporte que le vol a eu lieu il y a à peine une demi-heure. Vince n’a pas pu créer l’Anomalie et vous attaquer avec les flingues avant de les avoir volés, c’est physiquement impossible !

Le Shérif se raidit en entendant cette information. Il dégaina le Jugement de la Physique avec un mélange de révulsion et de froide détermination. Il n’avait plus affiché cette pose de va-t-en-guerre depuis sa croisade contre les Anomalies.

— Mesdames et Messieurs et Coyotes, nous sommes en présence d’une flagrante violation des lois de l’espace et du temps. C’est intolérable ! Les lois de la physique doivent être respectées ! Les hors-la-loi récidivistes ne méritent qu’une seule chose : un trou pour y enterrer leur carcasse. Qui veut m’accompagner pour rétablir la loi et l’ordre ?

Kelvin répondit à l’appel en bombant le torse.

— Vous pouvez compter sur moi, Shérif !

Même Gunther se sentit impliqué.

— Wuuu !

De l’action ? De l’aventure ? Il n’en fallait pas plus pour convaincre Gravity Jane.

— Moi aussi ! Mais c’est surtout pour récupérer mon flingue…

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