Le Veilleur, partie 1

9h11, devant sa maison, Tina attendait avec une impatience contenue. Toutes ses affaires étaient prêtes et elle avait pris un bon petit déjeuner en prévision du voyage. À ce moment, la voiture bleue de Tony apparut à l’angle de la rue. Ce n’était pas trop tôt ! Ce garçon ne brillait vraiment pas par sa ponctualité. C’était presque une manie chez lui, il lui fallait toujours être en retard d’au moins une dizaine de minutes. Tina avait déjà eu l’idée de se présenter en retard aussi, mais elle redoutait le jour où par miracle il serait à l’heure. Il ne manquerait pas de lui faire la remarque ad nauseam et pour rien au monde elle ne lui accorderait ce plaisir.

La voiture ralentit pour se garer devant elle. La tête souriante de Tony sortit de la fenêtre.

— Le chauffeur de madame est arrivé.

— Effectivement, avec le retard escompté !

— Je ne suis jamais en retard, ni en avance d’ailleurs. J’arrive précisément à l’heure prévue.

— C’est ça… Quand tu auras fini de te prendre pour Gandalf, tu viendras m’aider à charger les affaires.

Le coffre était déjà bien garni de tout le fatras de Tony. La banquette arrière avait même été rabattue pour faire plus de place. Ils se contentèrent d’empiler les affaires par-dessus. Aucun des deux n’avait jamais été un expert du rangement. De toute façon, tout le matériel fragile et coûteux se trouvait dans des valises rembourrées.

— Tu n’as rien oublié ?

— Non maman, j’ai tout vérifié deux fois. Je suis peut-être en retard, mais rarement tête en l’air.

Tina acquiesça. Il disait vrai sur ce point.

— Allons-y, la route est longue. Nous devrions arriver sur place vers 18 ou 19h.

Sans perdre plus de temps, ils embarquèrent. Tandis que Tony démarrait le moteur, Tina sortit son dictaphone. Les deux compères animaient une émission sur Internet et c’était le bon moment pour enregistrer le premier épisode de ce nouveau reportage.

— Les Enquêteurs du Surnaturel vous souhaitent le bonjour. Nous sommes le mardi 6 décembre 2016 et il est 9h18. Nous entamons le périple qui nous mènera jusqu’au petit village reculé de Montignes dans les Âples. Trop petit et éloigné des axes pour être pris d’assaut par les touristes, ceux qui prennent la peine de s’y rendre en ramènent des souvenirs enchanteurs. Coincé entre lac et montagne, les décors y sont magnifiques toute l’année. Assurément, ce havre de beauté mérite d’être loué… et pourtant, c’est en des termes moins flatteurs qu’il s’est fait connaître.

Pour ceux qui ne seraient pas au courant de l’affaire, voici un résumé des faits tels qu’ils ont été portés à notre connaissance. Il y a un peu moins de 2 mois, le 10 septembre 2016, un jeune couple de vacanciers, Betty et Bertrand, ont été portés disparus. Ils devaient libérer la chambre dans la matinée, mais ils ne se sont pas manifesté. Monique, la tenancière du seul hôtel du village, a donc décidé d’aller voir ce qui se passait. Après avoir toqué à la porte et les avoir appelés en vain, elle a fini par entrer. La chambre était vide. Du moins, toutes les affaires de Betty et Bertrand étaient là, il y avait leurs vêtements, portefeuilles, téléphones et clés, mais aucune trace d’eux.

Comment avaient-ils pu s’évaporer pendant la nuit ? Que leur était-il arrivé ? Ce sont les questions auxquelles les enquêteurs ont tenté de répondre une fois les autorités averties par Monique. Malheureusement, ils restèrent perplexes face à l’affaire. Tous les indices menaient à croire que le couple s’était simplement évaporé pendant son sommeil. C’est à ce moment que les choses deviennent intéressantes pour nous. Devant l’absence de conclusion rationnelle, des explications irrationnelles ou surnaturelles ont commencé à émerger.

La plus intéressante d’entre elles provient du folklore local, plus précisément d’une histoire racontée aux enfants pour les inciter à dormir. Cette histoire, c’est celle du Veilleur. Comme son nom l’indique, le Veilleur est un personnage qui veille la nuit. Pendant sa garde, il vient se pencher sur chaque lit de chaque habitant pour vérifier qu’ils dorment bien. Ceux qui sont surpris éveillés à ce moment-là encourent une punition. Ils sont emmenés par le Veilleur pour être plongés dans un sommeil éternel. Difficile de savoir s’il s’agit d’une métaphore pour parler de la mort ou s’il faut le prendre littéralement. Dans le doute, nous nous en tiendrons à la version littérale.

Que penser de tout ceci ? Betty et Bertrand ont-ils été surpris réveillés dans leur lit et punis en conséquence ? Une explication qui peut sembler farfelue, et pourtant, aucune preuve du contraire n’a encore été avancée. Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là…

Dans les semaines qui suivirent, 4 nouveaux cas de disparition similaires eurent lieu. Marie, une artiste qui s’était installée dans le village cette année pour profiter du cadre inspirant. Michel, de passage en visite chez ses parents. Finalement, et encore plus inquiétant, les deux inspecteurs chargés de l’enquête, Charles et Cédric. Devant l’absence de résultats concrets, ils avaient décidé d’éprouver l’histoire du Veilleur en passant une nuit, éveillés, au village. Faut-il en conclure qu’ils n’ont pas trouvé le Veilleur, mais que le Veilleur les a trouvés ? Une preuve irréfutable pour certains…

En tout cas, la superstition a commencé à gagné les services de police et personne ne souhaita retenter l’expérience. Depuis, l’affaire est au point mort et le village s’est résigné à vivre sous la menace nocturne du Veilleur. « Le point positif, c’est que tout le monde s’assure d’avoir un bon sommeil ! » ironise l’une des habitantes interviewée par un des journaux régionaux.

Finalement, la semaine dernière, tandis que l’histoire commençait à retomber comme un mauvais soufflé, un nouveau rebondissement est survenu.

— « Comme un mauvais soufflé » ? Sérieusement ?

— Chut ! J’enregistre.

— On me coupera au montage…

— Tu adores nous rajouter du travail n’est-ce pas ? Concentre-toi sur la route plutôt.

— Difficile de se concentrer quand je t’entends utiliser de telles expressions !

— Vas-tu te taire ! Tu brises mon élan de lyrisme !

— Beuah…

Un regard très très noir le dissuada d’émettre plus qu’une onomatopée.

— Finalement, il y a deux semaines, tandis que l’histoire était en passe de rejoindre les légendes urbaines, un nouveau rebondissement est survenu. Le samedi 26 novembre 2016, à quelques kilomètres du village, dans les montagnes, un groupe de randonneurs a découvert le corps sans vie de Bertrand. Fait notable : il était nu. Quant à la cause de la mort, elle semble être due à une chute. Le légiste a confirmé que le corps n’avait pas été déplacé post mortem et que la date de la mort remontait à la nuit précédente.

Si l’histoire n’était déjà pas assez mystérieuse, elle venait de prendre un tournant encore plus énigmatique. Comment Bertrand s’était-il retrouvé tout nu dans les montagnes ? Il n’avait certainement pas décidé de se mettre dans cette situation de son propre chef. On en venait donc à poser la question : qui se serait donné la peine de lui infliger cela ? Dans quel but ? Peut-être s’était-il enfui d’un endroit où il était détenu, mais, perdu la nuit dans la montagne, il avait succombé à son tragique destin ? Tant de questions, et si peu de réponses.

Tout le monde redoute de voir resurgir les autres disparus dans les mêmes conditions. D’un autre côté, il y a encore un espoir qu’ils soient toujours en vie quelque part, ce qui n’est pas à ignorer. Ceci étant, ces nouveaux éléments ont relancé la police sur la piste de l’enlèvement avec, au rang des suspects, le Veilleur ou ceux qui se cachent derrière. Forces surnaturelles ou groupe suffisamment bien organisé pour ne laisser aucune trace ? Ou peut-être s’agit-il complètement d’autre chose…

Pour vous, nous allons tenter d’élucider le mystère en nous rendant sur place. En attendant, n’hésitez pas à nous donner votre avis dans les commentaires ! C’était Tina des Enquêteurs du Surnaturel.

— C’est bon, je peux parler maintenant ?

— Hum… Je ne sais pas. Tu n’as pas été sage.

— Puisque c’est comme ça, je vais mettre du Lady Glagla pour agrémenter notre voyage.

— Il va nous falloir au moins ça pour survivre. On a beau prétendre que c’est le début d’une aventure passionnante, la route, ça reste chiant comme la mort !

Sur ces paroles, la première musique du disque démarra.

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