The tale of a pirate woman

Un doublon, deux doublons, trois doublons…

Louis de Montvert, dit « le Fortuné », adorait compter des doublons dans sa tête pour s’endormir. Ainsi, le sourire aux lèvres, son esprit partait naviguer sur les mers du songe. De quel glorieux acte de piraterie allait-il rêver ? Peut-être débusquerait-il un trésor fabuleux perdu quelques siècles plus tôt durant les Conquêtes Sanglantes. Ou bien narguerait-il l’impuissant Commodor William Tails qui échouait lamentablement à l’attraper depuis des mois.

Hélas, ce fut une silhouette plus sinistre qui se manifesta. Le rêve virait au cauchemar tandis que les traits se précisaient. Cette crinière rousse artificielle, ce rictus moqueur insupportable, cette outrecuidance insolente, combien honnissait-il sa rivale éternelle ! Toute la chance qu’il avait lui était débitée en tourments délivrés par cette sorcière. Mais un jour il l’aurait ! Oh oui, il l’aurait.

— Aïe, bordel de crevure de poulpe anémié !

Louis de Montvert se redressa en sursaut, foudroyant du regard la tapageuse.

— Oups !

La mâchoire crispée de rage, il attrapa son sabre avant de vociférer après l’intruse.

— Scarlett Lionhead ! Espèce d’excrément de concombre de mer !

L’intéressée ne demanda pas son reste et sortit en courant de la cabine. Le Capitaine se lança à ses trousses en beuglant toutes les insultes du monde connu pour réveiller son équipage. La pagaille nocturne qui en résulta profita momentanément à son ennemie. Elle traversa aisément le pont en repoussant les mousses confus qui grouillaient inefficacement.

— Attrapez-la bande d’éponges imperméables !

Les pirates se mirent à faire preuve d’un peu plus de cohérence. La plupart finirent par repérer l’intruse et commencèrent à l’acculer. Toutefois, Scarlett faisait honneur à son nom en se battant comme une lionne. Combien de matelots trancherait-elle avant sa défaite inéluctable ? Louis de Montvert n’avait pas envie de le découvrir et chercha à limiter les dégâts.

— Reculez bande de mollusques avariés, ça ne devrait plus tarder maintenant !

— Qu’est-ce qui ne devrait plus… tenta de s’enquérir l’insolent rousse.

Elle s’écroula avant la fin de sa question. Louis s’accroupit sur son corps pour récupérer le coffret qu’elle avait dérobé tantôt. Il avait pris soin de piéger cette cassette avec un lance-fléchettes soporifiques. La voleuse avait dû se faire piquer en tentant de l’ouvrir provoquant ainsi l’exclamation qui l’avait réveillé. Quelle insolence de tenter de crocheter le coffret dans sa cabine tandis qu’il dormait à côté ! Mais son impertinente veine avait fini par tourner au profit du Fortuné. Lui qui avait rêvé de mettre son ennemie à genoux, il ne pensait pas se voir exaucé si tôt.

— Préparez-la pour l’exécution !

Une heure plus tard, on lança un seau d’eau à la tête de Scarlett. Elle se réveilla en sursaut pour découvrir qu’on avait pris soin de lui lier les mains et de l’enchaîner à un boulet.

— Mortemoule ! Que s’est-il passé ?

— C’est ce qui finit par arriver quand on me vole trop dans les plumes.

— Ah ah ah ! Tu veux parler de ton duvet d’oisillon ?

Même attachée et sur le point de se faire exécuter, elle trouvait encore le moyen de fanfaronner. On verrait bien qui rirait le dernier.

— Tu ne vas plus chanter longtemps mon petit canari ! Mais dis-moi, avant de mourir, comment as-tu pu croire que tu pouvais débarquer sur mon navire en pleine nuit pour me dérober mes plus précieux joyaux ?

— Oh, je ne sais pas. Ça faisait trop longtemps que je ne t’avais pas embêté mon gros bébé phoque des îles. Je me suis dit que j’allais te rendre une petite visite de courtoisie.

— Ah ! En tout cas, c’est gentil d’être venue avec un cadeau.

— Un cadeau ?

— Oui, je ne pouvais rêver plus agréable présent que de te voir mourir cette nuit.

— Que veux-tu ? Ma générosité est légendaire.

Comment ne pas éclater de rire devant une telle ironie. Scarlett était réputée pour nombre de choses, mais certainement pas pour sa générosité. Elle rivalisait d’égoïsme, de cruauté et de sauvagerie avec les plus sinistres pirates. Il fallait au moins ça à une femme pour réussir à être Capitaine de navire.

— Assez rigolé ! Scarlett Lionhead dite « L’Increvable », l’heure est venue de crever. Toutefois, comme tout pirate, je suis épris de liberté et grand mal m’en prendrait de ne pas l’offrir aux autres. Tu as donc le choix : soit tu prends ce boulet et tu sautes à l’eau comme une grande fille, soit on te pousse.

— Cette alternative manque un peu de fantaisie. Comme je n’ai pas envie de voir mon corps de déesse souillé par vos appendices de marsouins gangrénés, j’opte pour la première option.

Ce disant, elle se leva en prenant le boulet dans ses bras et se dirigea vers la coupée sans une seconde d’hésitation. C’était trop facile, Louis ne pouvait pas la laisser partir en ayant le dernier mot. Il l’interrompit juste avant de la voir sauter.

— Une seconde l’Increvable ! Je voudrais être sûr de ne pas rater mon coup…

Il sortit son pistolet et le pointa sur la tête de Scarlett.

— Adieu, mon petit oursin venimeux. Tu feras un bisou de ma part à Davy Jones.

Puis il tira. Le corps bascula dans le vide avant de couler à pic. Ainsi s’achevait la légende de Scarlett Lionhead dite « L’increvable ».

Quelques heures plus tard, à bord du navire Bloody Sunset, le Lieutenant Matthew Lark était rassuré de distinguer la côte de l’Île au Perroquet. Il n’avait pas fait d’erreur de navigation et il serait à l’heure pour le rendez-vous. Ce fut ce moment que le Maître d’équipage Jack Turdew choisit pour l’aborder.

— Dites, mon Lieutenant, les matelots et moi, on se posait comme qui dirait un interrogatoire innocent.

Matt se retourna pour étudier suspicieusement son interlocuteur avant de se rappeler qu’il ne fallait pas se formaliser devant le verbiage de Jack. Il avait tendance à employer les mauvais mots au bon endroit. Cependant, à force d’habitude, il devenait parfaitement compréhensible.

— J’écoute.

— Est-ce que, par inadvertance, vous auriez déjà éprouvé le plaisir de devenir Capitaine ?

— Oui, j’y ai déjà pensé.

— Et que diriez-vous de devenir Capitaine du Bloody Sunset ?

Il n’aimait pas la tournure de la conversation.

— Ce navire a déjà un Capitaine, c’est Scarlett Lionhead, au cas où vous l’auriez oublié !

— Bien sûr, bien sûr. On se disait juste que, dans l’hypoténuse où elle viendrait à mourir, alors ce serait vous le Capitaine, mon Lieutenant. Et pour ne rien vous mâcher, les matelots et moi, on se sentirait vachement mieux digérés sous le commandement d’un homme.

S’il fallait avoir cette conversation maintenant, autant aller jusqu’au bout.

— Très bien, que suggérez-vous ?

— Eh bien, comme Scarlett est parallèlement déjà morte ou qu’elle le sera sciemment si on ne la récupère pas, le mieux serait peut-être de ne pas aller au rendez-nous. Si vous louvoyez ce que je veux dire…

Matt voyait très bien ce qu’il suggérait. Il ne lui répondit pas immédiatement, s’adressant d’abord à l’équipage.

— Faites tomber les voiles, bande de bulots dégénérés, on mouille ici !

Tandis que le maître voilier prenait le relais pour beugler des ordres sur les grouillots, le Lieutenant emmena Jack vers le gaillard avant. Là-bas, ils purent se pencher pour observer l’ancre tomber dans l’eau et définitivement stopper le navire. Alors seulement, il consentit à reprendre la conversation.

— Savez-vous pourquoi Scarlett Lionhead est surnommée « L’Increvable » ?

— Parce que personne n’a réussi à la faire pourrir ?

— Personne n’a jamais réussi parce que personne ne peut la tuer ! Non parce qu’elle est talentueuse au-delà de toute fantaisie légendaire, mais parce qu’elle est maudite !

— Maudite ? Je croyais que c’était des falaises.

— Oh non, ce ne sont pas des fadaises. Je ne croirai Scarlett morte que lorsque je verrai son corps réduit en cendres et dispersé aux quatre vents. Et même à ce moment-là, je me méfierai encore. Après, si vous avez envie de vous mettre à dos une pirate immortelle, sanguinaire et rancunière, c’est votre choix. Soyez juste certain qu’elle vous retrouvera un jour et que ce sera extrêmement désagréable.

Jack se défendit.

— Tout ceci n’était vraiment qu’une hypoténuse. On ne faisait que parlementer.

— Vous êtes un bon Maître d’équipage Jack, si vous regardez ce lever de soleil avec moi en la bouclant, j’oublierai peut-être votre proposition de mutinerie et n’en parlerai pas à Scarlett.

Le concerné ne se risqua pas à rétorquer, préférant un sage silence. Ainsi les deux hommes tournèrent la tête vers l’horizon rosé. Même si on l’avait déjà vu un millier de fois, le spectacle de l’astre émergeant des eaux paisibles restait d’une beauté incomparable.

Quelques minutes plus tard, le charme se dissipa. Matthew s’adressa alors à l’équipage :

— Assez paressé les homards du dimanche, relevez-moi cette ancre !

Tandis que les matelots s’attelaient à l’effort sur le cabestan, Jack se sentit à nouveau en droit de parler.

— Je ne comprends pas, n’étions-nous pas censés récupérer la Capitaine Scarlett à la pesée du soleil ? Pourquoi nous avoir fait humidifier ici ?

— Vous trouverez la réponse à votre question en regardant par ici.

Matt se pencha alors prudemment par-dessus le bastingage. Le Maître d’équipage l’imita sans vraiment trop savoir ce qu’il devait observer à part l’ancre qui remontait.

— Que mille sangsues me bouffent la fesse droite !

Une crinière rousse venait d’apparaître à la surface, bientôt suivie par le corps entier de Scarlett. Elle s’accrochait tant bien que mal à l’ancre en crachant laborieusement l’eau de ses poumons. Arrivée en haut, elle tenta de recomposer un visage assuré et triomphant avant de s’adresser à son Lieutenant.

— Monsieur Lark, si vous vouliez bien me prêter votre main et me libérer de ce boulet, vous seriez le phénix des cachalots arctiques.

Matthew ne se fit pas davantage prier et hissa sa Capitaine avant de la libérer de ses entraves, ce qui donna le temps à l’équipage de venir s’agglutiner. Tout comme le Lieutenant, sans doute étaient-ils curieux de connaître le résultat de cette excursion.

Ignorant l’amas de curieux, elle fendit à travers la foule pour rejoindre sa cabine sans un mot. Elle en ressortit quelques secondes plus tard en époussetant un tricorne qu’elle ajusta sur sa tête. Alors seulement poussa-t-elle un soupir de satisfaction.

— Ah ! Ça fait du bien d’être de retour à la maison.

N’y tenant plus, le Maître d’équipage interpella Scarlett. Matt hésitait encore à le dénoncer. Même si l’histoire de la malédiction l’avait un peu refroidi, il avait toujours les dents longues.

— Dites, Capitaine, qu’est-ce que vous avez ramené de votre excavation ? Un trésor j’espère, parce que les matelots et moi, ça fait longtemps qu’on s’est pas pris un doublon sous la dent.

Les matelots approuvèrent avec conviction et on ne pouvait pas leur donner tort. Les dernières excursions n’avaient pas été des plus rentables. Si la Capitaine ne leur donnait pas quelque chose bientôt, la mutinerie latente deviendrait inéluctable.

— Si tu veux, je peux te mettre du plomb dans les dents, ça te donnera quelque chose à mâcher. Et maintenant tu fermes ton claque-moule !

Impossible de rater la rancœur qui se dessina sur le visage de Jack. Cette histoire allait vraiment mal tourner. Scarlett, ignorant les signes ou n’en ayant cure, sortit de ses vêtements un petit étui qu’elle ouvrit pour en extraire un parchemin.

— Pendant que vous vous doriez la pilule en lézardant sur mon pont, voici ce que je vous ai ramené !

Ce disant, elle agita le parchemin pour le mettre en valeur. Jack n’osa pas parler, mais les autres matelots y allèrent de leurs commentaires.

— C’est quoi ? Un trésor ?

— Encore mieux : c’est une carte !

— Une carte c’est mieux qu’un trésor ?

— Une carte, c’est un peu comme un gros trésor qu’on a pas encore. Et un gros trésor, c’est mieux qu’un simple trésor, on est d’accord.

— En fait, on préférerait peut-être un petit trésor qu’on aurait déjà plutôt qu’un gros qu’on a toujours pas.

— Bon, c’est fini de jouer les miséreux bande d’huîtres ingrates ? Je me déchire la savonnette pour vous rapporter une carte au trésor et vous venez encore me baver sur le bulbe ? Je vais vous en donner moi des raisons de geindre !

Pour accompagner ses menaces, elle attrapa le pistolet à la ceinture de son Lieutenant et commença à viser au hasard vers son équipage.

— Maintenant, vous avez trois secondes pour regagner vos postes bande de blattes maritimes. On va aller le chercher ce trésor de mes deux tentacules ! Monsieur Lark !

Scarlett avait hurlé son nom même s’il était juste à côté.

— Oui, Capitaine !

Elle lui rendit son pistolet et lui tendit la carte.

— Cap sur la croix rouge et en avant toute ! Moi, je vais me rafraîchir dans ma cabine, veillez à ce qu’on ne me dérange pas ! J’ai tellement pris l’eau de mer que j’ai l’impression d’être du wakamé…

— À vos ordres, Capitaine !

Après un peu plus de deux jours de voyage sans incident, le Bloody Sunset atteignit sa destination. Scarlett fit mouiller le navire dans une crique avant de faire apprêter une barque. L’équipage montrait une certaine impatience à l’approche du trésor promis tandis que leur Capitaine embarquait sur l’esquif.

— Monsieur Lark, venez avec moi. Les autres moules, restez ici et comptez les escargots de mer !

Le Lieutenant n’avait pas pour habitude de contester les ordres de sa Capitaine, mais il sentait que c’était la provocation de trop envers l’équipage. Il aurait préféré rester à bord pour garder les choses sous contrôle comme il le faisait à l’accoutumée.

— Capitaine, je ne sais pas si…

— Monsieur Lark, ne me forcez pas à me répéter !

Matt obéit à contrecœur, tout ceci allait mal finir. Il lui suffisait de regarder le visage du Maître d’équipage pour en être certain. Jack n’avait rien dit mais les mots étaient inutiles. Il n’avait plus qu’à prier pour que le trésor soit assez gros pour éviter la mutinerie, en espérant que la Capitaine ne les menait pas encore dans une impasse. Elle cherchait quelque chose, c’était indéniable, mais sa motivation ne semblait pas alimentée par la cupidité.

Plutôt que d’accoster sur la plage, Scarlett lui ordonna de ramer vers une falaise rocheuse. Peu après, ils atteignirent l’entrée d’une grotte partiellement immergée et s’engagèrent à l’intérieur. Il fallait vraiment en avoir connaissance pour la trouver. L’ambiance calme et intimiste du souterrain poussa Matt aux confidences.

— Si vous me permettez, Capitaine, je pense que l’un de nous deux aurait dû rester à bord du navire comme on fait d’habitude. Le risque de mutinerie est réel !

— Je sais, Monsieur Lark, mais les circonstances sont exceptionnelles. Je tenais à ce que vous seul m’accompagniez et ce pour plusieurs raisons, la première étant que vous êtes le seul à qui je fais confiance parmi cet équipage d’oursins atrophiés.

— Je me doutais un peu que vous me faisiez confiance, mais pas à ce point-là.

— Si, et croyez bien que c’est un exploit pour moi de faire confiance à un homme. C’est pour cette raison que je vais vous révéler un secret.

Elle temporisa son annonce, cherchant en elle-même les ressources pour se confier. Les moments où elle laissait tomber le masque de la Capitaine sanguinaire étaient rares, mais Matt avait déjà aperçu la personne humaine qui se cachait derrière.

— Vous savez que je suis maudite et que cette malédiction me rend immortelle.

— Oui.

— Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’en contrepartie je ne peux pas aller sur la terre ferme.

Matt prit le temps d’assimiler l’information.

— Ça explique pas mal de choses maintenant que vous le dites, notamment pourquoi c’était toujours vous qui restiez sur le bateau pendant les missions sur la terre ferme.

— J’ai un autre secret à vous avouer : nous ne sommes pas ici pour récupérer un trésor.

— C’est ce que je craignais… Pourquoi sommes-nous là alors ?

— Vous allez voir, arrêtez la barque ici.

Matt s’exécuta, attendant de voir enfin de quoi il en retournait. Scarlett se mit debout et, après avoir attentivement examiné l’eau sombre, y jeta nerveusement un coquillage qu’elle avait amené. Il ne fallut pas attendre longtemps pour voir des remous se dessiner à la surface. L’inquiétude de Matt se transforma en panique lorsque d’énormes tentacules à ventouses sortirent de l’eau et qu’une gigantesque tête de poulpe borgne émergea. Le paroxysme fut atteint lorsque des mots difficilement articulés sortirent du bec cauchemardesque.

— Qui ose me déranger ?

Le Lieutenant aurait bien été incapable de répondre, mais il en fallait visiblement plus pour impressionner la Capitaine.

— C’est moi, Scarlett Lionhead l’Increvable. Êtes-vous le grand Poulpe Venimeux, Gardien des Malédictions ?

— Quel titre pompeux, vous pouvez m’appeler Marcus, je ne verse pas dans le cérémonieux. Laissez-moi deviner, vous venez au sujet d’une malédiction ?

— C’est exact !

— Ben tiens, le contraire m’aurait étonné. Je rêve du jour où on me rendra juste une visite de courtoisie.

Le verbiage familier et le ton désinvolte portaient Matt à se détendre un peu, même si la créature pouvait toujours fracasser la barque en un mouvement de tentacule. Marcus poursuivit.

— Autant vous le dire tout de suite, il n’est pas dans mes pouvoirs de lever une malédiction.

— Ah merde, c’est-à-dire que je nourrissais un certain espoir…

— Par contre, je peux vous proposer de modifier une malédiction.

— Comment ça ?

— Ben par exemple, votre malédiction vous empêche de marcher sur la terre ferme, n’est-ce pas ? Eh bien, je peux vous échanger cette contrainte contre une autre.

— D’accord, mais bon, il ne faudrait pas que ce soit plus pourri…

— Faites-moi confiance, je suis un poulpe sympa. Juré craché, vous ne le regretterez pas.

Pour appuyer son propos, il cracha un jet d’encre dans l’eau. Il fallait avouer que c’était plutôt convaincant. Scarlett se tourna vers Matt qui ne sut répondre autrement qu’en haussant les épaules. Si elle voulait absolument remarcher sur la terre ferme, c’était sans doute l’occasion ou jamais.

— Très bien, j’accepte.

Le grand Poulpe Venimeux claqua alors quatre fois du bec avant de tortiller ses tentacules dans une danse obscène accompagnant des incantations caverneuses inénarrables. Ce fut court, mais intense.

— Voilà, vous pouvez à nouveau marcher sur la terre ferme. En échange, vous serez obligée d’être altruiste.

— Je… Quoi ! Altruiste ! Nan mais ici Scarlett, j’appelle la mer. Je suis pirate ! L’altruisme est plutôt incompatible avec mon mode de vie.

Marcus resta impassible face à la protestation.

— Je crois que le mot que vous cherchez est « merci » !

Scarlett, se rappelant sans doute avoir affaire à un poulpe géant qui pouvait les tuer en un clin d’œil radoucit son ton.

— Ouais… Merci…

— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai de la glandouille à rattraper.

— Heu… Une dernière petite chose si ce n’est pas trop demander. Vous n’auriez pas un petit trésor qui traîne sous le coude… le tentacule ? Ça fait quand même vachement longtemps que j’ai pas payé mon équipage, les pauvres.

— Nan mais pourquoi pas cent doublons et des moules frites ?

— Ah ben vous m’avez rendue altruiste alors maintenant il faut assumer !

— Je vois qu’on s’accommode rapidement de sa nouvelle situation…

Matt sentit quelque chose bouger sous la barque. Il s’attendait à moitié à se faire aspirer au fond de l’eau mais en lieu et place, un tentacule émergea pour leur délivrer un petit coffret.

— Maintenant foutez-moi le camp !

— Merci ! Vous êtes vraiment le poulpe le plus sympa des douze mers.

— C’est ça, c’est ça…

Tandis que Marcus replongeait vaquer à son inactivité aquatique, Matt et Scarlett ressortirent de la caverne par là où ils étaient rentrés. De retour dans la crique, ils découvrirent que le Bloody Sunset avait mis les voiles. Les craintes de Matt s’étaient finalement concrétisées. L’équipage, sans doute sous la coupe de Jack, s’était mutiné et les avait abandonnés.

À défaut de bateau, ils accostèrent sur la plage où la Capitaine se jeta voracement sur le sol. Illuminée de bonheur, elle roula dans le sable avant de s’étaler sur le dos, un sourire immense dirigé vers le ciel.

— Loin de moi l’idée de vouloir troubler votre bonheur, Capitaine, mais qu’allons-nous faire maintenant ?

— Ne voulez-vous pas me laisser un peu profiter du sol, ça fait des années que je ne me suis pas roulée par terre. Et puis, quel est le problème ? Nous avons une plage entière pour nous prélasser et un trésor à nos côtés.

— Certes, mais nous n’avons plus de navire.

— C’était prévisible…

— Et vous l’aviez prévu ?

— Évidemment, je suis Capitaine, c’est mon boulot d’avoir toujours trois brasses d’avance. Croyez-moi, vous êtes bien mieux ici que là-bas.

Elle indiqua l’horizon où l’on pouvait voir le Bloody Sunset rentrer en contact avec un autre navire. On pouvait entendre le tonnerre des coups de canon jusqu’ici.

— Ne vous en faites pas, Monsieur Lark, l’aventure viendra nous chercher bien assez vite.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *